Etats Généraux de l'alimentation

Entre agriculture et nourriture, une société

Crise économique agricole, crise de confiance dans l’assiette, alertes sanitaires dans les élevages, dans les produits alimentaires et dans l’assiette, fraudes alimentaires, impact écologique de certaines pratiques agricoles, emplois des pesticides, utilisation des OGM et de ceux qui ne disent pas leur nom, gaspillage et fracture alimentaire entre riches et pauvres, bien-être animal, émissions de gaz à effet de serre, artificialisation des terres arables… les bonnes raisons ne manquent pas pour une remise à plat de notre système agricole et alimentaire. C’est le but des Etats généraux de l’alimentation qui s’ouvrent le 20 juillet et vont étaler leurs travaux jusqu’à fin octobre, à Paris. Décryptage des enjeux.

L’idée vient de Nicolas Hulot qui avançait dans une tribune parue dans Libération, en février 2017, qu’il fallait un « Grenelle de l’alimentation ». Elle a été reprise le 9 juin, par le Président de la République, sous la promesse de la tenue d’Etats généraux de l’alimentation (EGA). Elle a fait naître l’espoir d’une remise à plat de notre système alimentaire secoué par la plus grave crise agricole depuis un siècle, par des risques sanitaires d’une dangerosité jamais atteinte (cancers dus aux pesticides, allergies imputées aux hybridations et modifications génétiques, obésité…), par l’inégalité d’accès à la nourriture et la pauvreté qui lui est liée, par le gaspillage qui atteint aujourd’hui 30% des denrées produites. La suite est pour le moins brouillonne tant on cherche à comprendre ce qui va se passer dans ces Etats généraux et surtout comment cela va se dérouler, l’orchestration de l’événement préemptant son succès. Il semble que le mot « Etats généraux » ne recouvre pas la même signification à l’Elysée, au ministère de l’Agriculture, à celui de la Transition écologique et solidaire et dans la société. Pour le commun des mortels, les Etats généraux font référence, sous la monarchie, à la tenue d’une assemblée extraordinaire réunissant les délégués des trois ordres pour traiter d’une crise grave. Grave, la crise agricole l’est et plus particulièrement celle qui touche les éleveurs. Pour mémoire, un tiers des agriculteurs a gagné 350 euros par mois en 2015 et leur revenu a baissé en moyenne de 22% en 2016. Ce qui explique qu’un agriculteur ou une agricultrice se suicide quasiment tous les jours (de l’ordre de 300 par an). Il y a donc une extrême urgence à traiter la crise. Encore faut-il en poser toutes les raisons et ne pas réduire les causes au seul partage inégal, profondément inégal, de la valeur ajoutée entre paysans, industrie agroalimentaire et grande distribution.

La gravité peut aussi qualifier la rupture de confiance entre les citoyens et leur assiette. On n’égrènera pas ici le chapelet des crises qui se succèdent depuis celle de la vache folle il y a trente ans. D’une part, elles ont petit à petit déchiqueté une confiance profonde en la nourriture, construite sur des siècles de gastronomie populaire. Rupture de lien qui se fait injustement sur le dos du paysan alors qu’il en est la première victime. D’autre part, ces crises participent de la destruction culturelle du lien à la nourriture qui lie l’intimité d’un geste – l’ingestion de mets dans notre corps pour son entretien – à ses dimensions sociale, géographique, agronomique, culinaire, pour laisser place à l’alimentation comme fonction ; fonction remplie par des filières et chaines d’approvisionnement déterritorialisées et désocialisées.

Etats généraux de l’alimentation

Après avoir été annoncé pour le 9 juillet, puis le 17 juillet, les Etats généraux s’ouvriront le 20 juillet et se tiendraient jusqu’au 30 octobre. De ce que l’on en sait (le gouvernement est pour le moins avare de détails) ils se dérouleront en deux grandes séquences :

Le premier volet, axé sur la création et le partage de la valeur, réunirait les acteurs économiques du 20 juillet au 30 septembre. Au menu, 8 ateliers où l’on abordera les relations commerciales entre agriculture, industrie agroalimentaire et grande distribution, l’adaptation de la production aux besoins des transformateurs, l’économie de la filière bio, l’économie circulaire, la conquête de nouvelles parts de marché,  les investissements à venir, le développement des initiatives locales. On ignore la qualité des participants. On parle d’une trentaine par groupe de travail dont des grands témoins.

Le second volet des Etats généraux de l’alimentation serait consacré aux aspects sociétaux, avec pour objectif de promouvoir une alimentation saine et durable, et se tiendrait du 1er septembre jusqu’au 30 octobre. Il comportera six ateliers ouverts sur les attentes de sécurité sanitaire de l’alimentation, l’amélioration de l’offre alimentaire et la réduction des inégalités, une meilleure information des consommateurs, la lutte contre le gaspillage alimentaire, la transition écologique.

Le tout est dynamisé par l’annonce d’un plan d’investissement dans l’agriculture de 5 milliards d'euros sur 5 ans. Dans le même temps une consultation publique serait lancée mais on en ignore les modalités.

Tenir les deux bouts de la chaîne alimentaire

Première question. Comment se construisent les tours de table ? L’incertitude pèse quant à mettre toutes les parties concernées autour de la même table et dans quelles proportions et représentativité. Des représentants de la société civile siègeront-ils dans tous les ateliers ? Pourquoi ne pas faire siéger simultanément les ateliers « économiques » et « sociétaux »,  pour que se créent des rencontres informelles dont on sait qu’elles dynamisent des négociations de cette ampleur ? Disons les choses clairement : le modèle agricole et alimentaire est si malade qu’il nécessite l’échange d’idées - tant sur le constat que sur les solutions – entre tous les acteurs concernés. Entre celles et ceux qui produisent de la nourriture et celles et ceux qui la mangent. En vertu de ce que nous mangeons tous les jours, chaque citoyen-ne est concerné-e. Bien sûr, on ne peut pas tout aborder en même temps, il faut organiser les débats, hiérarchiser les sujets. Distinguer l’urgence conjoncturelle de la stratégie politique. Il faut ordonner les sujets de façon à ce que les travaux des premiers abordés irriguent la résolution des suivants. Les problématiques de la transformation et de la distribution devant s’écrire à l’aune des désirs et contraintes des deux bouts de la chaîne alimentaire. Et non l’inverse comme c’est le cas actuellement où industrie et distribution dictent aux paysans ce qu’ils doivent faire et imposent ce qui les arrangent aux consommateurs. L’ouverture solennelle des EGA au Ministère de l’Economie et des finances par le ministre de l’Agriculture et leur clôture par le président de la République et le ministre de la Transition écologique et solidaire envoient des signaux contradictoires, laissant dans le flou le cap politique. Mais l’effet d’annonce des EGA et de 5 milliards dont il faut flécher les destinations devraient garantir au président de la République un été sans révolte paysanne.

Le bon filtre de lecture

Deuxième question. Quelle importance accorde-t-on au réchauffement climatique dans ces Etats généraux ? L’agriculture est le premier secteur impacté par le changement climatique tant celui ci altère ses conditions d’exercice (ressource en eau, en terre arable, en biodiversité domestique, aléas climatiques). L’agriculture est aussi une forte émettrice de gaz à effet de serre (21%) et sa réforme doit donc se faire aussi au filtre de sa contribution au climat. Or, à ce jour, aucune mention n’est faite de soumission des travaux à leur place dans l’adaptation de l’agriculture au réchauffement climatique. Là, est pourtant l’urgence stratégique. Là devrait être affichée la volonté politique. Alimentation, agriculture, environnement et climat sont indissociables. Une négociation de l’ambition de ces Etats généraux ne peut être déconnectée des enjeux globaux que sont l’adaptation au climat, les transitions énergétique et écologique. Or, c’est le ministère de l’Agriculture qui tient la baguette de ces Etats généraux alors que leur sujet est "au carrefour de toutes les politiques publiques" comme le souligne Guillaume Garot, président du Conseil national de l'alimentation, dans l'entretien qu'il a accordé à GLOBALmagazine.

Regard indigène ou exogène sur la crise ?

Troisième question. Dans le brouillard qui entoure actuellement la composition des tours de table, qui va garantir que les acteurs économiques ne seront pas laissés à leurs seuls problématiques et jeux de rôles et de dépendances mutuelles habituels ?  Qui va poser leur poser les bonnes questions ? Parmi elles : à quoi sert d’améliorer la répartition de la valeur ajoutée sans réfléchir à la nature même des denrées sur laquelle cette valeur repose et la manière dont elles sont produites et donc susceptibles ou non d’être achetées ? Va-t-on continuer à ménager l’utilisation des pesticides ? Va-t-on continuer à prendre des décisions basées sur un seul système de pensée, construit sur le silo intellectuel des filières ? Décisions alimentées en travaux scientifiques orientés vers le développement vertical de ces filières ? Filières dont on sait qu’elles sont de redoutables outils de concentration de la production et de concentration de la plus-value en amont et en aval de la ferme. Qui va poser la question de la transparence de la formation des prix agricoles et des prix à la consommation ? Celle des approvisionnements et des prix de revient des IAA ? Celle des marges arrières des GMS ? Celle de l’empreinte écologique de la production de nourriture ? Celle du bien commun dans le jeu des importations et exportations ? Sur ces sujets, les citoyens ne doivent pas être tenus à l’écart et, sur ce terrain, ils sont les meilleurs alliés des paysans. L’économie de la nourriture  dépend de tout le monde.

La carte du territoire

Quatrième question. Comment, et qui, va porter la question du lien agriculture et territoire ? Celle de la plus-value territoriale à conserver un maximum de paysans ? Celle de la redéfinition des relations ville-campagne à la lumière des fonctions nourricières, de la production d’énergie (bois, méthanisation, biomasse, éolien, solaire), de la préservation des ressources naturelles (eau, air, océan), de la biodiversité domestique et sauvage, de l’entretien du paysage, de la démocratie locale ? Celle de l’avenir qui ne s’écrit pas uniquement dans les mégalopoles ? Qui va porter la réflexion sur l’articulation aménagement territorial/politique européenne ? On le comprend,  des Etats généraux dignes de ce nom reposent sur la participation du maximum de citoyen-ne-s dans les territoires. C’est là que les agriculteurs et agricultrices cultivent la terre ; c’est autour des fermes que se tisse la vie rurale ; c’est à cette échelle que le dialogue citoyen est le plus simple à établir entre producteurs et consommateurs. Des Etats généraux sur un sujet qui nous concerne directement trois fois par jour se doivent d’être décentralisés. Où est l’impulsion pour un débat dans les lieux de vie, ruraux et citadins ? Quelle est la bonne échelle pour ces débats : cantonale ? Départementale ? Régionale ? Avec un minimum d’ouverture d’esprit à la société civile, les Chambres d’agriculture pourraient devenir des Parlements de l’agriculture, de la nourriture et de l’usage de la nature. Pourquoi pas ? Décentraliser le débat national est –il jacobino-jupitérien compatible ?

Horizon européen

Les sources de la crise sont multiples mais coulent d’une conception du développement agricole élaboré pour la reconstruction de l’Europe au sortir de la Seconde guerre mondiale. Quel qu'en soit les motivations (on peut diverger sur leur analyse), ce choix d’intensification rapide de l’agriculture, en prenant modèle sur le développement industriel, a rempli son rôle. Dès les années 1970, la Communauté économique européenne était devenue alimentairement autosuffisante. C’est loin d’être le cas aujourd’hui, ne serait-ce que par la dépendance aux importations de céréales pour nourrir les élevages industriels (en moyenne 53 millions de tonnes importées par an). On pourrait tout aussi bien développer la dépendance aux ressources génétiques végétales.

Notre politique agricole nationale est intrinsèquement liée à la Politique agricole commune (PAC). C’est elle qui codifie les soutiens publics à l’agriculture, qui édicte les règles sanitaires et les autorisations de mises sur le marché (semences, OGM, pesticides), les règles d’importation et d’exportation.  C’est l’Union européenne qui négocie et signe des traités de libre-échange dont l’agriculture est souvent la variable d’ajustement (on pense au TTIP, au CETA...). Quelle part ces Etats généraux réservent-ils à la révision de la PAC ? Quels interlocuteurs européens (députés, fonctionnaires, organisations paysannes et consuméristes européennes …) participent aux ateliers ?

Comme avant  ou en avant ?

Reprenons : la crise agricole est énorme économiquement et dramatique humainement. Le présent propos n’est pas de nier l’urgence à y trouver des solutions. En ce sens, oui, il faut commencer par s’occuper de la situation des paysans en détresse et particulièrement des éleveurs. Pour résoudre la crise, il faut s’accorder sur les causes. La crise n’est pas réductible à la question des prix agricoles ; ces derniers ne sont que la fièvre d’un modèle malade. Le principe d’Etats généraux de l’alimentation est bon, l’initiative salutaire (Salut Terre ?).

En commençant ces Etats généraux de l’alimentation par les  ateliers des acteurs économiques, ne donne-t-on pas aux lobbies, qui sont parties prenantes de la crise agricole, la garantie d’écrire la feuille de route de leur sortie de crise selon leur propre modèle ? Ne leur permet-on pas de dessiner ainsi le périmètre des ateliers de la société civile ? En clair : en confondant l’urgence à venir au secours des paysans et le recul indispensable pour analyser les raisons profondes de leur mise en péril, le risque est grand de mettre des rustines au modèle agricole et agroalimentaire en faillite (cf les 5 milliards), plutôt que de prendre les moyens - intellectuels, politiques, financiers, culturels - de le refonder sur de nouvelles bases. Il faut du temps pour réorienter le navire agricole et alimentaire ; le climat et la perte de biodiversité nous en donnent peu. Les 5 milliards annoncés par le gouvernement sont-ils politiquement fléchés sur un changement de cap ? Sont-ils clairement le signal pour aller vers un modèle agricole et alimentaire climatiquement, socialement et gastronomiquement compatible ? Il est des jours à venir au parfum de suspens essentiel où, à  tout moment, le diable du profit aveugle peut se glisser entre agriculture et nourriture.

 

Le communiqué officiel

 

Annoncés par le  Président de la République en juin dernier, ces États généraux de l’Alimentation visent à :  

      • Relancer la création de valeur et en assurer son équitable répartition :
      • Permettre aux agriculteurs de vivre dignement de leur travail par le paiement de prix justes 
      • Accompagner la transformation des modèles de production afin de répondre davantage aux attentes et aux besoins des consommateurs 
      • Promouvoir les choix de consommation privilégiant une alimentation saine et durable

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Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL