GLOBAL, Le Manifeste (2007)

   Crise de la presse…

    La formule est sur toutes les lèvres de la profession, accompagnée de soupirs, d’aveux d’impuissance devant le changement du monde, de réductions successives des rédactions. Les dirigeants des groupes de presse invoquent la baisse des ventes, celles des recettes publicitaires et la concurrence du web, déloyale parce que gratuite. Crise mondiale, ou pour le moins occidentale, car on voit des titres de l’importance du New York Times, du Chicago Tribune, du Los Angeles Times, du Frankfurter Allgemeine Zeitung, de L’Unita, d’El Pais, du Monde en difficulté. Il en va de même chez les newsmagazines et les magazines spécialisés. Alors on supprime les investigations, trop longues, trop chères. On ne renouvelle pas les emplois, on gèle les salaires de ceux qui restent, on divise par deux la rétribution des pigistes, on use de stagiaires peu ou pas rémunérés, on baisse la pagination. L’économie réalisée s’affiche autant dans la colonne « dépenses » que dans la baisse qualitative de l’information délivrée au lecteur. Ce qui aggrave la mévente. En fait, cette baisse des ventes de journaux traduit une désaffection du lectorat qu’il faut corréler à la qualité de ce qui lui est livré.

    Aveugle sur sa maladie, la Presse dans son ensemble, ce qui ne veut pas dire dans sa totalité, continue de savonner sa planche de descente aux enfers. Sous couvert de chercher la rentabilité perdue, on assiste à une véritable prise du pouvoir des services marketing sur les rédactions. Des vendeurs de shampoing prétendent apprendre aux journalistes ce dont il faut parler et même comment en parler. Au mépris de la déontologie, ces marchands font plier les journalistes sous le joug de partenariats qui voient les personnes et entreprises sujets de reportages en payer les frais de réalisation. Cela commence par les voyages de presse, et finit par des publi-reportages qui ne disent pas leur nom. Propos exagérés ? Quel journal ose enquêter sur ses gros annonceurs ou ses protecteurs politiques ? Le Commerce, l’argent décide de ce que les lecteurs-trices doivent lire ! On jette à la poubelle l’importance objective d’une information géopolitique, sociale, ou scientifique, pour se saisir du moindre fait divers, de la moindre convulsion d’insignifiantes vedettes dans le but de faire de l’audience ou de vendre du papier.

    Aujourd’hui, le choix des sujets, leur hiérarchisation, la façon dont ils sont édités, les Une des magazines, les titres d’un journal télévisé, participent plus du racolage que du travail journalistique. On n’informe plus, on vend de l’émotion à doses répétées de sujets d’une minute à la télévision : on donne une importance disproportionnée au moindre fait-divers faisant croître d’autant le sentiment d’insécurité. La minute d’après on sert du sport ou des paillettes en s’abaissant jusqu’aux turpitudes de vestiaires. On distrait. La politique et les rendez-vous électoraux, sont réduits à des commentaires sur la compétition entre individus comme on le fait des chevaux sur un hippodrome. Point de réflexion sur le fond, sur les enjeux. L’économie se superpose aux campagnes de communication des entreprises. Le social disparaît. Les mots perdent leur sens et l’on confond science et recherche appliquée, cette dernière étant axée sur les innovations et inventions rentables. La science ne mobilise plus la société par le questionnement et le doute mais tend à devenir une opinion. La culture est réduite aux vedettes de l’écran télévisuel. Autrefois, les journaux télévisés se construisaient avec les sujets de la presse écrite.

    Aujourd’hui la presse écrite se met dans les pas de la télévision. Elle se calque sur le zapping télévisuel : on fait court, on exclut les sujets complexes, on marginalise l’international en pleine globalisation du monde. L’information importante est celle qui rapporte des lecteurs, de l’audience, de l’argent, non pas celle qui annonce un fait capital pour la société. Nous vivons un ensevelissement de la pensée sous la vitesse, le nombre et l’émotion. Les journaux ne sont plus outils de raison. Il n’y a plus de nouvelles. L’information est en passe de devenir un gros mot. Elle est devenue une marchandise avec des codes de marchés édictés loin de la réalité de terrain et de ce qu’en rapportent les journalistes. S’informer n’est plus une démarche de curiosité intellectuelle c’est un acte de consommation, un picorement dans les étalages du divertissement. On n’attend plus des journalistes qu’ils posent les questions qui dérangent mais qu’ils plaisent par les sujets qu’ils abordent. Dans les rédactions, les journalistes se bagarrent avec de plus en plus de difficultés – et sous la menace de sanction et de harcèlement moral – pour faire entendre la voix du terrain, pour faire paraître l’information porteuse de sens. Parallèlement, les pressions policières, militaires, judiciaires restreignent l’exercice du métier de journaliste : obligation d’être « embarqué » au sein d’une unité combattante américaine pour suivre la guerre du Golfe, poursuites de journalistes pour divulgation d’informations, interpellations policières, atteinte au droit de la presse avec la révision du droit de protection des sources. L’indépendance des journalistes est menacée.

   Web

    Accusé de faire mourir la presse écrite et de baisser l’audience des journaux télévisés, le web est plébiscité par ses utilisateurs. Délaissant l’offre dégradée des journaux et magazines, les curieux vont chercher sur le web de quoi s’informer. C’est gratuit, ce qui est important pour les couches sociales les plus fragiles économiquement et qui n’est pas négligeable en temps de crise économique. En prime, les internautes trouvent sur la Toile des lieux d’information et d’échanges. C’est là un des traits caractéristiques du web : blogs, boîtes de dialogues, réactions aux articles parus, « chats » des réseaux sociaux, l’individu y fabrique virtuellement du lien social, denrée en perdition dans la société, dans le monde réel. La facilité d'accès à des informations sous une multiplicité de formes (textes, dessins, photos, vidéo, sons) dont l’internaute ignore qui, comment et pourquoi elles se retrouvent en ligne, le met aussi, techniquement, en position de donner son avis.

    Face à ce flot de signes, l’internaute, souvent privé d’expression dans sa vie quotidienne, commente l’actualité, vue de sa fenêtre électronique. Il joue au journaliste, alors qu’il ne fait que commenter une information la plupart du temps non sourcée, seulement référencée et classée sur la Toile par sa popularité non pour sa pertinence. Le genre fait fureur. Pourquoi pas. Chacun y va de son commentaire sur tout et n’importe quoi. Ce n’est pas un problème sauf à faire des webmagazines sans journalisme, sans enquête, sur le terrain pendant des jours, sans dossiers patiemment constitués, sans mise en perspective, sans la culture et la rigueur professionnelle journalistique. Le problème est l’idée du journalisme qu’une telle pratique du web colporte ainsi que le mépris de la vraie pratique professionnelle. L’effet induit chez l’internaute est - grâce aux liens, aux flux RSS, aux abonnements à une signature - une tendance à consommer l’information qui l’intéresse : celle qui conforte ce qu’il pense, celle qui entretient ses illusions, ses haines, ses mensonges, celle qui lui permet de dire quelque chose sur la Toile, d’entretenir le réseau qu’il tisse autour de lui. Il évacue l’information qui dérange. On est loin de la veille intellectuelle qu’apporte le journalisme.

   Démocratie

     Les gens consomment plus d'informations, sans pour autant être mieux informés. Ce cocktail d’informations, de communication, de publicité, de manipulations, d’émotions, de peur, de rire, de divertissements, cultive une méfiance à l’égard des journaux et du journalisme et entretient les citoyens-nes dans une immense confusion intellectuelle. Cette situation est inquiétante pour la démocratie. Et l’équipe que j’ai réunie autour du projet Global s’en inquiète. Quand une société ne croit plus ses journaux, la démocratie est en danger. Historiquement, l’information est indissociable de l’émancipation des hommes. Le journalisme est un outil contre les enfermements générés par la société contre elle-même. Papier, radio, télévision, web … peu importe le support, un organe de presse participe du travail culturel, du lien social, de la conscience civique, de la lutte contre les inégalités et les injustices, de l’ouverture au monde, du contre-pouvoir. C’est un outil d’espoir pour sans cesse améliorer la vie en commun.

    Beaucoup de nos confrères parlent à propos de la presse papier de modèle économique qui s’épuise … Et d’ajouter que l’on n’a pas encore trouvé le modèle économique de la presse électronique. Les dirigeants des groupes de presse abordent le web comme une diversification, avec les mêmes « recettes » que la presse papier et audiovisuelle. Des articles enrobés avec de la publicité et des liens multimédias. Les sites internet des groupes de presse ressemblent à leurs éditions papiers ou télévisuelles : une bouillie où l’on peine à reconnaître un reportage d’une publicité. Cette dernière, en « pop up » vous sautant à la figure avant d’avoir pu lire les titres du jour. On importe sur la Toile un modèle contaminé par la marchandisation et la spectacularisation de l’information. Avec cette approche, le prétendu « modèle économique du web » est journalistiquement mort avant d’avoir existé. Le journalisme y reste soumis aux puissances d’argent. Et la démocratie n’avance pas d’un pouce.

   Global

     Depuis vingt ans, nous vivons des bouleversements gigantesques. Bouleversements dans la circulation des hommes, des marchandises et des capitaux, bouleversements écologiques sous la pression inconsidérée des activités humaines, bouleversements de l’imaginaire et de la métaphysique avec l’exploration aux confins et hors du système solaire comme au cœur des gènes. Bouleversement inimaginable, il y a seulement vingt ans, de l’abondance et de la circulation d’informations. Il ne suffit plus de connaître son lieu de vie, son territoire immédiat, pour avoir une idée juste du monde et de ses interactions avec notre vie quotidienne. Et plus fondamentalement, pour décider de sa vie. Nous voilà tous aux portes d’un monde, d’une planète à comprendre avant d’aller plus avant dans l’organisation politique, sociale, économique de nos vies. Afin de continuer à faire société dans la plus grande liberté et le plus grand respect des hommes et des équilibres écologiques. On a donc besoin de journaux ouvrant les portes de la complexité croissante du monde, traitant de politique internationale, de gouvernance mondiale, de biens communs de l’Humanité.

     Paradoxalement, la presse tend à ne rendre compte que d’informations de proximité, de faits divers, de « pipoles », de sport, de jeux et de météo. De « nouvelles utiles » qui sont autant de guides d’achats que d’opérations de séduction  des annonceurs. On relègue en des traitements mineurs l’information internationale, la globalisation des problèmes écologiques et géopolitiques. Plus une information est complexe et susceptible d’avoir des conséquences importantes, moins on en parle. Face à ce danger pour la démocratie nous lançons une initiative de presse, ambitieuse, visant à contribuer à sauver l’information et le journalisme. Une Fondation de l’information. Le produit de son capital, placé en toute transparence sur des fonds éthiques, va assurer la production d’information (enquêtes, reportages …). Ce travail journalistique sera présenté dans un premier temps via un webmagazine. Mais nous nous mobilisons d’emblée sur une stratégie multimédias : webmagazine, documentaire tv, radio, édition papier.

   Fondation de l'information

    Nous prenons acte que la société change sous la globalisation des échanges, avec un poids accru des pouvoirs financiers sur l’information. Nous prenons acte du refus des investisseurs traditionnels de la presse de financer la liberté d’informer. Nous refusons « l’adaptation au contexte » qui soumet l’information et le journalisme aux mêmes lois que les biens commerciaux. Nous ne nous soumettons pas à la mort annoncée de notre métier ou à sa dilution dans un flot commercial. Nous nous dégageons de l’étreinte économique en dissociant la production d’information de ce qu’elle rapporte financièrement. Nous rompons avec le modèle et en ce sens, nous sommes parmi les premiers à professionnellement mettre fin à la marchandisation de l’information et du journalisme. Aujourd’hui, la bataille pour le contenu informatif est indissociable du modèle économique choisi. Sous le règne de la concentration de la presse entre quelques entreprises à stratégies globales, nous cherchons l’indépendance économique chez le lectorat. Avec un seul un don, le citoyen va participer à la création d’un lieu pérenne, professionnel, de liberté de la presse, de contre-pouvoir sociétal. Global, notre webmagazine, vise aussi, par sa qualité, à réduire la fracture de l’information entre d’une part la masse des citoyens soumis au déluge communicationnel désinformant, d’autre part, le petit cercle des gens réellement informés et en cela participant des pouvoirs établis.

    Nous revisitons le concept solide d’agence d’information et le marions avec l’idée que l’information est un bien public au sens plein du terme. Elle est indispensable à la transparence des jeux et mécanismes d’une démocratie. Cette Fondation est en quelque sorte une ONC de l’information. Organisation non commerciale de l’information. Sa dimension européenne est capitale : c’est une marche pour comprendre la globalisation et rompre avec les visions nationales et ethno-centrées. C’est pourquoi la fondation se nomme Global, fondation européenne de l’information.

    Avec Global, nous revenons aux fondamentaux du métier : le reportage, l’enquête, la parole des citoyen-nes, la hiérarchisation des faits en fonction de leur impact sur la société. Ramener l’information dans les chemins de la vérité. L’information sert à penser, à relativiser, à relier le local et le global, à créer du lien. Pour cela il faut du temps, pour enquêter, pour lire, pour discuter, réfléchir. Et l’espace nécessaire pour rendre compte. La Fondation va donner du temps et des moyens aux journalistes, aux photojournalistes, aux dessinateurs pour travailler. Le temps et la place qu’il faut avec globalmagazine.info Le temps est venu de ralentir l’information, pour trier et réfléchir à ce qui nous semble essentiel : la vie en société, le bonheur individuel, l’état écologique de la planète et la profonde mutation de société qu’il exige, le décryptage géopolitique des pouvoirs. Le temps de la slow-info. Global, un webmagazine pour susciter chez les lectrices et les lecteurs, l’envie de s’attarder à la fenêtre du monde.

   Liberté

    Nombreux sont les consœurs et les confrères qui souffrent de la censure, de l’autocensure, du politiquement correct, de l’idiotie voire de l’immoralité du marketing. La Fondation leur offre, pour leurs sujets refusés, pour ceux qu’ils n’osent proposer par peur de représailles, un espace sur le webmagazine. La Fondation est un outil de lutte contre la censure. En plus du webmagazine, la Fondation fournira aux médias: informations, enquêtes, dossiers comme une agence de presse. A partir du site de Globalmagazine, les donateurs-trices pourront, via un code, accéder à un espace réservé. Un réseau social et professionnel. Accès aux archives, carnets de route des journalistes, administration de la Fondation, rendez-vous avec des invités, appel à projet et à collaboration, petites annonces etc. Cet espace va devenir un point de ralliement des acteurs-trices de la mutation de société en cours. Un club européen de réflexion sur cette mutation.

    Le principe d’une fondation est simple : financer des activités sur les rentes d’un capital. En matière de presse il y a trois expériences américaines. Toutes pérennes, dont une – The Center for investigative reporting - depuis plus de trente ans. Les deux autres sont plus récentes, corrélées à la crise de la presse américaine : The Pulitzer Center on Crisis Reporting né en 2006 et la dernière en date, Pro Publica, créée en 2008, avec un capital de plusieurs dizaines de millions de dollars dont les revenus soutiennent l’investigation journalistique aux États Unis, avec une équipe de cinquante personnes. Global est la première fondation internationale d’information centrée sur la globalisation de la société, l’alerte écologique et la liberté de l’information. Nous estimons qu’il faut un capital minimum de dix millions d’euros pour démarrer sérieusement l’activité de la Fondation. Un tel capital équivaut, par exemple, à 125 000 dons de 80 euros. Dix millions d’euros à 5 % de rendement annuel, cela dégage 500 000 euros de budget de fonctionnement. Cela donne la modestie de départ. Nous avons l’ambition, au fil des années à venir, d’atteindre un capital de plusieurs dizaines de millions d’euros. La collecte de fonds va se faire de plusieurs façons. Directement par la Fondation : appel à don simple des citoyens-nes, appel au don ouvrant droit à défiscalisation, donation de biens.

   Partisans de la vérité

     L’équipe de Global vient de différents médias : agence d’informations, magazines hebdomadaires et mensuels, télévision. Ses membres ont en commun une immense curiosité, l’envie de comprendre le monde sous ses différentes facettes, parfois contradictoires. Un parti pris de l’info, même et surtout quand elle les questionne. Les journalistes de Global ne sont militants d’aucun parti politique mais ils sont tous des partisans de la vérité. Savoir et faire savoir. Honnêtement. Aller chercher l’information et la distribuer avec les éclairages et mises en perspectives nécessaires afin de contribuer à rendre libre la totalité du cerveau de chaque citoyen. La certitude de n’avoir pas à s’adapter au destin mais à le modeler. C’est simplement la gageure notre métier. Etre du « soulèvement de la vie » comme le revendiquait Maurice Clavel.


Gilles Luneau

Rédacteur en chef