Geneviève Fraisse

"Les élus de la Nation sont hors d’usage"

Après les propos recueillis sur le marché de Cabourg, après la lecture de Qu’est-ce que le populisme ?  de Jan-Werner Müller, pour poursuivre la réflexion sur les enjeux du scrutin présidentiel et échapper à l’entonnoir des débats électoraux convenus, GLOBALmagazine s’est tourné vers les membres de son Comité de veille. Philosophe, historienne, anthropologue, journalistes, psychanalyste partagent leurs analyses des conditions si singulières de cette élection. Aujourd'hui, la philosophe Geneviève Fraisse s'inquiète "d'un fonctionnement de la République et de l’Europe qui ne convient plus ».

GLOBALmagazine : Quel regard portez-vous sur la campagne présidentielle ?

Geneviève Fraisse : J’ai le regard de ceux qui pensent que quelque chose est vraiment fini et qu’il était temps que cela finisse. Je veux parler de cette représentation oligarchique coupée des gens et qui se reproduit aussi bien au niveau des institutions que des partis. Les élus, représentants de la Nation et du peuple sont « hors d’usage », dépassés, et ne sont plus du tout en rapport avec le réel. Je regarde avec intérêt le cumul des mandats s’arrêter doucement et la façon dont les uns et les autres décident de ne plus se représenter. Dans le mouvement pour la parité, dans les années 90, la critique du cumul était un argument pour faire plus de place aux femmes. Vingt ans plus tard, je vois que cela se réalise. Comme s’il y avait une sorte de privilège qui ne pouvait plus fonctionner. Mais c’est un détail !

Gm : Faut-il tirer un trait sur l’Europe, qui vient de fêter ses 60 ans, comme le demandent certains candidats ?

G.F. : Mis à part l’extrême droite, je ne pense pas que les autres candidats veuillent tirer un trait sur l’Europe. Au 18ème siècle, les nations ont pensé faire la paix avec du commerce et au sortir de la guerre on a bâti l’Europe sur cette même idée : le commerce produit de la paix et pas seulement des richesses. Mais tout cela a été débordé par les mécaniques économiques et financières dont nous sommes actuellement les prisonniers.

Gm : Dans l’enjeu électoral comment faut-il regarder le vote blanc ?

G.F. : Je comprends tout à fait que des personnes ne veulent pas voter compte tenu de la situation actuelle ; mais cela ne veut pas dire ce soit la bonne solution. Il faut surtout entendre ce que cela veut dire. Il y a effectivement là un fonctionnement de la République et de l’Europe qui ne convient plus. C’est sans doute pour cela que des jeunes, comme des vieux, disent « je rentre sur mes terres ». Le municipal plutôt que le législatif ; cela fait réfléchir…

Propos recueillis par Jean-Claude Djian
Photo Pascal Croisy©

Geneviève Fraisse est philosophe, historienne de la pensée féministe et directrice de recherche émérite au CNRS. Entre 1999 et 2004, elle a été députée européenne. Dernière publication : La sexuation du monde, Réflexions sur l'émancipation. Presses de Sciences Po. 200 pages. 19,00 €

 

 

 

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