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Un modèle agricole en faillite

« Il n’y aura pas de modèle agricole ou agroalimentaire durable en considérant que les problématiques environnementales ou sanitaires sont le problème des autres » Emmanuel Macron, président de la République, Rungis, 11 octobre 2017

Pour comprendre la situation et les enjeux agricoles et alimentaires du pays, il importe de dresser un état des lieux complet sinon détaillé

Physiquement, l’agriculture occupe 51% du territoire métropolitain (27 millions d’hectares sur 55 millions), elle en occupait 63 % en 1950. Quand on inclut les DOM-TOM, la moyenne nationale descend à 40% de 67,2 millions d’hectares). Sur ces 27 millions, 2 millions sont engagés en bio (7,5% de la S.A.U.

Économiquement, l’agriculture représente un chiffre d’affaires de 75 milliards d’euros soit 3,45% du PIB national (2 181,1 milliards d'euros) à rapprocher des 170 milliards d’euros de l’industrie agroalimentaire. Agriculture et agroalimentaire pesant 11,3% du PIB (chiffres 2015).

Socialement, l’agriculture emploie 824 000 personnes dont 564 000 chefs d’exploitation sur 437 000 fermes (dont 41 623 en bio), soit 2,87 % de la population active (28,7 millions) et 1,97 % si on considère les seuls chefs d’exploitation.

Écologiquement, depuis son apparition il y a 10 000 ans, l’agriculture influe sur les écosystèmes où elle se déploie. Jusqu’au XIXe siècle, les travaux des champs se sont insérés dans les milieux naturels : plantes et animaux domestiques s’adaptant aux conditions pédoclimatiques et aux modes de faire valoir. Nous devons à l’agriculture la variété des paysages que nous connaissons et la grande richesse de la biodiversité qui se développe en lisière des zones cultivées (prairies naturelles, haies, bois, forêts, zones humides, murets en pierres sèches…). La coévolution de l’être humain, de la flore et de la faune domestiques et sauvages est la marque de notre civilisation. A partir du XIXe siècle, l’usage des engrais chimiques et la mécanisation croissante ont progressivement exclu l’agriculture des écosystèmes jusqu’à ce qu’elle en devienne l’exterminatrice avec les conséquences écologiques et sociales dont nombre de rapports scientifiques dressent le constat.

Politiquement, l’agriculture a de tout temps fait partie de la responsabilité des gouvernants. La délégation de pouvoir vaut pour la sécurité alimentaire et militaire. Aujourd’hui, l’agriculture est un secteur économique très administré, à la fois au niveau européen et national. L’agriculture française bénéficie d’un crédit de 5,12 milliards d’euros au ministère de tutelle et de 1,5 milliard d’euros d’allègements fiscaux. À cette somme s’ajoutent les 9 milliards d’euros par an versé par l’UE à l’agriculture française. Cette politique agricole a permis à la Communauté économique européenne (l’Europe des Six, des Neuf, des Dix, des Douze) de conquérir son autosuffisance alimentaire au début des années 1970. Indépendance qu’elle perd à partir des années 90 avec la globalisation du monde (Organisation mondiale du commerce, réforme de la PAC de 1992 et de 2003).

 

Poursuivons ce constat avec le tour des défis et enjeux :

Climat

 

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Selon le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC), les secteurs agricoles et forestiers sont crédités ensemble de 24% des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES), chiffre prenant en compte la déforestation tropicale, les feux de forêts, les tourbières et l’artificialisation des terres arables. En France, on estime la part de l’agriculture dans les émissions nationales de GES à 20% se répartissant ainsi :

·      50% protoxyde d’azote (fertilisation azotée)

·      40% méthane (fermentation entérique des ruminants, rizières)

·      10% dioxyde de carbone (énergie, mécanisation)

Pour autant, l’agriculture n’a toujours pas établi sa feuille de route, soit ses engagements chiffrés de réduction d’émissions de GES.

L’ensoleillement, la pluviométrie, la biologie propre à chaque espèce végétale et animale, les maladies et prédateurs qu’elles rencontrent dans leur milieu, la microbiologie des sols, vont changer avec le climat et jouer d’autant dans l’évolution de l’agriculture et dans les conditions d’expression d’un terroir. Les scientifiques estiment qu’une élévation moyenne de température annuelle d’un degré repousse le biotope d’un lieu donné de 200 km vers le nord ou de 150 m en altitude. Les scénarii les plus optimistes du GIEC estiment le réchauffement inéluctable entre + 2°C et + 4° C à la fin du siècle. À condition que tout le monde fasse dès maintenant l’effort nécessaire de réductions d’émissions de gaz à effet de serre.

 Si on est délibérément optimiste, à + 2° C, cela donne Reims avec l’actuel climat de Porto. Bordeaux aura le climat de Perpignan. Perpignan celui de Tunis. Les viticulteurs feront peut-être du Rioja mais risquent de se battre pour l’eau avec les maraîchers. Privés de dormance, les arboriculteurs devront oublier les poiriers, pommiers, pruniers, cerisiers, pêchers, noyers et passer aux agrumes. A l’horizon 2100, le sud de la France aura basculé d’un climat à quatre saisons à un climat à deux saisons. Un tel changement à une telle vitesse exclut l’adaptation au changement de milieu de la très grande majorité des espèces vivantes. Cela veut dire qu’à une latitude donnée les espèces végétales et leur milieu associé vont disparaître au profit d’autres espèces avec un autre milieu. Idem pour les animaux qui consomment ces plantes. Idem pour les maladies et les prédateurs. L’ampleur de ces changements va bouleverser non seulement l’économie mais aussi les caractères qui définissent notre mode de vie (habitat, transports, travail, loisirs…) ce qui en un temps aussi court (trois générations) laisse supposer nombre de conflits à désamorcer pour éviter la guerre civile. Dès lors, le refus d’abandonner le modèle agro-industriel responsable de près d’un quart des émissions de gaz àeffet de serre relève de la criminalité.

Biodiversité sauvage

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La biodiversité est la variabilité des organismes vivants et des complexes écologiques dont ils font partie, y compris la diversité au sein des espèces (diversité génétique), entre espèces et des écosystèmes. Le bilan 2017 de la biodiversité en France constate une régression de 23% des populations d’oiseaux communs les plus sensibles aux dégradations des écosystèmes entre 1989 et 2015 ; une baisse de 46% des populations de chauves-souris entre 2006 et 2014 ; seulement 52% des milieux humides, 43% des eaux de surface et 22 % des milieux naturels d’intérêt européen sont
 évalués en bon état de conservation. En métropole, les Zones naturelles d’intérêt écologique faunistique et floristique (ZNIEFF) ont perdu 36 745 hectares entre 1990 et 2012. Pour une bonne part, les pesticides, la destruction des habitats (zones humides, haies, talus, landes) par l’agriculture industrielle est responsable de ces dégâts. Par contre, l’agriculture durable favorise la biodiversité sauvage (plantes compagnes et couverts arborés, insectes pollinisateurs, micro-organismes des sols...).

Biodiversité agricole

 

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Elle englobe toutes les composantes de la biodiversité – niveaux génétiques, espèces et écosystèmes – qui sont pertinentes à l’alimentation et à l’agriculture et qui soutiennent les écosystèmes dans lesquels l’agriculture se déroule (agro-écosystèmes). Espèces de cultures et de bétail, variétés et races au sein de celles-ci, biodiversité soutenant la production agricole et les services écosystémiques tels les champignons et les vers de terre. Une trentaine d’espèces animales sauvages ont donné quelques 6 500 races de mammifères et d'oiseaux domestiques pour le travail, le transport, la viande, le lait, la laine, la compagnie. Selon la FAO, 119 espèces sont officiellement éteintes, 620 le sont officieusement et 1350 sont menacées de disparition.  Au total, cela fait presque un tiers des races domestiquées (32 %) touché par l’érosion génétique ! Au niveau mondial, 14 espèces fournissent 90% du commerce de la production animale. La France comptait plus de 70 races locales de vaches en 1950, dont une trentaine ont disparu et 23 sont classées en « petit effectif », antichambre de la mise en péril. Par contre, il y a deux nouvelles races, dont l’une, la Prim’Holstein, représente 70% du troupeau laitier français (le reste se partageant entre Montbéliarde et Normande) et l’autre, la INRA 95 qui fournit des taureaux pour l’insémination des vaches à viande.

Depuis l’acte fondateur de l’agriculture que fut la révolution néolithique, les civilisations se sont reposées sur plus de 10 000 espèces différentes de plantes pour se nourrir et se vêtir. Aujourd'hui, l’agriculture n’entretient la pérennité que d’environ 150 espèces différentes et une trentaine fournit environ 90% de l’énergie diététique dont la population mondiale a besoin.

Cette perte culturale et culturelle s’explique par la simplification extrême introduite dans le développement agricole par la révolution industrielle avec sa segmentation du travail. Elle s’est traduite par une sélection génétique axée sur les seuls caractères recherchés par l’industrie agroalimentaire (productivité, résistance, sobriété…). Cette érosion touche aussi la variabilité génétique au sein même d’une race. Par exemple, chez la vache Montbéliarde, il est aujourd’hui difficile de planifier des accouplements où la génisse à  naître n’ait  pas  deux  fois  le  même  grand-père.

La biodiversité, indispensable à la production agricole, participe à la sécurité alimentaire et au maintien des services des écosystèmes. Elle est aussi essentielle pour la variété des paysages (beauté, tourisme).

Ressources naturelles

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Pour croître, les plantes ont besoin d'eau, de soleil et de gaz carbonique (assimilation chlorophyllienne) et d’éléments nutritifs qu’elles puisent dans le sol sous forme minérale. En premier rang, elles ont besoin d’azote en quantités importantes pour développer leurs tiges et leurs feuilles, de phosphore pour développer leurs racines et leur résistance et de potassium pour fleurir et développer leurs fruits et graines. Elles ont aussi besoinde calcium, de soufre et de magnésium et d’une cohorte d’oligoéléments. La troisième révolution agricole après la charrue et la traction animale a été celle de la fertilisation qui permet d’offrir aux plantes cultivées le sol dont elles ont besoin. Intensif ou biologique, l’agriculteur fertilise. L’agrobiologiste a une prédilection pour les engrais organiques (fumiers, purins) qui dynamisent la vie des micro-organismes du sol.  L’agro-industriel préfère les engrais minéraux ou chimiques qui permettent de faire croître rapidement des végétaux sur des sols morts. Les deux modes agronomiques apportent azote, phosphore, potassium.

Les engrais organiques (fumier, compost, résidus de culture, excréments et lisiers dans la mesure où ils ne contiennent pas de résidus de pesticides ou de traitements médicamenteux) sont renouvelables à l’infini de la production de déchets végétaux, animaux et humains. Par contre la disponibilité des engrais minéraux s’arrête avec l’épuisement des mines dont on les extraie et celle des engrais chimiques dépend des réserves de gaz naturel servant à leur synthèse. La base du système agro-industriel – prendre le sol pour un substrat dans lequel on dépose les produits nécessaires à la croissance des végétaux – est donc complètement dépendante des importations d’engrais minéraux et chimiques, ressource non renouvelable. Outre la dépendance géopolitique de ce modèle (phosphate marocain ou chinois ; potasse russe ou canadienne ; gaz et pétrole des pays producteurs), il est fortement émetteur de gaz à effet de serre et mérite d’être abandonné pour ce seul motif.

Eau

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Sans elle, pas d’agriculture, pas de vie. Corollaire de la croissance démographique, nos besoins en eau vont augmenter de 50 % à l’horizon 2030, selon l’ONU. Et le changement climatique joue contre la ressource en eau douce. Il ne faut pas croire que nous sommes, en Europe à l’abri de la pénurie d’eau. Dès 2009, la Commission européenne s’est inquiétée de la raréfaction de la ressource en eau au point de déclarer « L’Europe est en train d’épuiser ses principales ressources en eau. Bien que l’Europe ne soit pas un continent aride, l’approvisionnement en eau est désormais un problème pour presque la moitié de la population de l’Union européenne ». Le phénomène est de plus en plus fréquent et touche au moins 11 % de la population européenne et 17 % du territoire de l’UE. L’agriculture est le secteur qui consomme le plus de ressources en eau : près de 70 % de la consommation, devant l’industrie (20 %) et les utilisations domestiques (10 %).

Pour arroser les cultures, pour abreuver les animaux, les agriculteurs sont directement concernés par l’altération de leur ressource en eau. Encore faut-il distinguer les besoins selon les activités agricoles. Arrosage des tenues maraichères, abreuvement des animaux, cultures irriguées (céréales, vigne, arboriculture) n’ont pas les mêmes besoins d’eau en volume et en temporalité. Jusqu’au début des années 1970, hormis en maraîchage, les agriculteurs faisaient avec la pluie et le beau temps. Sous le vent puissant de la modernisation – c’est ainsi qu’avança, masqué, le choix idéologique d’industrialiser l’agriculture – une partie des agriculteurs s’est convertie à l’irrigation et a choisi de cultiver des plantes grandes consommatrices d’eau, tel le maïs. Aujourd’hui, sur 564 000 chefs d’exploitations que compte le pays, il y a 75 000 irrigants pompant 3 milliards de m3 pour asperger 5 % des surfaces agricoles, soit près de 1,4 million d’hectares…soit 2 142 m3/ha/an. 40 % des superficies de maïs, de pomme de terre et de soja, la moitié des surfaces de verger et 60 % des surfaces de légumes sont irriguées. Les 2/3 des prélèvements d’eau se font par puits et forages personnels dans la nappe phréatique. Pour faire face à la raréfaction de l’eau, les irrigants ont avancé l’idée de faire des réservoirs d’eau dits retenues de substitution. Leur principe repose sur le pompage, pendant l’hiver, de l’eau des nappes phréatiques profondes et superficielles pour la stocker dans des bassins artificiels à ciel ouvert, creusés jusqu’à 5 m de profondeur, bordés de digues. Les volumes stockés servent à arroser pendant l’été. Une hérésie écologique car les prélèvements hivernaux nuisent à la recharge des nappes et des rivières. De plus, le changement climatique se caractérise par une modification du régime des précipitations. Ces dernières ne sont plus liées à la saison mais glissent vers un régime chaotique fait d’épisodes de précipitations violentes en toutes saisons, qui ruissellent sur le sol sans alimenter correctement les nappes. D’autant qu’au fil des ans, les chambres d’agriculture ont encouragé l’arrachage des haies, le drainage des terres humides et des marais, pour pouvoir entrer dans les champs plus tôt et avec du gros matériel. Cela a pour effet d’aggraver les sécheresses et de détruire les zones tampons marécageuses où s’épuraient les pesticides. En quelques années, ces choix agricoles ont détruit l’écosystème fragile qui permettait de traverser sans gros dommages les épisodes de sécheresse. Sur ce chapitre aussi, il faut changer de paradigme et revenir à l’agriculture pluviale soutenue par des pratiques agroécologiques. Sinon, si on laisse l’égoïsme des tenants d’un modèle acculé à la faillite ruiner la ressource en eau d’un pays, nous risquons, je pèse mes mots, la guerre civile. Il faut se souvenir de Sivens (Tarn), la nuit du 25 au 26 octobre 2014. Ce jour-là, un homme de 21 ans, Rémi Fraisse, manifestant pacifiquement perdit la vie sous un tir de grenade offensive de la gendarmerie venue disperser une manifestation d’opposants à un barrage sur le Tescou, un affluent de la Garonne. Barrage avec une retenue de 1,5 million de m3, voulu par les agriculteurs irrigants pour continuer à arroser leurs cultures, principalement du maïs. Cet homme est le premier mort français de la bataille pour l’eau déclenchée par le réchauffement climatique. Ce drame devrait être le signal du changement de cap, pour déminer les contradictions que ne manquent pas de faire surgir l’inéluctable changement climatique.

Santé

Exposition aux nitrates dans l’eau, aux résidus de pesticides dans la nourriture et dans l’air, aux OGM, alertes alimentaires dues au mode de production industriel (dioxine, listeria, salmonelles, hormones, antibiotiques…) la liste des risques sanitaires liés à la nourriture s’allonge tous les ans. Il faut y ajouter les maladies dues aux aliments ultra-transformés avec leurs lots de mauvaises graisses, de sucres de synthèses, de protéines de synthèses, d’additifs et colorants, de nano-ingrédients etc. Obésité, cancers, maladies cardio-vasculaires, les rapports scientifiques prennent la précaution de souligner la dimension multifactorielle des affections mais tous pointent le régime alimentaire. Nous sommes faits de ce que nous mangeons, il faut s’en rappeler et cela ne semble pas le souci premier de l’agro-industrie et des industries agro-alimentaires qui limitent la sécurité sanitaire à la qualité microbienne (bactéries, virus, champignons...) de leurs productions.

Pour conclure

Climat, biodiversité, santé, social, dépendances alimentaire et géopolitique, économie agricole en trompe l’œil, les bonnes raisons de changer urgemment ne manquent pas. La situation réclame un changement complet de pensée agronomique et économique et le cadre politique qu’exige ce changement de cap.

 

 

 

 

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