Une image brouillée de la réalité

« Collectivement, dans toutes régions et toutes les filières, nous avons protégé des choix absurdes (…) Régler le problème du porc, du bœuf, du lait, ce n’est pas aller demander l’énième plan de crise le jour où ça continuera à aller mal, c’est vous organiser dans les filières et sur le territoire pour changer les modèles productifs. » Emmanuel Macron, président de la République, Rungis, 11 octobre 2017

Nous le répétons ici tous les ans, le Salon de l’agriculture ne représente pas fidèlement la réalité des campagnes françaises. Cette année, l’urgence climatique et écologique se faisant de plus en plus pressante, les drapeaux de l’adaptation au climat et de la protection des ressources vont supplanter ceux du développement durable des années précédentes… sans pour autant que le paquebot agricole ait changé de cap. Il reste bloqué sur la productivité aux dépens des paysans, des animaux, de l’environnement et de la santé, en premier lieu celle des paysans.

Le Salon international de l’agriculture exerce un puissant attrait sur les citadins en quête de voir, sentir, toucher les animaux de la ferme qu’ils n’ont pas à proximité de chez eux. Comme il attire les éleveurs venus voir les meilleurs d’entre eux récompensés au Concours général agricole créé en1870, intégré au salon depuis 1964. Les filières végétales font aussi beaucoup d’efforts pédagogiques pour capter l’attention des visiteurs avec du matériel dernier cri, des ateliers, des jeux. On comprend que chaque exposant veuille montrer le meilleur de lui-même et de son activité, c’est le but des foires-expositions. On ne vient pas au salon pour exposer ses poubelles. Normal. Mais, au Salon, le meilleur des fermes du pays n’est pas représenté à sa juste mesure. Malgré leur bonne volonté, les exposants ne restituent pas la réalité fermière. Le Salon offre les fragments d’un discours qui laisse imaginer les pièces manquantes. Chacun pourvoie au puzzle sur la base de ses lectures, photos, films, souvenirs, imagination, envie et fantasmes… et tout le monde repart content avec la carte postale qu’il a lui-même complété. L’agriculture, les paysans, la campagne n’en sortent pas grandis. La réalité a été évacuée. La tête pleine d’images d’une campagne luxuriante et heureuse, le visiteur repart sans une idée juste des 437 400 fermes dont seulement 41 623 fermes bios. Il repart sans rien savoir de la misère paysanne, de la concentration de la production (10% des fermes utilisent 35% de la SAU), de la difficulté des jeunes pour s’installer, de l’étendue de la maltraitance animale, de la dépendance aux importations (soja, maïs, huile de palme…) soit environ 5 millions d’hectares déforestés ou empruntés aux populations locales, du carcan administratif et syndical qui coince le paysan dans le sillon du productivisme et de la productivité.

La part d’ombre de la productivité

Derrière les plus beaux animaux et les plus gros tracteurs, il y a le dogme de la productivité. Il s’enracine dans les esprits depuis la révolution industrielle et a épargné l’agriculture jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Depuis, il n’y a pas mieux qu’un agri-manager pour incarner la productivité. La réussite française en ce domaine est internationale. Il ne s’agit pas ici de nier ou de critiquer la nécessité de produire suffisamment pour nourrir le pays. Pour faire court et caricatural, résumons cette responsabilité nationale capitale à un nécessaire volume X de produits agricoles. La productivité comme l’entend notre société et comme elle l’impose aux agriculteurs via divers outils de contraintes, c’est produire ce volume X avec un minimum de personnes et au plus bas prix de revient possible, voire en forçant la nature végétale ou animale pour aller plus vite ou plus gros. En piétinant l’harmonie du vivant. Cette pression, disons le tout de suite idiote, ne serait-ce que par son entêtement à contourner les lois naturelles (humaines comprises), cette pression donc, est acceptée par les agriculteurs car la réponse productiviste passe par de la technique de plus en plus sophistiquée qui confère à son usager le sentiment d’appartenir à une élite internationale. Le paysan devient ainsi agri-manager. L’investissement dans ces outils techniques dévore la marge bénéficiaire et contraint l’agri-manager à travailler plus et produire plus avec moins de marge pour ne pas gagner plus. Ce raisonnement est une aberration et illustre un glissement de sens … qui fait perdre tout son sens à l’exercice agricole. En effet, une fois satisfaits ses besoins le paysan peut laisser le reste du volume X à produire à ses pairs, par contre, l’agri-manager ne satisfait jamais ses besoins et doit toujours investir et s’agrandir pour améliorer sa productivité au point de croire à sa croissance illimitée. Erreur tragique. Cette addiction à la productivité éloigne de la qualité du produit (pas question de fignoler, on fait au minimum du cahier des charges) et comme la marge bénéficiaire diminue sans cesse sous le joug du gain de productivité, il faut aller chercher cette marge dans la financiarisation.

La productivité est une maladie

Le débat des États généraux de l’alimentation sur « le partage de la valeur » illustre bien un fait marquant : le paysan travaille pour lui, l’agri-manager travaille pour accroitre le bénéfice de la chaîne technique de sa filière et de sa banque. De la pratique dans sa ferme en polyculture-élevage où la culture se frotte et s’intègre à la nature, le paysan a une vision holistique du monde dont il peut intellectuellement tirer une réjouissante sagesse qui lui permet aussi d’honorer un rôle de médiateur de la nature auprès des urbains. L’agri-manager, désormais en production spécialisée hautement technicisée, a une vision du monde à la fois pointue et parcellaire bien éloignée d’une pensée d’écosystème naturel. Son savoir le cloître dans un petit cercle d’experts techniques et financiers. Son travail n’est plus de guetter la pousse des adventices, de palper les mamelles des vaches ou de nourrir les cochons, c’est de surveiller la bonne marche des robots, les relevés du drone, le fonctionnement des chaînes d’alimentation. Ce même agri-manager se vantera de l’allègement de son travail. Il se rend rarement compte que lorsqu’il était paysan, son travail découlait de sa capacité d’observation et de réflexion, alors que devenu agri-manager son travail découle de sa soumission à la machine, à la filière, au système technique. Voilà un allègement qui mérite philosophie. Jusqu’où cet « allègement » n’allège-t-il pas l’esprit de l’être humain ? En réduisant considérablement le champ d’appréciation du monde, jusqu’à quel point la spécialisation technique déconstruit-elle son serviteur ? Cette obsession de la productivité en agriculture n’est-elle pas la cause principale du mal être des agri-manager au point de les faire glisser dans la paranoïa d’un « agribashing » qu’eux seuls identifient comme tel ?

On comprend qu’armé d’un tel raisonnement, l’agri-manager admette difficilement des limites à sa croissance économique et à sa productivité. Pourtant, les deux sont aujourd’hui limitées objectivement par les limites physiques et écosystémiques de la Terre. Limitées par l’écologie. L’agri-manager y répond par plus de technique, plus de gestion des données, plus d’intelligence artificielle, plus de robots, sans voir que d’une part ça ne répond pas aux problème posés et d’autre part que la trajectoire de cette croissance productive finira par éliminer … l’agri-manager, trop cher, pas assez performant. Cette attitude explique l’autisme d’une fraction des agriculteurs sourde aux demandes de la société (conflit sur les pesticides de synthèse, les retenues d’eau, la destruction des haies et des zones humides). Sous l’emprise de la productivité, l’agri-manager ne peut se réjouir que de sa performance tandis que le paysan se réjouit de son autonomie, alors quand l’écologie remet en cause la productivité, le petit monde de l’agri-manager s’écroule et ce dernier plonge dans la souffrance au travail. À l’évidence, le prétendu agri-bashing dont se plaignent les agri-managers est en fait l’expression d’une souffrance au travail. Une souffrance systémique qui réduit les capacités d’analyses et de jugement des individus. Gravissime. Le constat n’est pas à prendre à la légère, il s’agit de santé mentale dont l’altération peut mener au suicide ou à la révolte nihiliste. De nombreux faits récents le prouvent tristement.

Trompe-l’oeil

Rien de tout cela ne filtre du salon, le social n’y a pas sa place. Le sociétal non plus. Pourtant, le social-rural se construit avec et autour des fermes.  Le sociétal ne se réduit pas à dévoyer en tendance marketing le désir de réinvention des relations ville-campagne. Il ne suffit plus de venir au salon de l’agriculture pour se faire une idée juste de l’état agricole du pays.  Les cartes à jouer de la ferme parisienne sont biaisées et nuisent aux paysans comme aux citoyens dont ils ont besoin pour négocier ensemble le virage de la transition écologique.  La campagne est gravement malade au point de contaminer violemment le pays mais le bulletin officiel de santé est au beau fixe.

 

 

 

 

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