Lettres persanes 2017

Pour le plus grand plaisir de la plume et de nos lecteurs, Jean-Claude Ribaut nous livre, depuis novembre, une vision du petit théâtre politicien français, à la façon des Lettres persanes, roman épistolaire publié anonymement par Montesquieu en 1721, qui rassemble la correspondance fictive échangée entre deux voyageurs persans, Usbek et Rica, et leurs amis restés en Perse...

 

17 - Considérations sur la fête de Pâques et l'état d'esprit des Français à la veille de choisir leur futur monarque

Mon cher Médhi,

De Paris, le 4 de la lune de Rhégeb. Tu as souhaité que je te rapporte l'état d'esprit des Français en ce moment, inimaginable chez nous en Perse, où ils s'apprêtent à remplacer le Padishah après qu'il eut lui même décidé de ne plus porter ce titre suprême et de se retirer des affaires de l'Etat.

Pour ce moment de l'année, la France que l'on dit « Fille aînée de l'Eglise », est plus affairée à préparer ses repas de famille qu'à faire ses dévotions  en souvenir de la Résurrection, une légende inspirée du culte de Mithra. Les fêtes de l'islam puisent aux mêmes sources : l'Aïd, à la fin du jeûne du ramadan, est un rituel évocateur du sacrifice d'Abraham. Pâques, est une date mobile suivant le premier dimanche après la pleine lune de l'équinoxe de printemps, qui peut varier de plusieurs semaines. Comment un jour censé célébrer un tel évènement peut-il changer d'une année à l'autre ? Cette date anniversaire fuyante est le résultat d'un compromis élaboré au Concile de Nicée (+ 325) pour ménager les habitudes des églises d'Orient. Mais, en 1582, la réforme grégorienne, en modifiant le calendrier julien auquel se réfèrent toujours les chrétiens orthodoxes, arrêta un calcul différent. Voilà pourquoi les Pâques russe et celle de l'Eglise romaine ne tombent que rarement en même temps et jamais à la même date.

Quoi qu'il en soit, l'un des candidats à l'élection du Grand Shah a profité de la fête religieuse de Pâques pour faire ses dévotions et solliciter quelques suffrages au Puy en Velay, osant vanter les mérites de l'identité de la France, non loin de Gergovie où les Gaulois eurent raison de l'armée de César. Que n'a t'il fait l'ascension du rocher de Saint Michel d'Aiguilhe, appelé aussi « fiente de Gargantua », où a été élevé, peu avant l'an mil sur les vestiges d'un temple de Mercure, une chapelle dotée d'un portail orné d'un arc polylobé caractéristique de l'architecture omeyade du califat de Cordoue. Un haut lieu de l'oecuménisme, bien passé de mode depuis qu'est instaurée la chasse aux mahométans. C'eut été l'occasion pour ce candidat,  d'allumer un cierge pour la rémission de ses mensonges et faux serments,  d'honorer le chanoine Troanus (sic), fondateur de l'église, d'intercéder pour les dervis (prêtres) ayant succombé aux charmes des jeunes garçons, et, accessoirement, d'honorer la mémoire de son mentor, Joël Le Theule.

Comme je le rappelais au début de ma lettre, celui qui a régné cinq années durant va quitter le Palais de l'Elysée qui fut autrefois le cadeau offert par Louis XV à sa favorite, la marquise de Pompadour, au temps où les mœurs de la cour n'avaient rien à envier à celles de nos harems.  Je dois à la vérité de te dire, cher Méhdi, que cette tradition s'est maintenue, certes cachée, et que ces dernières années, les favorites se sont succédées au gynécée du roi, donnant matière aux libellistes et aux pamphlétaires. D'ailleurs le précédent occupant du Palais, chassé par l'actuel monarque, avait lui même pratiqué de la sorte, essayant, selon l'adage du cordonnier, de « trouver chaussure à son pied » lorsque son épouse avait tiré sa révérence, puis finissant par convoler avec une prima donna d'opérette fortunée.

Le pouvoir est ici le seul titre qui tient lieu de naissance, de bien, de probité ; il met tout homme qui en jouit au rang des honnêtes gens, sans le moindre examen. Or, on a vu récemment comment un ancien Grand Vizir, aux prises avec les gens de robe, faisait fi de toute considération morale, pour justifier les largesses qu'il avait depuis fort longtemps octroyées à sa femme et à ses enfants. Je me réjouis que notre saint prophète ait eu principalement en vue de nous priver de tout ce qui peut troubler notre raison : il nous a interdit l’usage du vin qui la tient ensevelie ; il nous a, par un précepte exprès, défendu de dilapider les biens d'autrui ; et quand il lui a été impossible d’ôter la cause des passions, il les a amorties. L’amour parmi nous ne porte ni trouble ni fureur ; c’est une passion languissante qui laisse notre âme dans le calme : la pluralité des femmes dans nos harems, nous sauve de leur empire, elle tempère la violence de nos désirs.

Ferme et courageux dans ses derniers moments, l'actuel Padishah parait ne céder qu’au destin. Ainsi va bientôt disparaitre le Grand Shah, après avoir rempli toute la terre de son nom. Ne crois surtout pas que ce grand événement n’ait provoqué ici que des réflexions morales. Chacun a pensé à ses affaires, et à prendre ses avantages dans ce changement. Ainsi, celui que d'aucuns voyaient succéder au roi, le Chahzadeh Macron, a été le premier à prendre son envol, ou plutôt sa marche vers le pouvoir. La confusion est générale, et je suis bien incapable aujourd'hui de te dire quel sera le successeur de l'actuel Padishah. Il aurait pu, par un testament, désigner un régent, mais il n'a pu trouver parmi ses gens, aucun prétendant qui vaille. Les haruspices eux même qui pratiquaient autrefois l'art divinatoire de lire dans les entrailles d'un animal sacrifié, ont perdu tout pouvoir depuis qu'ils ne procèdent que par la magie hasardeuse des sondages. Ma prochaine lettre t'éclairera, je l'espère, sur le destin qu'auront choisi les Français.

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 

16 - Considérations sur la croyance populaire des Français : « Manger, c’est voter ! »

De Usbek à Médhi

(De Paris, le dernier de la lune de Zilhagé). Depuis que l'un des candidats à la succession du Grand Shah a divulgué dans les gazettes sa recette du taboulé de quinoa, la question des régimes a fait une entrée soudaine dans le tohu bohu électoral. J'emploie ce mot, mon cher Méhdi, au sens des « deux isles Tohu et Bohu » citées par Rabelais dans son Quart-Livre pour désigner « le chaos primitif avant la création du monde. » Le paradoxe est que le quinoa, aussi riche en protéines que la viande, est licite et n'a donc pas à être soumis en France a la « loi du halal » et aux polémiques qui s'ensuivent. Ce candidat, nommé Mélenchon, qui se fait l'apôtre d'une 6ème République, a aussi plus d'un tour dans son sac. Il joue sur les mots d'une langue qu'il maîtrise avec talent, au risque parfois, d'oser un syllogisme hasardeux à la manière d'Aristote lorsqu'il propose un menu pour les enfants des écoles :

Il faut changer de régime, c'est à dire de constitution,

or le quinoa est recommandé pour les régimes amaigrissants

en conséquence le quinoa « bio » doit être servi dans les toutes les cantines.

Dans les rues de Paris, plusieurs fois par jour, le promeneur est hélé par des adolescents chargés de faire un sondage. Croyant avoir affaire à des terrassiers, j'ai mis quelque temps à comprendre leur propos que je te livre, cher Méhdi, avec les commentaires qui t'éclaireront, je l'espère, sur le régime – alimentaire celui-là - des Français :

- « Etes vous bio ou sushi, burger ou fooding », c’est-à-dire un mangeur éclectique progressiste et votant à gauche par principe ?

- « Ou bien préférez-vous la poule au pot, la blanquette ou le pot-au-feu », qui vous rangent irrémédiablement à droite chez les conservateurs ?

« Manger, c’est voter ! » pensait l'ancienne France après que Curnonsky « prince (élu) des gastronomes »  eut établi le tableau des correspondances entre les goûts de ses compatriotes et leurs opinions politiques. A l’extrême droite, il situait les « fervents de la grande cuisine » : celle des grands banquets, des palais, sinon des palaces qu’il abhorrait. A l’extrême gauche, il reléguait « les fantaisistes, les inquiets, les novateurs » en quête de sensations nouvelles, « curieux de toutes les cuisines exotiques et de toutes les spécialités étrangères. »  A droite, il distinguait les tenants de la « cuisine traditionnelle », les amateurs de plats mijotés au coin de la cheminée.  A gauche, il voyait les « partisans de la cuisine sans chichis ni complication » que l’on peut faire dans le minimum de temps, avec les moyens du bord : une omelette, une gibelotte de lapin, une boite de sardines à l’huile. Le centre, où Curnonsky se situait volontiers, aimait la cuisine bourgeoise à tendance régionaliste, servie dans « les bonnes auberges où les choses ont le goût de ce qu’elles sont. »

Ce tableau à l’eau de rose faisait sourire tous ceux qui pensaient, déjà, que pour faire de la politique, il faut de l’estomac. Exact contemporain de Curnonsky, Edouard Herriot, ancien locataire de l'hôtel de Matignon, et maire de Lyon, avait de la question une vue radicale : «La politique, disait-il, c'est comme l'andouillette, ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop.»  Avant lui, Jean Jaurès, figure tutélaire de la gauche historique, lors d'un banquet à Decazeville, avait brouillé les pistes en préférant le pilon d’oie confit à l’oseille, au cassoulet local ! De là à penser que la table peut réconcilier les Français, la route sera longue et sinueuse. De fait, l’opinion de Curnonsky, n’est qu’une extrapolation laborieuse du fameux : « Dis-moi ce que tu manges et je te dirai ce que tu es», aphorisme de Brillat-Savarin, auteur de la Physiologie du Goût, ouvrage publié deux mois avant sa mort survenue peu après Noël, à 71 ans. « Je vais avoir un Dies Irae aux truffes », furent ses derniers mots.

Sinon la campagne bat son plein, avec son cortège de trahisons, d'invectives et de noms d'oiseaux que s'échangent les candidats, au nombre de onze, qui devraient s'affronter bientôt dans les fumeuses lucarnes. Dans les ruelles, ces alcôves jouxtant la chambre à coucher de quelques dames de qualité, que le même Curnonsky appelait du qualificatif pesant de « gourmettes » - et qui disparut avec lui – on murmure qu'une certaine Rachida, aurait manigancé de jeter l'opprobre sur l'ancien Vizir Fillon dans le but de permettre à l'ancien Shah, écarté cinq ans plus tôt, le Duc d'Aquitaine étant reclus dans  son fief bordelais, de  revenir au pouvoir à l'issue du prochain quinquennat, objet de toutes les convoitises. L'ambiance, Mon cher Mehdi, est putride dans les clans de la droite et rappelle les temps peu glorieux de la Fronde, époque où Mazarin, fuyant la colère des Grands, s'était réfugié à Cologne, avant un retour triomphal. Sarkozy se prend-il pour Mazarin ? Les Français ont – hélas ! - plus de goût pour la dispute que de mémoire.

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 

15 -Considérations sur le point d'honneur selon que l'on est cuisinier ou politicien

De Usbek à Méhdi

De Paris, le 18 de la lune de Gemmadi. De cette passion générale que la nation française a pour la gloire, il s’est formé dans l’esprit des particuliers un certain je-ne-sais-quoi qu’on appelle point d’honneur ; le point d’honneur par excellence est celui des gens de guerre. C’est proprement le caractère de chaque profession : il est plus marqué chez ceux qui nourrissent leurs contemporains, l'agriculteur et le cuisinier ou le serviteur de l'Etat; quasi inexistant chez le politicien.  Il me serait bien difficile, cher Méhdi, de te faire sentir ce que c’est, car je n'en ai point précisément l’idée, mais je vais essayer.

J'étais invité l'autre soir au dîner privé d'une grande table de l'avenue Montaigne, qui s'appelait autrefois allée des Veuves, réputée pour ses rencontres fortuites, aujourd'hui fréquentée par les croqueuses de diamants. Il s'agissait de célébrer à Paris, comme dans deux mille autres tables sur cinq continents, la grandeur du Repas à la Française, préparé, hier, par la brigade du chef Ducasse. La haute gastronomie est le point d'honneur des queux français, qui exige que chacun remette chaque jour son ouvrage sur le métier. Au point de pousser le chef Ducasse, tel Sisyphe,à domicilier ses pénates sur le « Rocher », à Monte-Carlo. Ce dîner était présidé par Fabius, un ancien Grand Vizir au patronyme digne de figurer à la suite de Cincinnatus, dans le De Viris illustribus. Il occupe aujourd'hui la plus haute magistrature de l’État, en charge de juger de la légalité des lois. Ce haut personnage, protecteur de la corporation des maîtres queux et des rôtisseurs, a annoncé qu'il projetait de rendre au Palais-Royal, où siège son aréopage, un peu de son lustre d'antan. Voulait-il parler de la Régence ?  C'est peu probable, car à cette époque, propriété des Orléans, le Palais-Royal était interdit d'entrée à la police. Basse ambition, viles intrigues, excessive corruption, honteux népotisme, licence effrénée, tels étaient les vices et le scandaleux spectacle que le Palais Royal  donnait à l'Europe au temps de la Régence.

Comme à cette époque, les Français sont aujourd'hui la risée des cours étrangères en raison de l'indignité d'un ancien Vizir prétendant à la succession du Grand Shah dont les méfaits, que je t'ai rapportés dans mes lettres, vont jusqu'à pactiser avec Vladimir, le Tsar de toutes les Russies. Seule la dignité des mœurs rend les gouvernements respectables aux nations.

Une joute oratoire a été donnée en spectacle aux Français par le truchement d'une lanterne magique où plusieurs prétendants ont tenté de se présenter sous un jour aimable. Peine perdue pour l'un d'eux dont on ne voyait que l'impeccable costume offert par un ami généreux, mais à la réputation sulfureuse. Une femme, sortie par mégarde du sérail, non voilée, ayant sans doute échappé à la vigilance de son Grand Eunuque, essayant par de mâles accents d'imposer ses vues, n'eut de cesse d'enrager deux belligérants qui tentaient d'imposer chacun leur point d'honneur, mais en vain. Seul un jeune homme, aux yeux pers comme la déesse, sembla emporter les sentiments du bon peuple. Son discours coruscant et son physique avenant m'ont conduit à penserqu'il aurait obtenu un triomphe en tenant le rôle d'Orphée dans la version viennoise de l'Euridice de Glück, quand le Vatican, par pudibonderie, interdisait aux femmes de paraître sur scène à l'opéra. Signe de son succès, les anciens politiciens de toutes obédiences, soucieux de conserver leurs privilèges, tentent de trouver place sur son modeste esquif qu'il godille avec prudence pour ne pas le transformer en radeau de la méduse.

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

14 - Considérations sur la capacité des Français à  se délecter d'une pâtisserie appelée « Honoré, Président ! » en plein tumulte électoral !

 De Usbek à Méhdi

De Paris, le premier de la lune de Zilcadé. Les causes de la décadence du régime de l'actuel Grand Shah tiennent à la corruption grandissante introduite par le luxe et l'argent. Les ministres se succèdent et se détruisent, ici, comme les saisons. Tel haut intendant du budget  cachait son magot, m'a-t-on rapporté, au pays de Calvin, chez les Helvètes, peu regardants – quoi qu'ils disent – sur les turpitudes de leurs voisins français. Un autre, au nom cocasse de Thévenoud, ne conserva la charge du commerce extérieur que pendant neuf jours parce qu'il ne payait ni son loyer, ni la dîme, ni la taille, ni la gabelle.

Ces différents symptômes de brigandage auraient pu servir de leçon à tous les  prétendants à la succession du Grand Shah défaillant, que d'aucuns rendent injustement responsable de ces désordres. Je t'ai rapporté l'outrecuidance avec laquelle un ancien Grand Vizir, accusé d'avoir détourné la rémunération de membres de sa famille pour des taches illusoires, avait répondu aux gens de robe qui prétendaient lui faire rendre gorge, allant jusqu'à provoquer un tumulte populaire sur la place du Trocadéro avec des accents de guerre civile.

Les robins, depuis, sont revenus à la charge car ils le soupçonnent effectivement de concussion. Crois-tu, cher Mehdi, que ces griefs, lorsqu'ils lui furent notifiés,  l'aient amené à renoncer à briguer la charge suprême, alors qu'il avait juré de le faire ? Que non, le parjure a maintenu sa postulation au motif de la séparation des pouvoirs, une notion qui n'existe guère chez nous en Perse, mais qui, ici, fait florès.  Il va même jusqu'à prétendre que les gens de robe n'ont pas à connaître la nature des travaux – grassement rémunérés -  réalisés par sa femme et ses enfants puisqu'ils agissaient pour le compte d'un élu, protégé de ce simple fait, par ladite séparation constitutionnelle. L'impudent va-t-il pousser la félonie jusqu'à insinuer que les luxueux vêtements offerts par un sien ami, bénéficient de la même dérogation légale puisque destinés à vêtir un élu du peuple ?

Je ne saurais décrire, cher Mehdi, la confusion qui règne dans les esprits, car plusieurs autres candidats  sont aussi suspectés de passe-droit et de prévarication. Le débat identitaire, comme autrefois à l'encontre des Mahométans, vient même d’être relancé dans certaines régions par l'obligation faite aux manœuvres des chantiers de bâtiment de parler la langue de Molière. C'est ignorer que de nombreux personnages de ses pièces – laquais et serviteurs – n'entendent rien d'autre que le Picard, langue romane du Haut du pays qu'on appelle aussi le Ch'ti. 

Tout ce charivari produit en ce moment des choses bizarres. D'anciens laquais du pouvoir, qui avaient fait fortune sous le règne qui s'achève, vantent aujourd’hui leur naissance : ils rendent grâce à ceux qui avaient précédemment  quitté leur livrée, oubliant le mépris qu’ils avaient pour eux il y a six mois ; ils crient de toutes leurs forces : mettons nous « En Marche ! » Quel désordre dans l’Etat ! quelle confusion dans les rangs ! Des inconnus apparaissent aux lucarnes ayant changé d'état comme un fripier tourne un habit : ils font paraître dessus ce qui était dessous : et ce qui était dessus, ils le mettent à l’envers. Quelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux qui les ont faites ! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs camarades, et peut-être demain par leurs maîtres !

Je ne crains rien, cependant, pour une nation en plein vacarme électoral, dont l'un des plus brillants boulangers, Eric Kayser, affirme avoir choisi son candidat sous les auspices de Saint Honoré, patron de sa corporation, en offrant à sa clientèle une pâtisserie bleu, blanc, rouge qu'il appelle : « Honoré, Président. » Il s'agit, sur une base de pâte sablée, d'une compotée de fruits rouges, ganache montée, vanille, choux à la fraise et coq bleu. Un délice.

De tout ceci, on doit conclure, cher Méhdi, que, pour qu'un prince soit puissant, il faut que ses sujets vivent dans les délices. Il faut qu'il travaille à leur procurer toutes sortes de superfluités, avec autant d'attention que les nécessités de la vie.

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 

13- Considérations sur l'inconstance des Français à raison de l'état de leur digestion

De Usbek à Méhdi.

Le 9 de la lune de Maharram. Quel plus grand crime que celui que commet un ministre lorsqu’il corrompt les mœurs de toute une nation, dégrade les âmes les plus généreuses, ternit l’éclat des dignités, obscurcit la vertu même, et confond la plus haute naissance dans le mépris universel ? Tu sais dans quelle déconsidération je tiens l'ancien Grand Vizir qui prétend briguer les suffrages de ses compatriotes afin de succéder bientôt au Grand Shah défaillant, alors qu'en butte aux gens de robe qui le suspectent de concussion, il paraît bien avoir le feu grégeois au derrière, comme ces malheureux que l'Inquisition forçait à revêtir une chemise de soufre avant d'y mettre le feu.

C'est donc d'une torche vivante que les malheureux Français vont avoir à subir, d'ici l'élection, ses leçons de morale ; c'est comme si Louis Mandrin était promu garde frontière ! De surcroît, non content de proclamer sa foi catholique, il a fait acte de contrition publique, évoquant une faute morale, mais il a gardé l'argent ! Il y a bien loin, chez nombre de papistes, de la profession à la croyance, de la croyance à la conviction, de la conviction à la pratique. Le pape est certes le chef des Chrétiens, mais ce n'est qu'une vieille idole qu'on encense par habitude.

Ce dernier Yekshanbeh, qu'on appelle ici le jour du Seigneur, l'ancien Grand Vizir a même osé haranguer une foule extatique sur une place de Paris, bizarrement appelée « Droits de l'homme», afin de le conforter dans ses assauts contre les gens de robe, les gazetiers et autres libellistes, alors que plusieurs séides asservis à sa cause venaient de déguerpir.

Je sais que l'éloquence est l'art de convaincre les imbéciles par la parole de ce que le cheval blanc d'Henri IV est effectivement blanc. Cela inclut aussi le talent de prouver que le cheval blanc est également de n'importe quelle couleur. Ils étaient venus de toute la France pour passer une heure sous la pluie. Les acclamations et les bravos ne sont que  la monnaie avec laquelle la populace paie ceux qui la flattent et la dévorent.

Il n'y a, me disais-je, que la religion qui puisse provoquer un tel fanatisme. Le harangueur ne pouvait l'ignorer, lui qui manie avec art la casuistique, apprise autrefois au lycée Notre-Dame de Sainte-Croix, au Mans. Tu sais, mon cher Médhi, ce que j'en pense : la religion, en ce pays, est fille de l'Espoir et de la Crainte qui enseigne à l'Ignorance la nature de l'Inconnaissable. Comme pour excuser cette foule vociférante, un folliculaire, faussement naïf, me dit : « ce sont des militants», un terme dont j'ignorais le sens.

Intrigué, je prolongeai ma méditation en consultant le Dictionnaire du Diable, publié naguère aux Amériques par un esprit libre du nom d'Ambrose Bierce, et fus aussitôt éclairé :  « Un militant, c'est un militaire qui porte son uniforme à l'intérieur. » Pour la première fois, je me mis à douter de la sagesse des Français, tant leurs mœurs sont éloignées du caractère et du génie persan.

Il faut aussi que je te l’avoue, je n’ai point remarqué chez les chrétiens cette persuasion vive de leur religion qui se trouve parmi les mahométans. Un d’eux me disait un jour : « Je crois à l’immortalité de l’âme par semestre ; mes opinions dépendent absolument de la constitution de mon corps ; selon que j’ai plus ou moins d’esprits animaux, que mon estomac digère bien ou mal, que l’air que je respire est subtil ou grossier, que les viandes dont je me nourris sont légères ou solides, je suis spinosiste, socinien, catholique, impie ou dévot. »

Cette inconstance me désole. Dans quelques semaines, chacun disposera d'un droit de vote, un usage inconnu chez nous en Perse, banni par notre Alcoran. Le vote, c'est l'instrument et le symbole du pouvoir donné à un homme libre de se conduire comme un sot et de mener son pays au chaos. Je te prie, cher Méhdi, de,donner des marques de ma confiance à Roxane et ses compagnes circassiennes et moscovites, en mon sérail d'Ispahan.

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 

12- Considérations sur le style des prétendants à la succession du Grand Shah,  et sur la menace d'une « guerre civile » verbale.

Usbek à Ibben

De Paris, le dernier jour de la lune de Saphar. L’État a mobilisé ses ambassades afin que 2 000 officiers de bouche de toute la planète s'accordent pour célébrer, chacun à sa façon, le Repas gastronomique des Français, le 21 mars prochain. Aucun esprit de pédanterie n'anime ce mouvement d'une nation naturellement gaie ; l’État n'y gagnerait rien, ni pour le dedans, ni pour le dehors : Laissez-lui faire les choses frivoles sérieusement, et gaiement les choses sérieuses. J'ose espérer que les Meilleurs ouvriers de Perse répondront à son appel, car le faste insensé de la grande restauration que nous apprîmes de la France dépasse la mentalité d'eunuque de quelques-uns de nos marmitons.

En France se développe, dans le même temps, une « quasi guerre civile » entre les candidats à la succession du Grand Shah. Mais j'avoue que dans le théâtre actuel qui enfièvre les Français, j'ai du mal à distinguer la position de chacun : à droite, le côté cour, à gauche, le côté jardin. Celui qui se dit au centre, n'a-t-il d'autre choix que d'être dans les cintres ou dans le trou du souffleur ?

J'ai donc cherché à m'enquérir auprès d'un homme de l'art, expert dans les « sciences de gueule », comme Montaigne, féru de littérature et de politique, afin de comprendre pourquoi les raffinements de la table sont sans  effet sur les empoignades actuelles.

Il m'explique que la politique c'est d'abord une question de style : « Qu'est-ce que le style ? Pour bien des gens une façon compliquée de dire des choses très simples ». Pour l'écrivain, le style, c'est la ligne de son écriture, simple, retenue ou recroquevillée, comme celle de Cocteau, ou bien ample et inimitable, comme celle de Proust. L'un et l'autre tenaient la cuisine pour un art. L'élégance d'un repas partagé, l'excellence de la chère étaient pour eux une embellie saisonnière, un fil d'Ariane, comme tous les arts. Qu’en est-il alors des candidats à la succession du Grand Shah qui accapare l'esprit des Français ?  On sait assez peu de choses, me dit cet expert, sur leurs habitudes alimentaires. C'est bien dommage, car beaucoup aimeraient vérifier l’aphorisme, devenu dicton populaire  : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es »

Mon précepteur m'explique, pour justifier son propos sur le style, qu'il observe la manière de tenir la carabine comme à une baraque foraine de tir : C’est « cette manière d'épauler, de viser vite et juste, que je nomme style ».  Commence alors le jeu de massacre: « Un Stendhal, un Balzac essayent avant tout de faire mouche. Ils y arrivent neuf fois sur dix, n'importe comment ». C'est le discours populiste,  hier celui de Sarkozy, aujourd'hui celui de Fillion et de Marine, la seule femme en lice dans cet affrontement.

L'expert poursuit à propos de Flaubert : «  La dame du tir, qui tourne le dos aux cartons, le contemple. Quel bel homme ! Quel chasseur ! Quel style ! » C’est à l’évidence François Bayrou, entré en campagne comme s’il rejoignait une chasse à la palombe sur les cols pyrénéens. A la nuance près que ses « appelants » lui rabattent bien quelques oiseaux, mais qu’il ne dispose que d’un maigre filet pour les attraper et non d’un fusil. Conscient de la faiblesse de ses équipages, il offre ses services à Macron, candidat centriste des nantis, au grand dam de son ami, Grand Vizir d'Aquitaine, retiré sur son Aventin. 

L'un des adversaires, quant à lui, « est un tireur qui trouve plus amusant de tirer sur la patronne du tir, que sur l'oeuf ». C’est à l’évidence Jean-Luc Mélenchon. Il met souvent dans le mille, mais au point de paraître maladroit lorsque ensuite il se contente d'être dans la cible. Quant à Benoit Hamon, la clé de son tournoiement rhétorique est simplement son style, itératif et redondant. Mélanchon et Hamon ont prétendu accorder leurs violons récemment dans un restaurant chilien. Echec, le Chili, ce n'est pas le Pérou !

La scène allégorique, transposée à la joute électorale, ressemble à un jeu de société, le jeu des questions que se posent, au château de la Comtesse de Ségur, les Petites Filles Modèles : « Si elle était une plante...ce serait une colchique ». Appliquée à Marine, la remarque est désobligeante mais juste, car c'est une fleur toxique. « S'il était un oiseau..... il serait un martin-pêcheur ». Sa proie repérée depuis un perchoir, l’oiseau plonge en percutant violemment la surface de l'eau et l'attrape, puis avale sa proie, tête la première, dans le sens des écailles. Si elle n'est pas dans le bon sens, il la relance en l'air et la rattrape avec agilité dans le sens qui lui plaît. Est-ce là un portrait d'Emmanuel Macron qui prétend se situer au centre ? On le saura à l’issue du débat qui ne manquera pas d’opposer les deux candidats restant en lice pour le second tour,  s’il est un de ceux-là.

De là à imaginer que la table peut réconcilier les Français au centre, jesuis bien perplexe, comme le philosophe Alain : « Quand on me dit qu'il n'y a pas de différence entre la gauche et la droite, la première pensée qui me vient est que celui qui me dit cela n'est certainement pas de gauche ».

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 

11- Considérations sur le protocole d'une audience du Grand Mufti et du Pape et sur l'alliance d'un pottok pyrénéen et d'un pur-sang picard

De Usbek à Mehdi

De Paris, le 4 de la lune de Gemmadi. Je t'ai entretenu déjà, cher Mehdi, des raisons qui ont poussé le monarque régnant à ne pas solliciter le renouvellement du blanc-seing que lui avaient accordé autrefois les Français. J'y ajoute l'usure d'un pouvoir issu d'une sorte de monarchie élective et parlementaire. Le roi n'est plus aujourd'hui que le régent de son royaume quand les prétendants à sa succession provoquent un tumulte grandissant, sur fond de turpitudes concussionnaires d'un ancien Grand Vizir, de l'utopie universaliste d'un autre, et de l'immaturité d'un troisième. Une seule famille fondée sur la transmission héréditaire de l'autorité semblait jusqu'ici  à l'abri du charivari, en raison de son goût inné pour la discipline. Mais un évènement inattendu s'est produit au sein de cette famille qui avait jusque-là appliqué à la lettre l'ancien droit d'ainesse au profit de Marine, née d'un mariage morganatique - sa mère ayant été répudiée, comme chez nous en Perse -  ce qui ne l'empêcha pas de briguer et d'obtenir la succession de son vieux père à la tête de la ligue familiale. Une telle prétention eut été impossible, chez nous, en Perse, car nos femmes sont tenues au sérail.

Assoiffée de reconnaissance diplomatique, elle s'est produite à Beyrouth, chez nos frères du Liban, ayant la prétention d'être reçue par Abdellatif Deriane, Grand mufti de la communauté Chiite, sans porter le voile qu'exige la décence et le protocole. « La plus haute autorité sunnite du monde, a-t-elle déclaré, n'avait pas eu cette exigence, par conséquent je n'ai aucune raison de... ». Elle faisait référence à sa visite en Egypte où elle avait rencontré Ahmed al-Tayeb, le grand imam d'Al-Azhar au Caire. Elle avait pourtant été informée, la veille, de cette exigence vestimentaire, et c'est par pure bravade qu'elle se présenta nue-tête au rendez vous fixé. Aurait-elle osé rencontrer le Pape en tenue de plage, au Vatican, par temps de canicule ?  Certainement pas ; cela aurait choqué les bigots de son entourage, à commencer par sa nièce et la ribambelle de calotins qui l'entourent.

Or, par une sorte d'ironie, c'est précisément d'un aimable cagot des Pyrénées, ancien professeurs des humanités, qu'une leçon de moralité vient d'être donnée au bon peuple, laquelle pourrait bien changer la face de l'élection du Grand Shah au printemps prochain. Un certain François Bayrou, éleveur de chevaux pottok en Béarn et fin lettré, habitué des joutes électorales, vient de passer alliance avec un petit marquis pur-sang, natif d'Amiens, vizir de l'ancien roi, afin de d'interrompre l'inéluctable affrontement qu'entraine une règle électorale établie autrefois pour briser le jeu des combinaisons partisanes.  Cette règle faisait chuter les gouvernements soumis à la pusillanimité parlementaire.

Or le parlement ressemble aujourd'hui à ces ruines que l’on foule aux pieds, mais qui rappellent toujours l’idée de quelque temple fameux élevés par l’ancienne religion des peuples. Il ne se mêle plus guère de rendre la justice ; et son autorité est devenue languissante, à moins que quelque conjoncture imprévue ne vienne lui rendre la force et la vie. Ce grand corps a suivi le destin des choses humaines : il a cédé au temps qui détruit tout, à la corruption des mœurs qui a tout affaibli, à l’autorité suprême qui a tout abattu. Cette alliance qui semble vouloir se rendre agréable au peuple, parait d’abord vouloir restaurer une image de la liberté publique. Le Sieur Bayrou, comme s’il pensait à relever de terre le temple et l’idole, voudrait qu’on les regardât comme l’appui de la monarchie et le fondement de l'autorité légitime. Je te tiendrai informé, mon cher Mehdi, de la suite de ce spectacle : l'ambition des princes n'est jamais si dangereuse que la bassesse d'âme de leurs conseillers.

 Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 

10- Considérations sur l'importance de la table dans les différentes familles en lice pour la succession du Grand Shah

De Usbek à Rica

Saucisse sèche, boudin, jambon, rillettes, tous les ingrédients d’une copieuse assiette de cochonnailles, bannies par notre Saint Alcoran, puis une tête de veau à la sauce ravigote suivie d’un sorbet à la pomme au calvados, voilà le menu de grand ordinaire d'un ancien  Vizir nommé Chirac lorsqu'il briguait la haute magistrature, il y a deux décennies. C'est  le destin de ce pays de considérer la table comme le support nécessaire de l'ambition. Brillat-Savarin, ancien conventionnel, prophétisait bien avant José Bové que « la destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent ». A un point tel que l'histoire de France s’apparente à une succession de festins, depuis le « Triomphe des pauvres » institué par les Jacobins de Rodez, jusqu’aux banquets organisés, sous Louis-Philippe, par les partisans de la Réfome, ou, d’après Flaubert, on mangeait du dindon froid et du cochon de lait.

Aujourd'hui certains rêvent d'un revenu universel dont ils ont peine à trouver le financement. Que ne s'inspirent-ils de la Commune de Rodez, où considérant que l'esprit public avait singulièrement besoin d'être réchauffé, les édiles décidèrent de réunir tous les sans-culottes pour prendre un repas frugal et républicain pendant lequel des orateurs montagnards développeraient les principes de la liberté et de l'égalité. Ce repas, aux frais des aristocrates, le premier jour de la première décade et le cinquième de la troisième décade de chaque mois consistait en pain, vin, fromage, fruit.

Ce n'est certainement pas le menu du jour chez l'ancien Grand Shah Sarkozy qui s'apprête à recevoir à sa table son ancien Grand Vizir qu'il présentait autrefois comme un collaborateur. Il est à peu près certain que les plats servis seront froids et auront un arrière-goût de vengeance sans merci. Je ne puis t'en dire plus, car je m'empresse de t'envoyer cette missive avant, moi-même, de passer à table. Mais sois assuré que dans un prochain courrier, je t'entretiendrai de la situation extrêmement mouvante du marigot dans lequel se débattent le Sieur Fillion et ses séides. Il y a longtemps que l’on a dit, à son propos, que la bonne foi était l’âme d’un grand ministre. Un particulier peut jouir de l’obscurité où il se trouve ; il ne se discrédite que devant quelques gens, il se tient couvert devant les autres : mais un ministre qui manque à la probité a autant de témoins, autant de juges qu’il y a de gens qu’il gouverne.

Oserai-je le dire ? le plus grand mal que fait un  ministre sans probité n’est pas de desservir son prince et de ruiner son peuple : il y en a un autre, à mon avis, mille fois plus dangereux ; c’est le mauvais exemple qu’il donne. Quel plus grand crime que celui que commet un ministre lorsqu’il corrompt les mœurs de toute une nation, dégrade les âmes les plus généreuses, ternit l’éclat des dignités, obscurcit la vertu même, et confond la plus haute naissance dans le mépris universel ?

De Paris, le 11 de la lune Rahmazan

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 

9 - Considérations sur le « parler pour dire, ou ne rien dire », à Lyon, capitale universelle de la gastronomie

De Usbek à Rica, 

Quoique les Français parlent beaucoup, il y a cependant parmi eux une espèce de dervis  (moines) taciturnes qu’on appelle chartreux. On dit qu’ils se coupent la langue en entrant dans le couvent et on souhaiterait fort que tous les autres dervis se retranchassent de même tout ce que leur profession leur rend inutile.

A propos de gens taciturnes, il y en a de bien plus singuliers que ceux-là, et qui ont un talent bien extraordinaire ; ce sont ceux qui savent parler sans  rien dire, et qui amusent une conversation pendant deux heures de temps, sans qu’il soit possible de les déceler, d’être leur plagiaire, ni de retenir un mot de ce qu’ils ont dit. C'est du moins ce que certains ont affirmé après le discours prononcé par Macron, le plus jeune des candidats à la succession du Grand Shah. Le paradoxe est que cette comédie se déroulait récemment à Lyon, carrefour des brumes dorées entre Saône et Rhône, ville des poètes et de Louise Labé.  Lyon, de tradition humaniste, cité des canuts et de la soie, capitale des casseroles et des mères cuisinières, mais aussi de Guignol, inspiré de notre Karakouz.

J'avais mandé Ibben de me rapporter les propos tenus le même jour, par la seule femme également candidate à la plus haute charge – occurrence impensable dans notre chère Perse – mais il a été refoulé à l'entrée de la réunion par une vigoureuse intimation : « Les métèques n'entrent pas ici. » Curieuse injonction paraissant ignorer que la prospérité d'Athènes était due, autrefois,aux effort de valeureux Métèques. Il est vrai que ce jour-là, Ibben avait revêtu son caftan couleur safran et portait des babouches dorées.

Sous ces mêmes cieux, et le même jour, comme si tous les impétrants s'étaient donnés le message, un autre des prétendants intervenait en chair et en os à Lyon, devant un public nombreux, et simultanément, à Paris par les effets d'une lanterne magique. Quelques croyants ont pensé que le Sieur Mélanchon avait le don de bilocation comme Saint Joseph de Cupertino, le saint-patron de l'aviation aux dires de l'ancienne religion, ainsi que le raconte Blaise Cendrars. Il me paraît douteux que ce grand orateur soit en odeur de sainteté, malgré le soutien dont les dervis (prêtres) égarés peuvent se targuer auprès de leurs autorités, dans cette ville gourmande prête à se damner pour un pâté en croûte.

A Paris, pendant ce temps, le Sieur Fillon, candidat des nantis et des Anciens, empêtré dans une intrigue financière peu reluisante, tentait une combinaison apologétique dont il espère encore le salut. Il n'en est rien car la grippe aviaire qui sévit dans le Sud-Ouest du pays, entrainant l'holocauste de milliers de canards, ne risque en aucune façon d'atteindre celui qui, chaque mercredi, scrute les faits et gestes de l'ancien Grand Vizir du Royaume.

Je te promets que ces petits talents, dont on ne fait aucun cas chez nous, servent bien ici ceux qui sont assez heureux de les observer, et qu’un homme de bon sens – fut-il journaliste - ne brille guère devant eux.

De Paris, le 28 de la lune de Rebiab »

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut

 

8 - Considérations sur la capacité des Francais découvrant le pot aux roses, à rejeter, et le pot et les roses

De Usbek à Rhédi,

Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhédi, j'ai observé bien des gouvernements. Ce n’est pas comme en Orient, où les règles de la politique se trouvent partout être les mêmes. J’ai observé quel était le gouvernement le plus conforme à la raison. Il m’a semblé que le meilleur est celui qui va à son but à moins de frais ; de sorte que celui qui conduit les hommes de la manière qui convient le plus à leur penchant et à leur inclination est le plus parfait.

Celui qui semblait le plus apte à satisfaire ces principes, en vue de l'élection du Grand Shah, lui-même ancien vizir ayant reçu l'onction populaire, doit faire face à un soudain tumulte. Soupçonné d'avoir mis au pot commun des deniers publics au profit de sa première épouse - laquelle jurait ses grands dieux n'être jamais sortie du sérail - il risque fort d'être disqualifié dans la course aux honneurs suprêmes.  L’impunité, trop longtemps accordée aux politiques, confirme le désordre, et le rend plus grand encore. Or, l'histoire de ce pays nous apprend qu'il n’y a jamais beaucoup d’intervalle entre le murmure et la sédition, une fois découvert le pot aux roses. 

Lorsqu’Osman, empereur des Turcs, fut déposé, aucun de ceux qui commirent cet attentat ne songeait à le commettre : ils demandaient seulement en suppliant qu’on leur fit justice sur quelque grief : une voix, qu’on n’a jamais connue, sortit de la foule par hasard ; le nom de Mustapha fut prononcé, et soudain Mustapha fut empereur. C'est le destin auquel se prépare un béjaune avenant, appelé Macron, dont les ambitions ne risquent guère d'être entravées par les partisans des idées de progrès, tant ils sont divisés et paraissent incapables de s'entendre, bien que deux d'entre eux, autrefois réunis sous l'emblème de la rose, déjeunassent ensemble ces jours derniers pour mettre en harmonie leur projet. 

La table comme arme politique ou diplomatique fut employée par tous les régimes. C'est une fatalité française. On a retenu le mot fameux de Talleyrand, s'adressant à Louis XVIII avant de partir pour le Congrès de Vienne : " Sire, j'ai plus besoin de casseroles que d'instructions écrites ! ". Louis-Philippe décidait lui-même la composition des menus ; il introduisit la juxtaposition des potages clairs et des potages liés, condamnait la répétition des garnitures et faisait alterner les viandes. Mais il n'eut guère de chance : c'est la campagne des banquets républicains - organisés par l'opposition - qui eut raison de la monarchie de Juillet. Le 22 février 1848 au matin, les étudiants se rassemblaient au Panthéon. Tout près de là, rue Racine, chefs et marmitons siégeaient aux « Cuisiniers réunis », groupement professionnel que le caricaturiste Daumier baptisa du sobriquet de « saucialiste». Deux jours plus tard, la seconde République était proclamée. L'actuel Grand Shah a sans doute médité ces évènements tragiques, en dégustant un turbot sauce hollandaise, qui le firent renoncer à briguer sa propre succession. Peut-être a-t-il été influencé aussi , en son sérail, par la jolie  Julie Gayet, héroïne au cinéma, de La turbulence des fluides (2002) et de La Confusion des genres (2000).

La table, parfois, eut aussi une conséquence directe sur les institutions. Le premier président de la IIIe République, Adolphe Thiers (de 1871 à 1873) avait été élu « chef du pouvoir exécutif de la République française », un titre qu'il n'aimait pas : « Avec chef, disait-il, on va me prendre pour le cuisinier ! ». C'est ainsi, quelques mois plus tard, que le terme président prévalut dans la Constitution, sur celui de chef ! En France, les grands événements ne sont préparés que par de justes causes ; mais le moindre accident peut aussi produire une révolution aussi imprévue que soudaine. La gastronomie, selon moi,  est le puissant révélateur des pulsions d'un peuple. Je ne crains rien cependant, pour un pays dont l'usage de passer à table est si envié par tous les autres qu'ils l'ont inscrit au patrimoine culturel de l'humanité. 

De Paris, le 2 de la lune de Rebiab

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut, 2.02.17

 

7 - Considérations sur le génie des Français à accommoder la soupe à la grimace en année électorale

De Usbek à Roxane

S'il y avait dans le monde, chère Roxane, une nation qui eût une humeur sociable, une ouverture de cœur, une joie dans la vie, un goût, une facilité à communiquer ses pensées ; qui fût vive, agréable, enjouée, quelques-fois [1] imprudente, sou­vent indiscrète, et toujours prompte à passer à table, je répondrais qu'il s'agit du génie naturel de la nation française.

Ainsi les différents protagonistes du combat, qui doit désigner le Grand Shah le 20 du mois Ordibehesht 1396 de notre calendrier persan, après s'être vigoureusement combattus, se sont-ils retrouvés à table : François Fillion et Nicolas Sarkozy en cabinet particulier à Paris, et Fillion, à nouveau, avec son ancien rival Alain Juppé, dans un restaurant bordelais que nous aimons, La Tupina, dont la spécialité est de faire cuire les frites dans la graisse d'oie. Cet usage ne facilite guère la digestion, surtout lorsque dans le même temps quelque gazette, toujours à l'affût d'un scandale, révélait que l'épouse du Très chrétien Fillion était soupçonnée d'avoir perçu des émoluments indus, elle que l'on croyait recluse dans son sérail de la Sarthe. Dans le même temps, les concurrents du camp du progrès  donnaient le branle à leurs idées devant les étranges lucarnes, au point de n'y plus rien comprendre.

Dans l’expectative électorale actuelle, beaucoup ont mis à jour l’un des grands classiques de la cuisine politique afin de se préparer, en famille, à ingurgiter la fameuse soupe à la grimace, inspirée d' une vieille recette sénégalaise de  la tribu des Baye Fall, du coté de Kalanbancoura,

« Cette année, la soupe sera un peu plus amère que l'an dernier, conjoncture oblige. Avant toute chose, mettez un masque, car cette soupe dégage une odeur difficile à supporter », avertit le cuisinier, qui ajoute :  « cette soupe est amère et nourrit surtout la colère... ».
Prenez tous vos chômeurs que vous mélangez intimement avec les chômeurs partiels (il n'est pas toujours facile de reconnaître sur le marché, le chômeur et le chômeur partiel. Ne vous inquiétez pas, la différence est si subtile que l'erreur ne nuira pas). Le cuisinier précise : « le travailleur précaire et le stagiaire remplacent avantageusement les chômeurs partiels. »

Ajoutez un grosse louche d'impression « d'être pris pour des cons », une pincée d'amertume, une bassine de pauvreté, un zeste de fatalisme. Vous mettez le mélange à reposer. Il arrive que votre mélange mousse et déborde, en ce cas,  ajoutez en catastrophe une grosse louchée de promesses démagogiques.
Pendant ce temps, mettez dans votre cocote : l'école, la justice et la santé (on peut ajouter la dette et les immigrés). Une fois que le bouchon siffle, signe que la pression augmente, baissez le feu et laissez mijoter jusqu'à ce que vous commenciez à craindre que la gamelle n'explose.
Il existe différentes sortes de soupes à la grimace, chaque pays à la sienne. Celle-ci -  version république bananière - est particulièrement amère. Cette soupe, très longue à préparer, n'est pas particulièrement agréable à manger.

Réjouissez-vous, chère Roxane, en notre sérail d'Ispahan, de ne pas séjourner dans la capitale d’une nation, qui fut autrefois celle des Lumières, où la seule affaire sérieuse est la publication imminente des  nouvelles étoiles de l'oracle de Clermont-Ferrand, dont je vous entretiendrai prochainement. 

De Paris, le 18 de la lune de Saphar

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut, 27.01.17

 

6 - Considérations sur la table mise au service des ambitions poltiques

De Usbek à Roxane

(De Paris le 12 de la lune de Maharram).« Tu ne le croirais pas, chère Roxane, depuis le temps que je suis à Paris, je n’y ai encore vu flâner personne. Il n’y a point de gens au monde qui tirent mieux parti de leur machine que les Français : ils courent, ils volent. Les voitures lentes d’Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feraient tomber en syncope. Pour moi qui ne suis point fait à ce train, et qui vais souvent à pied sans changer d’allure, j’enrage quelquefois comme un chrétien.

Ici, depuis l'annonce faite par le Grand Shah de sa prochaine retraite, une ribambelle de prétendants se démène pour en capter l'héritage. Il est  le plus puissant des princes de l’Europe. Il n’a point de mines d’or comme d'autres princes ; mais il a plus de richesses qu'eux, parce qu’il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir des guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre !  »

Le dernier en date de ces intrépides est un homme encore jeune, formé aux meilleures écoles, mais qui court le monde à la recherche de soutiens pour sa candidature. On l'a vu à Londres, où j'ai tenté en vain d'établir une ambassade, réunir dans des banquets de charité nombre de ses compatriotes acquis aux idées libérales pour recueillir des subsides, car l'Angleterre, réfractaire à l'influence des Jansénistes et des Jésuites, est avide de ce genre d'agapes fraternelles. Le paradoxe est que ce benjamin de la politique porte le même patronyme qu'un haut fonctionnaire de l'Empire romain : Macron (Quintus Naevius Cordus Sutorius Macro), né vers 21 avant notre ère, mort en l'an 38, qui a passé sa jeunesse sous le règne d'Auguste, lequel avait créé, à sa mesure, un modèle de gouvernement républicain, gouverné... par lui seul. Auguste, ne l'oublions pas, avait d'abord refusé de porter un titre monarchique, se qualifiant de Premier Citoyen  (Princeps Civitatis).

Macron, pendant ses jeunes années, avait fréquenté l'école (grammaticus), avant de suivre l'enseignement d'un rhéteur, afin d'apprendre l'éloquence, indispensable à Rome pour gravir le Cursus Honorum. L'historien Tacite rapporte cependant que Macron était d'origine modeste (Annales, Livre VI). Auguste, le 19 août de l'an 14,  mit en scène sa propre fin. « À son dernier jour, rapporte Suétone, il se fit apporter un miroir, arranger la chevelure et réparer le teint. Puis, ayant reçu ses amis, il leur demanda s'il paraissait avoir bien joué le drame de la vie. Ayant ensuite congédié tout le monde, [...] tout à coup il expira. » Cet épisode rappelle étrangement la fin programmée d'une grande figure de la République, dont le Grand Shah actuel se réclame encore.

Tibère, fils adoptif d'Auguste lui succéda. il fut d'abord aimé des Romains. « Affranchi de crainte, écrit Tacite, il se conduisit avec beaucoup de modération, et presque comme un particulier. » Mais peu à peu, critiqué par le Sénat en raison de sa personnalité renfermée et suspicieuse, l'Empereur se détacha du pouvoir, se réfugiant à Capri.

Tibère continua cependant de gouverner à travers Séjan, issu d'une famille de chevaliers romains, qu'il avait nommé préfet du prétoire. Mais ce dernier n'avait qu'un seul but : succéder à Tibère devenu peu à peu impopulaire, alors que  le Sénat et le peuple de Rome étaient entièrement dévoués à Séjan. Grisé par ses succès, il dévoila son ambition. Tibère ne l'entendait pas ainsi et chargea Macron, devenu haut fonctionnaire de l'Empire, de lire devant le Sénat, le 18 octobre 31, une lettre annonçant la disgrâce de Séjan, aussitôt arrêté et exécuté par la cohorte des vigiles.

Macron fut, à sa suite, nommé préfet du prétoire. Il  intrigua bientôt en faveur de Caligula, candidat à la succession d'un Tibère vieillissant et lâché par le peuple. Macron était fasciné par une phrase, restée célèbre, de Caligula : « J'aime le pouvoir car il donne ses chances à l'impossible. »  Quelques années après (en 38), Macron sera soupçonné d'avoir hâté la fin de Tibère en l'étouffant sous un amas d'étoffes, alors qu'il venait d'avoir un malaise. Le soutien de Macron à Caligula ne fut pas récompensé, bien qu'il ait fermé les yeux sur une relation adultère de sa femme Ennia avec l'Empereur. Jugés l'un et l'autre encombrants par Caligula, ils furent contraints de se suicider sur son ordre. Ici, à la différence de Rome, la politique, heureuse Roxane, est objet de douce ironie. Fort heureusement « L'Histoire ne repasse pas les plats (Destouches, dit Céline).

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut, 15.12.16

 

5 - Considérations sur le rôle du marché de Rungis et la mémoire des Français

Rhédi à Usbek

(De Paris, le 16 de la lune de Chalval). Je suis à présent à Paris, mon cher Usbek. On peut avoir vu toutes les villes du monde et être surpris, en arrivant ici, du saisissement de tout un peuple à l'annonce de la décision du Chahanchah (Roi des rois) - soit qu'il s'en réjouisse, soit qu'il s'en désole -  de ne pas solliciter le prolongement de sa charge au-delà de l'époque où fleurissent chez nous les mandariniers des jardins de Shah Abbâs. Le Grand Vizir en charge de l'intendance s'est aussitôt déclaré candidat à sa succession alors même que d'autres sultans briguaient son héritage. Il fut remplacé le lendemain même par un ancien Sultan de Cherbourg, qui prit aussitôt possession de son hôtel édifié le long d'une varenne, terrain inculte et fertile en gibier, sur la rive gauche du fleuve.

Lorsqu'approche le renouvellement de la charge suprême, l'agitation et le tournoiement des esprits est à son comble. L'on a même vu - ce dimanche que les croyants consacrent habituellement à la prière - réapparaître dans les étranges lucarnes un ancien Grand Vizir, très respecté en Orient parce qu'il s'était opposé autrefois aux visées guerrières contre nos voisins d'Irak, lesquels bien que Sunnites, n'en respectent pas moins le divin Alcoran.  Il s'agit du baron (de petite noblesse) Dominique François Marie Galouzeau de Villepin, qui se défendait récemment encore de ne jamais penser à briguer la succession du Grand Shah.

 A-t-il oublié qu'il avait proclamé sa candidature le doshanbeh 21 Azar 1390 (12 décembre 2011) à cette charge suprême ? Mais il avait dû renoncer quelques mois plus tard, n'ayant pas reçu officiellement les parrainages nécessaires, ou plus probablement ayant vu ses chances fondre comme neige au soleil selon la divination sondagière des modernes haruspices qui régentent la chose publique dans ce pays cartésien.

Je me souviens, mon cher Usbek, avoir été invité à suivre, à l'époque, aux premières heures du jour, le cortège du baron de Villepin sur le plus grand marché de produits frais au monde, car, dans ce pays, la route de l'Elysée passe toujours par Rungis. En février 2007, c'est ici que le candidat Nicolas Sarkozy, de noblesse hongroise, avait choisi de saluer «la France qui se lève tôt», avant d'annoncer un an plus tard, au même endroit,  aux bras de Carla, que le plein emploi c'était pour bientôt.

Dès 6h, M. de Villepin avait enfilé la djellaba blanche de rigueur et s'était engouffré dans le «Pavillon de la triperie» pour une démonstration de défiletage d'une tête de veau, dont un ancien Grand Shah était friand, car D. de Villepin avait été son secrétaire puis son Premier Vizir. La visite s'était poursuivie au milieu de carcasses suspendues à des crocs de boucher, ustensile auquel Nicolas Sarkozy aurait promis de pendre Dominique de Villepin dans une affaire obscure qui opposait les deux hommes.

Attablé au restaurant Saint-Hubert avec les présidents des corporations, le candidat s'était lancé dans un plaidoyer pro domo : «Tous les hommes politiques ne sont pas égaux. Il y en a qui ont fait des choses, il y en a qui n'ont rien fait, il y en a qui ont échoué. Moi j'ai agi, j'ai diminué la dette, j'ai fait baisser le chômage. Et face à la crise des banlieues, contre l'avis de Nicolas Sarkozy, j'ai pris mes responsabilités en décrétant l'état d'urgence.»

Ajustant ses salves contre le Premier Vizir de l'époque, Dominique de Villepin  attaquait avec appétit les assiettes de charcuterie et de fromages : «En 2007, François Fillon disait être à la tête d'un Etat en faillite. Qu'a-t-il fait ? Il a augmenté la dette  même avant le début de la crise et depuis elle a bondi de 700 milliards d'euros». La sentence tomba : «L'irresponsabilité ne peut pas rester dans l'impunité. Ils ont menti aux Français et, ça, ça va se payer.»  Au moment de quitter Rungis, il lança à ses hôtes, conquis par sa fougue : «C'était roboratif et ça met en jambes. Je reviendrai.» Le peuple de France, Mon cher Usbek a la mémoire courte : ses ainés et ses bigots ennemis des Lumières, viennent de désigner François Fillon à la candidature suprême.

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut, 7.12.16

 

4 - Considérations sur l'influence de la table mise au service des ambitions politiques

De Usbek à Roxane

(De Paris le 12 de la lune de Maharram).Tu ne le croirais pas, chère Roxane, depuis le temps que je suis à Paris je n’y ai encore vu flâner personne. Il n’y a point de gens au monde qui tirent mieux parti de leur machine que les Français : ils courent, ils volent. Les voitures lentes d’Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feraient tomber en syncope. Pour moi qui ne suis point fait à ce train et qui vais souvent à pied sans changer d’allure, j’enrage quelquefois comme un chrétien.

Ici, depuis l'annonce faite par le Grand Shah de sa prochaine retraite, une ribambelle de prétendants se démène pour en capter l'héritage. Il est  le plus puissant des princes de l’Europe. Il n’a point de mines d’or comme d'autres princes ; mais il a plus de richesses qu'eux, parce qu’il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir des guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre !  »

Le dernier en datede ces intrépides est un homme encore jeune, formé aux meilleures écoles, mais qui court le monde à la recherche de soutiens pour sa candidature. On l'a vu à Londres, où j'ai tenté en vain d'établir une ambassade, réunir dans des banquets de charité nombre de ses compatriotes acquis aux idées libérales pour recueillir des subsides, car l'Angleterre, réfractaire à l'influence des Jansénistes et des Jésuites, est avide de ce genre d'agapes fraternelles. Le paradoxe est que ce benjamin de la politique porte le même patronyme qu'un haut fonctionnaire de l'Empire romain : Macron (Quintus Naevius Cordus Sutorius Macro), né vers 21 avant notre ère mort en l'an 38, qui a passé sa jeunesse sous le règne d'Auguste, lequel avait créé, à sa mesure, un modèle de gouvernement républicain, gouverné... par lui seul. Auguste, ne l'oublions pas, avait d'abord refusé de porter un titre monarchique, se qualifiant de Premier Citoyen  (Princeps Civitatis).

Macron, pendant ses jeunes années, avait fréquenté l'école (grammaticus), avant de suivre l'enseignement d'un rhéteur, afin d'apprendre l'éloquence, indispensable à Rome pour gravir le Cursus Honorum. L'historien Tacite rapporte cependant que Macron était d'origine modeste (Annales, Livre VI). Auguste, le 19 août de l'an 14,  mit en scène sa propre fin. « À son dernier jour, rapporte Suétone, il se fit apporter un miroir, arranger la chevelure et réparer le teint. Puis, ayant reçu ses amis, il leur demanda s'il paraissait avoir bien joué le drame de la vie. Ayant ensuite congédié tout le monde, [...] tout à coup il expira. » Cet épisode rappelle étrangement la fin programmée d'une grande figure de la République, dont le Grand Shah actuel se réclame encore.

Tibère, fils adoptif d'Auguste lui succéda. il fut d'abord aimé des Romains. « Affranchi de crainte, écrit Tacite, il se conduisit avec beaucoup de modération, et presque comme un particulier. » Mais peu à peu, critiqué par le Sénat en raison de sa personnalité renfermée et suspicieuse, l'Empereur se détacha du pouvoir, se réfugiant à Capri.

Tibère continua cependant de gouverner à travers Séjan, issu d'une famille de chevaliers romains, qu'il avait nommé préfet du prétoire. Mais ce dernier n'avait qu'un seul but : succéder à Tibère devenu peu à peu impopulaire, alors que Sénat et le peuple de Rome étaient entièrement dévoués à Séjan. Grisé par ses succès, il dévoila son ambition. Tibère ne l'entendait pas ainsi et chargea Macron, devenu haut fonctionnaire de l'Empire, de lire devant le Sénat, le 18 octobre 31, une lettre annonçant la disgrâce de Séjan, aussitôt arrêté et exécuté par la cohorte des vigiles.

Macron fut à sa suite nommé préfet du prétoire. Il  intrigua bientôt en faveur de Caligula, candidat à la succession d'un Tibère vieillissant et lâché par le peuple. Macron était fasciné par une phrase, restée célèbre, de Caligula : « J'aime le pouvoir car il donne ses chances à l'impossible. »  Quelques années après (en 38), Macron sera soupçonné d'avoir hâté la fin de Tibère en l'étouffant sous un amas d'étoffes, alors qu'il venait d'avoir un malaise. Le soutien de Macron à Caligula ne fut pas récompensé, bien qu'il ait fermé les yeux sur une relation adultère de sa femme Ennia avec l'Empereur. Jugés l'un et l'autre encombrants par Caligula, ils furent contraints de se suicider sur son ordre. Ici, à la différence de Rome, la politique, heureuse Roxane, est objet de douce ironie. Fort heureusement « L'Histoire ne repasse pas les plats (Destouches, dit Céline).

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut, 29.11.16

 

3 - Considérations sur les chances respectives de Riflandouille et Tailleboudin

De Usbek à Roxane

De Paris, le 12 de la lune de Saphar. Songez à l'embarras, chère Roxane, de ceux de nos amis qui arrivent à Paris, en ce temps de l'année, d'une ville qui s'apprête à célébrer l'An nouveau et le faste ancien de la religion.

La ville est saisie de décors insolites, de sapins couverts de neige, éclairés a giorno par des lumignons agités aux quatre vents. L'avenue de la Grille Royale, que la furie révolutionnaire baptisera Champs-Elysées, est flanquée de part et d'autre d'illuminations et de cagnas hideuses qui font commerce d'amulettes venues de Chine. La place Louis XV, dite de la Concorde, aussi grande que notre place de l'Imam à Ispahan, est flanquée d'une roue qui dépasse en hauteur l'obélisque de Louxor, offert par le vice-roi d'Egypte Méhemet-Ali à Charles X en remerciement des travaux de traduction de la pierre de Rosette.

La succession odorante des denrées fines, qu'il est coutumier d'offrir dans les hautes catégories de la société, est déjà exposée dans les boutiques de luxe. De pauvres hères, nombreux, vivent d'un quignon de pain, au bord du canal  sous la tente nomade, ou bien dans la rue.

Ca et là, une foule silencieuse se presse, constituée de deux colonnes de sujets confondus dans l'indistinct. Des jeunes, peu de gens très âgés ; beaucoup d'enfants silencieux, les plus petits portés par leurs mères de couleur. Des chariots de nourriture distribuent à chacun une aide alimentaire, en sachets ou en petits paquets ficelés. Le contraste est saisissant entre les beaux quartiers et les demeures misérables des bourgades périphériques qui ceignent d'une ceinture agitée cette ville turbulente.

Mais, si grande est la presse, si abondante l'offre de toutes denrées - les pyramides de fruits, les animaux de chasse en trophée de boucherie - que l'envie vous prend de quelque retrait, devant la bamboche de cette ville apoplectique.

L'on dit que les églises alors sont un refuge contre cette furie impie et consommatrice. C'est là une rouerie coutumière des clercs et dervis (moines). Derechef, les voyageurs viennent de tout l'Orient pour déguster, à Paris, l'étrange et fameux Lièvre à la royale au Sauternes du queux Alain Dutournier, les ambassadeurs de Perse également, les Turcomans en raffolent. Les talapoins (prêtres bouddhistes) frétillent à la vue du seul foie gras frais du Sud-Ouest. Les Iroquois de la Nouvelle-France dansent de joie devant un plat de truffes du Périgord.

En attendant ces agapes, les habitants de la Ville Lumière, comme tous les sujets du pays, sont pris de frénésie pour désigner un candidat à la succession du Grand Shah, à travers une manifestation inaccoutumée qu'ils appellent Primaire de la droite et du centre. De sept candidats, ils ont retenu deux protagonistes qui  se livrent une guerre picrocholine aussi virulente que le combat qui opposa, en l'Isle Farouche, Pantagruel et les Andouilles, lequel fut sauvé in extremis par les capitaines Riflandouille et Tailleboudin. Las, Riflandouille de la Sarthe et Tailleboudin d'Aquitaine sont ceux que les suffrages viennent de désigner pour un ultime affrontement, laissant à terre l'impudent qui voulait doubler les rations de frites des enfants des écoles s'ils refusaient de manger des viandes illicites selon notre Coran. Riflandouille du Pays des rillettes est le favori, mais Tailleboudin a plus d'un tour dans son « sac d'os » (appelé aussi Grenier médocain), délicate composition de viandes interdites (queues, oreilles, groin) encloses dans un estomac de porc, parfumées de clous de girofle fournies par nos coreligionnaires de Zanzibar. Le combat menace d'être rude car le favori, amateur de pâtes aux saucisses, a toutes les chances de devenir le Grand Shah ou Guide suprême.

Je ne souhaite, Roxane, en mon sérail, pour vous et pour le peuple des belles circassiennes, que dégustation de caviar, effluves de parfums truffiers, relevés de homard en sauce homardine et dégustation de la Grande Dame, un breuvage de belle allure que m’a fait porter la Veuve Clicquot. A vous d’apprécier alors si la gastronomie, chère Roxane, est plus que le miroir déformant des mœurs et si le goût est une science ou un art.

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut, 22.11.16

 

2 - Considérations sur la laïcité et les frites dans les cantines scolaires 

De Usbek à Rhédi

(Pleine lune du 25 de Aban) Je te parlais l'autre jour de l'inconstance prodigieuse des candidats à ce que les Français appellent primaire de la droite et du centre. Ils semblent adhérer à cette saugrenuité pleine d'intrigues, prérequise pour l'élection du Grand Shah au mois d'Ordibehesht 1396 selon notre calendrier (mai 2017).

L'un des candidats s'étant déclaré partisan de proposer, au nom de la laïcité, une « double ration de frites » pour les enfants qui ne mangent pas de porc, a provoqué, fort justement, un tollé chez ses concurrents pour qui un repas de substitution dans les cantines scolaires ne pose aucun véritable problème. L'un s'étonne du déséquilibre alimentaire pour les enfants qui en résulterait, un autre assure qu'on ne sert jamais de frites, un troisième s'indigne du fait qu'un principe aussi spécifiquement français que la laïcité puisse alimenter cette querelle car il n'est, au fond, que l'application d'un aphorisme paysan du fabuliste Florian : « Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées. »

L'auteur cette extravagance, Nicolas, Paul, Stéphane, Sarközy de Nagy-Bocsa, ancien Grand Shah, très virulent contre les populations nomades,  s'honore cependant d'une ascendance gauloise bien que fils d'émigré magyar. Il s'est depuis longtemps répandu en invectives alors qu'il était Vizir de l'intérieur, affirmant que  faire voter des étrangers dans un conseil municipal c’était rendre obligatoire la viande halal dans les cantines des écoles ! Les années passant, cette marotte tourne à l'idée fixe. Il  ne peut ignorer qu’en 2004 (1383 de notre hégire) les serviteurs de l’hôtel de Matignon avaient imposé aux traiteurs de chiffrer la fourniture de  « cocktails et buffets déjeunatoires ou dînatoires concernant les prestations dites spécifiques de type casher et halal (sic)» Ces références implicites, tant au Lévitique XI, qu’à la 5ème Sourate du Coran, constituaient à l’époque une première, car jusque-là, les observances alimentaires religieuses, comme le régime médical des hôtes du Gouvernement, étaient réglés par le service du protocole. Aux traiteurs depuis lors, de s’assurer du respect des rituels d’abattage des animaux  par des « sacrificateurs » dûment habilités, soit par le Grand Rabbinat, soit par l’une des Grandes Mosquées de France !  Nul ne sait si ces exigences obéissaient à un souci œcuménique ou communautariste. Leur officialisation risquait cependant d’ouvrir la voie à des situations cocasses si le Premier des Vizirs s’avisait de recevoir, en même temps, des Sikhs carnivores du Penjab et des Jaïns ovo-lacto-végétariens du Nord de l’Inde ou encore des Inuits, qui ne se nourrissent que de caribou ou de chairs de phoque, de morse ou de béluga - au demeurant riches en oméga 3 - obligatoirement cuites dans un ustensile de stéatite. Cette polémique s'enfla avec le résultat de l'élection américaine. Elle nous incite à prendre un peu de hauteur et à rouvrir le Catéchisme du Japonais (in Dictionnaire philosophique de Voltaire. 1764) dans lequel un Indien et un Japonais débattent des mœurs de table et des interdits religieux. L’Indien s’étonne du fait que l’empire du Japon possède douze factions de cuisine : « Vous devez avoir douze guerres civiles par an ? » Le Japonais lui répond qu’à la table du cuisinier pacifique chacun  est libre de manger ce qui lui plait « lardé, bardé, sans lard, sans barde, aux œufs, à l’huile, perdrix, saumon, vin gris, vin rouge. » L’Indien insiste : « Mais enfin il faut qu’il y ait une cuisine dominante, la cuisine du roi. » Le Japonais admet : « Il n’y a que ceux qui mangent à la royale qui soient susceptibles des dignités de l’Etat, tous les autres peuvent dîner à leur fantaisie mais ils sont exclus des charges […] Le dîner est fait pour une joie recueillie et honnête, et il ne faut pas se jeter les verres à la tête. » Depuis Voltaire, le progrès a singulièrement rétréci le globe, mais il n’a pas eu raison des barrières, fussent-elles électorales, qui divisent ses habitants.

Seshhanbeh: 25. Aban 1395

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut, 15.11.16

 

1 - Considérations sur l’alimentation des Français (Lettre XXXVI supplémentaire)

De Usbek à Roxane au sérail d'Ispahan,

Je vous envie, chère Roxane, d'être dans le doux pays de Perse, et non pas dans les climats empoisonnés de la capitale d'une nation qui fut autrefois celle des Lumières, où l'on ne connaît aujourd'hui, ni la pudeur ni la vertu. De beaux esprits s'affrontent sur les sujets les plus minces, et parfois les plus graves, par le truchement d'étranges lucarnes où chacun des candidats à la prochaine élection du Grand Shah peut, à loisir, donner un avis incongru sur un sujet d'importance. Les esprits sont si échauffés que la nourriture des sujets du royaume - dont la réputation, chère Roxane, est parvenue jusqu'à vos chastes oreilles - est sujet de disputes qui embrasent les estrades et les lucarnes officielles.  L'un des anciens vizirs – tout auréolé de la gloire d'avoir blâmé des voyous qui venaient « d'arracher un pain au chocolat de la bouche d'un enfant au prétexte que l'on ne mange pas pendant le ramadan. »  s'est vu qualifier férocement de « buse de Meaux. » Honneur dérisoire pour cet édile de la cité moutardière et fromagère, que de le comparer au célèbre « Aigle de Meaux », nom donné au sermonneur Bossuet, évêque de cette ville.  Le besoin de rire, chère Roxane, est un trait national des Français, si particulier souvent que les étrangers n'y entendent mot.

Le débat identitaire sur la cuisine ne manquera pas d'être relancé dans la campagne électorale par l'ancien Shah qui s'efforce de retrouver son titre. Il est coutumier du fait, bien qu'ignorant tout de la « science de gueule », ainsi que Montaigne appelle les plaisirs de la table. Souvenez-vous de l’affreux débat sur l’identité des Français qu'il avait lancé en l’an 1388 de notre hégire (2010) parce qu'un quidam mal intentionné avait rapporté que plusieurs auberges à l'enseigne de Quick  ne servaient à leurs hôtes que des viandes licites – halal - selon notre Coran.  L'affaire avait fait grand bruit et faillit tourner à la chasse au mahométan. Comment pourrait-il en être autrement dans ce pays querelleur, où Toulouse, Carcassonne et Castelnaudary prétendent chacune être la patrie du cassoulet ? La gastronomie est le révélateur des pulsions d'un peuple. Beaucoup dénoncent ici ces débats comme un calcul politique destiné à exacerber les passions. Je ne crains rien pour une nation dont l’un des candidats, auteur d'une biographie de Montesquieu, écrit dans la préface de la nouvelle édition : « A l'heure où les tenants de la rupture cèdent à la tentation de la table rase, l'esprit de modération de Montesquieu est une leçon pour tous. » Voilà un propos    raisonnable pour ceux qui, comme moi, cherchent à satisfaire le légitime désir de délicates agapes où ils aimeraient que figurassent huîtres fines, foie gras d'oie frais et chapons dorés.

Réjouissez-vous, Chère Roxane, en notre sérail d'Ispahan, auprès de vos belles amies circassiennes, de savoir que le couscous de nos coreligionnaires du Maghreb est toujours plébiscité dans les cantines des manufactures de France.

De Paris, le 7 de la lune de Moharram.

Traduit du Persan par Jean-Claude Ribaut, 8.11.16

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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