Survivre dans l'oeil du cyclone

L’emballement du climat, lisible dans le nombre et l’intensité des cyclones tant sur l’Atlantique que sur le Pacifique, interroge la communauté mondiale sur sa responsabilité et sa solidarité à l’égard des pays les plus vulnérables aux évènements climatiques extrêmes. Grâce à la présidence fidjienne, le débat est au menu de la COP 23. 

On se croirait soudain par 18 degrés de latitude sud, au milieu du Pacifique. La reconstitution de deux « burés » fidjiens, en pleine « zone Bonn », donne à la réunion une solennité que n’offrent pas les tentes de réception voisines en bâche synthétique ou celles, d’un moderne plus convenu, de l’ancien Parlement allemand dessiné par Günter Behnisch devenu World conference center en 1995 et « zone Bula » pour deux semaines. L’atmosphère assainie par les fibres naturelles du toit et les parois de bois réchauffent la tessiture de la voix de l’orateur. Dans une relative pénombre, les visages de l’assistance se dessinent à la lumière des tablettes ou des smartphones. Une bonne trentaine de personnes écoutent Tumasie Blair. Le jeune homme mince est le seul à porter la peau sombre des descendants d’esclaves africains dans une assemblée dominée par les fortes carrures des Fidjiens au teint caramel. Sobrement il énonce ce qui justifie sa présence au micro : « Je viens d’une île des Caraïbes. Mon île s’appelle Barbuda. Elle a été ravagée par le cyclone Irma en septembre dernier. 95% des habitations ont été détruites. Pour la première fois de son histoire, la totalité de la population de Barbuda (1638 personnes) a été évacuée dans l’île voisine d’Antigua après le passage d’Irma.» Ce dixième ouragan de 2017 sur l’Atlantique nord soufflait à 295 km/h, avec des pointes à 360 km/h, pour un diamètre de 500 km et une superficie d’environ 335 000 km2 ! La mer  a déferlé sur la côte barbudienne 6 mètres au-dessus de son niveau habituel de marée. En appui de son propos, Tumasie Blair fait apparaître, sur les deux écrans apportant une note kitch dans la case traditionnelle, une image satellite d’Irma où l’on voit les petits 171,5 km2 de son île dans l’œil du cyclone, qu’il commente simplement : « Irma a été un coup direct pour Barbuda, 117 morts dans les Caraïbes ; Barbuda a été décimée, il n’y a plus aucun habitant sur l’île ». Un désastre qui a fait dire à António Guterres, Secrétaire général de l’ONU venu sur place évaluer la situation dans les ruines de la seule ville du pays, Codrington : « je n'ai jamais vu un tel niveau de dévastation comme celle dont j'ai été témoin à Barbuda, même dans les zones de conflits ou les tremblements de terre (…) Donc, le lien entre le changement climatique et la dévastation dont nous sommes témoins est clair, et il y a un responsabilité collective de la communauté internationale pour arrêter ce développement suicidaire ».

Asymétrie entre dégâts et ressources

Tumasie Blair n’est pas uniquement un rescapé d’Irma, il fait partie de la délégation d’Antigua et Barbuda à l’ONU. Il est là, non seulement pour témoigner, mais aussi pour faire pression pour « les pays vulnérables » dans la négociation du difficile dossier des  « pertes et dommages » liés au changement climatique. C’est la raison qui lui a fait rejoindre la tribune fidjienne aujourd’hui, aux côtés de Inia Seruiratu, ministre fidjien de l’Agriculture, du développement rural et maritime et de la gestion des catastrophes naturelles, nouveau « Champion de haut niveau pour le climat » de l’ONU pour qui « l'avenir de Fidji est en jeu. L'avenir de la planète est en jeu. Nous ne prenons pas seulement ces responsabilités pour le peuple fidjien, mais aussi pour les 7.5 milliards de personnes sur la terre. ».  Après avoir rappelé les 139 millions d’euros de pertes et dégâts et les 199 millions d’euros estimés pour relever les sept Etats de la Caraïbes orientales, Tumasie Blair lance à la cantonnade : « Comment pouvons-nous récupérer ? Comment pouvons-nous faire face économiquement au désastre ? Au cours des 20 dernières années, Antigua-et-Barbuda a été touchée par plus de 10 ouragans qui ont causé des dommages de plusieurs milliards, représentant plus de 100% de notre PIB : on ne peut pas reconstruire en empruntant à des taux qui ne sont pas seulement injustifiés, insoutenables mais qui sont moralement déraisonnables. » C’est sa façon de stigmatiser l’absence de mécanismes internationaux pour solidairement faire face aux dégâts du changement climatique.

L’assurance d’être seuls

La plupart des îles caribéennes, sauf Haïti, sont considérées comme des pays à revenu intermédiaire. Antigua-et-Barbuda est classée comme un pays à revenu élevé ce qui signifie l’impossibilité d’accéder à des prêts concessionnels des institutions financières internationales : « nous sommes trop riches pour obtenir des subventions même si nous sommes vraiment pauvres... ». Précisons que le PIB augmente avec les catastrophes naturelles car elles génèrent des dépenses comptabilisées alors que les pertes ne le sont pas… Tumasie Blair balaie l’option assurance privée car « dans la plupart des cas, les primes sont trop élevées. Dans le cas de Barbuda, pas un seul résident n'avait d'assurance privée car pas un assureur n’osait faire une offre sur l’île, soit parce que les résidents ne pouvaient pas payer, soit parce que le risque était jugé trop important. » Certes, l’archipel bénéficie de la première assurance régionale multi-pays, créée en 2007, pour faire face aux catastrophes, la Caribbean Catastrophe Risk InsuranceFacility (CCRIF), mais elle a ses limites : face aux 199 millions d’euros nécessaires pour relever Antigua-et-Barbuda, elle n’a pu aligner que 5,15 millions d’euros.

Pertes et préjudices

Devant tant d’impuissance à remonter la pente, devant l’inexorable augmentation du changement climatique, Tumasie Blair souligne que les efforts actuels d'atténuation et d'adaptation sont insuffisants pour avoir de l’effet sur le processus en cours. Il invoque la mise en œuvre de l'article 8 de l'Accord de Paris relatif aux « pertes et préjudices liés aux effets néfastes des changements climatiques », précise que « les phénomènes météorologiques violents ou les événements à évolution lente, telles que l'élévation du niveau de la mer ou la désertification, ne sont pas toujours quantifiables, nous devons maintenir une distinction entre les pertes et dommages économiques et non économiques. » S’appuyant sur le principe pollueur-payeur, il avance l’idée d’« un nouveau guichet créé grâce à un mécanisme de financement existant et qui offrirait un soutien financier et une indemnisation et qui reconnaîtrait la responsabilité historique des pays développés ». Une telle acceptation d'un partage équitable de la charge, assortie d'un soutien technique et financier scellerait une relation de confiance entre la communauté internationale et les pays vulnérables. C’est loin d’être le cas. On veut bien mettre la main à la poche pour envoyer des secouristes et des sacs de riz mais institutionnaliser la mutualisation des dégâts climatiques  provoqués par deux siècles de croissance carbonée serait reconnaître la responsabilité du Nord à l’égard du Sud. Alors, pour le moment, c’est « non ! ».

Pour autant Tumasie Blair et ses camarades insulaires continuent de mobiliser la COP, de lier leur destin au nôtre. Ces femmes et ces hommes, ces peuples, sont non seulement des témoins sur la ligne de front du réchauffement, des lanceurs d’alertes, des éclaireurs de la bataille à mener, ils sont aussi notre conscience. Leur (sur)vie dépend de nous tous. Jamais le monde n’a été aussi interdépendant. Cela devrait se traduire en acte, en finance, en asile.

 

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