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Bas les masques !

Une usine de masques sanitaires jetables, des ouvrières et des ouvriers qualifiés capables de conduire des machines 24h/24 à la cadence de 4000 masques à l’heure chacune, les premiers livrés au plan social, les secondes à la poubelle, tel est le bilan de la non gestion par Bercy et l’Elysée du site de production principal de masques en France. Une enquête menée conjointement pour GLOBALmagazine et Siné Mensuel.

Bas les masques ! C’est ce que s’estiment en droit de demander les syndicalistes costarmoricains de Solidaires à la lumière de la décision du président de la République, Emmanuel Macron, et de son ministre de l’économie, Bruno Lemaire, de ne rien faire face à la fermeture de l’usine de masques respiratoires de Plaintel (Côte d’Armor) en novembre 2018. Selon Solidaires, « l’usine produisait 200 millions de masques sanitaires par an fabriqués sur des machines ultra-modernes pouvant produire chacune 4000 masques à l’heure ». Lors de son rachat par la multinationale américaine Honeywell (40 milliards de dollars de chiffre d’affaires, 131 000 salariés dans 11 pays), en 2010, l’usine Spérian de Plaintel comptait 300 salariés et était la pierre angulaire de l’approvisionnement en masques sanitaires jetables du pays. « Un savoir-faire de plus de 40 ans mis au service quotidien des personnels de santé et des luttes contre les marées noires, contre le SRAS (2003), contre le H1N1 (2009) » précise Michèle Le Couturier, déléguée CFDT de Plaintel dont le licenciement a été refusé à Honeywell par l’État. Mais, par essence, une multinationale se fiche de l’intérêt national. Dès le rachat de l’usine, Honeywell concocte des vagues de licenciements (2011, 2014) puis du chômage partiel (2017), au total cinq plans de réduction des effectifs  pour finalement annoncer en 2018 la fermeture du site et le licenciement des 38 personnes détenant le savoir-faire de la fabrication des masques sanitaires jetables. Alerté par les syndicalistes, le gouvernement ne bronche pas, l’affaire relève à ses yeux du privé.

Machines à masques broyées

Une petite partie de la production (une machine) est délocalisée en Tunisie « pour rationaliser nos opérations mondiales et mieux servir nos clients » déclare à l’époque Honeywell et en novembre 2018, toutes les autres machines sont détruites, livrées au concassage de la déchetterie des Châtelet à Ploufragan (Côtes d’Armor). Pas question qu’elles servent, pas question de repreneur qui ferait concurrence. L’outil de production est rayé de la carte de France.

Pour produire des masques, il faudrait repartir à zéro. Certes les machines on été conçues et fabriquées en France, mais il faut « la chaine d’approvisionnement et de contrôle du média » comme le souligne Michèle Le Couturier, « nous étions approvisionnés par l’Amérique et la Grande Bretagne avec une traçabilité totale. Produire pour le médical ne se fait pas à la légère, « le filtre du masque est très particulier et objet de tests avant, pendant et après la production. Je m’inquiète quand j’entends aujourd’hui parler de fabrication de masques en tissu… ».

Redémarrer ?

Pour Michèle Le Couturier, une partie du personnel de l’usine de Plaintel s’engagerait dans le redémarrage d’une fabrication de masques sanitaires, dans une nouvelle usine, « à condition que cela ne soit pas sous l’égide d’Honeywell » tant le management odieux a laissé des traces dans les mémoires. L’union syndicale Solidaires des Côtes d’Armor propose « que le site industriel de fabrication de masques de protection sanitaire de Plaintel soit récréé en urgence sous un statut d’Etablissement Public Industriel et Commercial  (EPIC) ou sous la forme d’une Société Coopérative Ouvrière de Production (SCOOP) », financé par le programme d’action de 750 milliards d’euros lancé le 19 mars par la Banque Centrale Européenne pour contrer la récession économique provoquée par la pandémie de Covid19.

En fin connaisseur des dossiers régionaux, René Louail, ancien président du groupe des élus écologistes en Bretagne, ne peut s’empêcher de comparer « l’empressement de la Région à mettre 21 millions d’argent public pour sauver le volailler Doux, 5 millions pour soutenir les conserves D’Aucy et le dédain pour le dossier l’usine de Plaintel ». Tout aussi vigilant sur les devoirs des gouvernants, Joël Labbé, sénateur du Morbihan, déclare « une fois la crise sanitaire passée, je vais demander avec ma collègue Christine Prunaud, sénatrice des Côtes d’Armor, l’ouverture d’une enquête parlementaire sur ces faits ».

Plus généralement, on peut au nom du social accepter que l’argent public du chômage et de la formation aide une multinationale à licencier. Par contre, après plusieurs crises sanitaires graves, laisser détruire un appareil de production stratégique, fût-il privé, relève de la faute politique. En regard de l’adage du XIXe siècle « Gouverner c’est prévoir » laisser disparaître une capacité de production relevant de la sécurité sanitaire nationale tient autant de l’amateurisme politique que de l’irresponsabilité. Dans le privé et sous la loi du marché chers à nos dirigeants actuels, cela vaut licenciement pour faute grave.

 

 

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Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL