Le bal de l'absence
C’est un grand classique, à l’issue de ce second tour des municipales, à entendre les états-majors des partis en lice, tout le monde a gagné ! Et de se chipoter sur la taille des villes remportées ou perdues pour passer le message que la bataille des municipales est la mère de celle des présidentielles. Toujours ce hold-up du national sur le local, sur les territoires.
Je passe sur les noms d’oiseaux, les outrances et caricatures, les formules assassines, les multiples fractures des droite et gauche traditionnelles sous la pression des mésalliances avec les extrêmes … et sous le verdict des urnes. Sur le toujours très étrange ballet de détestation et d’amour entre carpes démagogues et lapins fébriles, accouchant de chimères urnesques.
Je ne passe pas sur les propos des extrêmes, ciselés dans le populisme, qui concourent à marginaliser les politiciens traditionnels – droite, centre gauche - pour arriver à leurs fins : un affrontement entre extrêmes au second tour des prochaines présidentielles. Un délire d'empereurs, de Bénitos et de Léninos. Un fantasme sulfureux qui porte la violence indépassée du XXe siècle.
Se pose alors la question de la nature du récit des uns et des autres. Interrogeons-nous sur le mot récit qui faisait fureur hier soir sur les plateaux de télévision. On nous parle de « bataille du récit », sans préciser de quoi on parle. Sans faire la part des vérités et des mensonges.
Le récit est une manière de raconter une histoire vraie ou imaginaire, pas l’Histoire. Ni nécessairement la vérité. Il fait appel à l’art de chroniquer, de narrer, de décrire, de fabuler, de mythifier, de mettre en scène des héros, de créer des suspenses, des tensions, des fins heureuses ou malheureuses. Le récit, c’est une trame narrative cherchant à capter l’attention du lecteur, de l’auditeur, du spectateur. En politique, expliquer les problèmes et leur résolution dans l’avenir, c’est la mise en récit d’une interprétation de l’histoire et des promesses. La politique à laquelle nous assistons est une bataille de capture des imaginaires. Une présentation partisane des causes de problèmes et une proposition tout aussi partisane des réponses. Les récits de cette campagne municipale s’attachent plus à ce qui divise qu’à ce qui unit. Discours faisant appel à un vocabulaire, souvent guerrier, ancré dans la mémoire collective, dans les imaginaires aussi : « racines françaises », « pouvoir populaire », « boulet », « maire ouvrier », « tolérance zéro », « offensive », « conquête », « neutraliser » etc. La palme revient à LFI avec son leader osant, en meeting, associer la laideur à une couleur de peau « Tout blanc, tout moche que vous êtes » histoire de capter le vote communautaire des non blancs.
LFI a gagné la bataille du récit en travestissant la taille réelle de ses succès municipaux. Comme le souligne une analyse de Noé Fridman et François Kraus du pôle Politique de l’Ifop, relayée par la Fondation Jean Jaurès, avec des candidats dans seulement 247communes (sur 34 875) au 1er tour, le parti de Jean-Luc Mélenchon a fait l’impasse sur plus des trois quarts du corps électoral (77,7%) pour concentrer sa campagne sur les métropoles et les banlieues populaires. Là où le tambour des imprécations résonne plus fort. Mais à les entendre, on croirait qu’ils ont fait vaciller la France. Idem pour le RN, plus de mots et d’autosatisfaction que de communes conquises (61 villes et deux secteurs de Marseille). Néanmoins, ces trous dans la nappe démocratique sont inquiétants pour la République sans pour autant renverser la table. Demeure le récit fantasmatique sur l’avènement d’une hégémonie libératrice : celle d’un pouvoir populaire des uns, celle d’un pouvoir autoritaire des autres. Besoin de justice sociale, besoin de chef. Et in fine, l’impact des récits du RN et de LFI désignant les républicains comme leurs ennemis. On peut aussi questionner le rôle des médias dans la survalorisation des récits extrémistes : la concurrence sur le marché publicitaire mène à une guerre de l’attention qui se traduit par une dictature du chronomètre - brièveté des échanges, « papillonage » incessant, expressions chocs, etc - au service d’une industrie de l’émotion desservant la réflexion et la nuance. Ces deux dernières qualités s’épanouissant dans l’écoute de l’Autre et le mûrissement de ses arguments chez celles et ceux qui les reçoivent. Autrement dit, du temps.
Quant au récit républicain, il est inaudible voire inexistant. Droite, Centre, Gauche tanguent au vent des colères qui les bordent. On sent bien qu’ils n’ont pas grand-chose à leur opposer hormis des pâles copies des haines ou un charabia indigeste. Une paralysie que l’on peut expliquer par la prison des cadres d’analyses. Droite et Gauche pensent le monde avec les outils intellectuels du siècle passé. Le siècle d’avant l’atteinte des limites planétaires et le réchauffement climatique. Le siècle du pouvoir des États-nation et sa régulation onusienne. Leurs récits s’ancrent dans des références aux possibles dans une société cadrée par la croissance, le PIB, la vitesse, rangées sous la bannière du Progrès. La prise en compte du changement de ces fondamentaux est une annexe, traitée comme une adaptation du modèle à l’évolution de la réalité. Or le modèle est obsolète et la réalité est en rupture dynamique. La détérioration croissante des conditions de vie sur Terre (santé, eau douce, climat, etc), la brutalité sociale de la globalisation, l’intensification guerrière internationale nourrissent une inquiétude d’un niveau jusque-là inconnu dans les populations. Les extrémistes l’ont compris et s’en sont saisis. Englués dans le récit dominant hérité du passé, les républicains n’ont pas changé de discours par absence de lucidité, par absence d’humilité face aux défis écologiques, par absence de courage politique pour changer le paradigme du progrès, par absence de projet de métamorphose sociétale, par soumission aux contingences du moment, par absence de vision. Absences sanctionnées par 42,7% d’abstention et l'envie de vengeance quasi personnelle sussurrée par les extrêmes.
La vision fait partie du récit politique. Aujourd’hui, l’absence de vision du monde politique éclaire une limite historique : l’impossibilité de se projeter politiquement dans l’évolution du chaos climatique et dans la sixième extinction de masse de la biodiversité. Quand on n’identifie pas cette limite, qu’on n’en accepte pas les contraintes et qu’on n’a pas l’audace de la poser au centre du débat public – c’est-à-dire le courage de reconnaître, dans son état actuel, l’impuissance du politique à reprendre à l’économie et la finance les rênes des affaires publiques et des biens communs - tout discours politique démocratique est voué à l’échec.
Le problème n’est plus pour les vrais républicains de promettre et prédire pour être crus et élus, d’apposer-imposer un récit tiré de l’ancien monde mort avec la vache folle, l’OMC, la crise financière de 2008, l’épidémie de la Covid, la prise de pouvoir politique du numérique, Trump, le retour de la guerre en Europe, la multipolarisation géopolitique. Récit dont personne ne se saisira car plus personne ne s’y identifie, au mieux on s’y résout par fidélité, sans illusion. Or la clef du récit est l’identification qu’il suscite en chacun et pour cela il faut qu’il fasse résonner l'écho d'une interprétation du réel en notre intimité. Sans cet écho du destin collectif en chacun, chacune, il n’y a pas de société. Il n’y a pas de société sans récit de son histoire et de son destin. Encore faut-il que le récit s’enracine dans les pratiques sociales, économiques et politiques.
L’heure est donc d’œuvrer collectivement à l’émergence d’un nouveau récit sociétal puisé attentivement, modestement, dans les milliers de pratiques territoriales de transition à l’œuvre dans notre pays, en Europe et dans le monde car le questionnement de l’avenir est désormais planétaire. Avec l’alerte écologique, nous entrons dans une expérience jamais éprouvée par l’être humain. Un inédit historique qui devrait nous enthousiasmer. Nous vivons une époque pionnière : combien de pionniers dans les rangs de la politique ?
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