Syndrome de la pie

 Telles la pie et l’alouette, leaders politiques et éditorialistes commentateurs de leurs saillies, focalisent l’attention du public (est-on encore considéré comme citoyen devant un poste de télévision ?) sur les scores de LFI et du RN. Scores qui masquent la réalité de la carte électorale. Et l’oubli des enjeux fondamentaux.

À en croire l’emphase des commentateurs et du personnel politique, le premier tour des élections municipales se réduirait à la percée de La France Insoumise (LFI) et la poussée du Rassemblement national (RN). On se focalise ainsi sur les affrontements annoncés dans quelques grandes villes métropolitaines, certes, non des moindres : RN-droite libérale à Nice, droite libérale-LFI à Toulouse, RN-PS uni aux écologistes à Marseille, PS uni aux écologistes-droite extrême à Paris, PS-LFI à Lille, LFI-droite à Roubaix, droite-LFI à Limoges. Sept villes sur les 34 875 communes françaises.

Gardons à l’esprit qu’à l’issue du 1er tour, plus de 33 000 communes avaient choisi leur équipe municipale. Selon les leaders politiques, 24 municipalités sont allées dans l’escarcelle du RN, 704 dans celles du PS et ses alliés, 100 pour Renaissance, 1 pour LFI, LR est, à ce jour, muet sur son score, et Les Écologistes sont en difficulté dans les villes conquises en 2020 (Besançon, Bordeaux, Strasbourg) sauf Lyon, Grenoble et Poitiers. Enfin, pour raison garder, « au premier tour, LFI a fait 650 000 voix, le PS a fait 5 millions de voix » comme le souligne le politologue Brice Soccol sur France Info.

Hystérisation piège à cons

L’enjeu électoral du second tour est dans les grandes villes où, à part Marseille, le RN peine à exister et où LFI n’est à plus de 20% que dans trois métropoles (Lille, Limoges, Toulouse). Quand le ministère de l’Intérieur sera en mesure de faire le compte national des voix pour chaque parti, on pourra analyser plus sérieusement l’impact national du local. Une chose est sûre, le paysage politique change sous l’hystérisation du débat politique d’une part avec la paranoïa sécuritaire et le populisme identitaire du RN, d’autre part avec le populisme ouvriériste et l’antisémitisme de LFI, risquant de conduire le pays à la guerre intercommunautaire. Cette culture de la haine, de la négation de l’Autre, déboussole les partis traditionnels et les aspire dans des surenchères verbales mortifères. Les deux poids lourds de la conduite des communes – LR, PS – se fracturent sur les valses-hésitations et les alliances qui sauveront la pérennité de leur pouvoir plutôt que de se centrer, sans perdre leurs valeurs, sur les enjeux de la gestion territoriale.

Aveugles aux enjeux

Or, on soulignera qu’en matière de territoire, le défi principal dont les élus locaux auront à rendre compte à leurs électeurs est celui de la transition climatique et écologique. L’adaptation au bouleversement climatique – qui touchent l’agriculture et la sécurité alimentaire, la santé, l’habitat, la mobilité, l’énergie, l’industrie, les infrastructures, bref, la vie – exige une métamorphose de nos modes de vie. Par exigence démocratique d’embarquer tout le monde et par exigence scientifique de prise en compte des écosystèmes locaux, elle se réfléchit et se construit dans la territorialisation de la politique avec tous les acteurs. C’est un axe de travail qui devrait orchestrer tous les autres et qui a été extraordinairement absent des débats. À croire que l’inculture des réalités objectives règne en politique et que le petit théâtre des grandes villes est peuplé d’acteurs hors-sol. Une mentalité de bataille de tous contre tous à l’heure de faire la paix avec la planète.

Face à cette responsabilité d’unir dans la métamorphose de la société, Les Écologistes ont renié leur tâche historique de porter la transition écologique pour se précipiter, telle la pie sur ce qui brille, dans les niches à voix, racolant dans le sociétal et la radicalité trouble des islamo-trotskystes et leur vision néo-léniniste, abandonnant les territoires, et le Parlement européen, aux labours de l’extrême-droite et ses alliés.

Détournement du Local

L’hypermédiatisation des joutes entre leaders, le goût pervers du sensationnalisme des petites phrases (l’audience fait le prix de la page de pub), les outrances et mensonges à longueurs de réseaux sociaux occupent la place de cerveau qui devrait être disponible au débat citoyen. Mais on peut douter de la prise en considération, par les politiciens et leurs commentateurs, de la citoyenneté du téléspectateur et, par triste ricochet mimétique, de l’auditeur et du lecteur de journaux. Les petits marquis de la politique semblent fascinés par les deux stratégies des extrêmes avec leur rêve insensé d’un second tour présidentiel où s’affronteraient le RN et LFI.  Ils occultent l’essentiel à notre vue : continuer à vivre ensemble sur une planète en surchauffe et en proie à la sixième et plus rapide extinction de masse du vivant.

Ce détournement de l’attention passe aussi sous silence l’abstention massive (42,8%) pour une élection qui mobilise d’habitude le plus les citoyens. Elle s’explique pour partie par la réforme du mode de scrutin dans les petites communes où l’obligation du scrutin de liste s’est traduite par deux tiers des municipalités où il n’y avait qu’une seule liste donc pas de choix (avant on pouvait panacher les listes en barrant des noms et en en mettant d’autres). Pour partie par le dégoût des électeurs à l’égard du hold-up de leur élection municipale par les états-majors politiques nationaux voulant imprimer leur destin présidentiel dans celui des communes. Prenant la cellule de base de la démocratie pour un stade d’entrainement, pour la répétition d’un ballet dont l’argument est de parvenir au sommet pour constater de ne pouvoir rien changer de la réalité… Air par trop connu. Détournement d’envies d’action, d’espoir et de projets de vie collective. Piétinement du concret, du levier territorial de transformation du monde au profit du vent élyséen. Vol tragique renforçant le populisme quelle que soit la teinte dont il se farde. Instrumentalisation du local par le national. Les citoyens ont plus de mémoire que les appareils politiques.

Couardise et misère intellectuelle

S’il en était encore besoin, cet épisode révèle l’obsolescence des vieux appareils politiques LR et PS sous les coups de boutoirs des non moins vieilles idéologies RN et LFI. La fin de l'hégémonie des grands partis sur la représentation nationale.Le débat pourrait y gagner en qualité si les uns et les autres avaient l’exigence intellectuelle et le courage politique d’affronter les vrais problèmes avec la volonté de les résoudre dans l’intérêt commun. Sous la poussée populiste, droite et gauche « traditionnelles » ont perdu de vue et d’esprit les enjeux du pays et de l’UE dans un monde à la multipolarisation agressive. Déboussolés par le vent mauvais des haines, les « partis de gouvernement » semblent hypnotisés par les gesticulations et anathèmes du couple RN-LFI au lieu de s’intéresser au terrain, à leur mairie, circonscription, région. Au lieu d’apprendre des milliers d’initiatives entrepreneuriales, associatives, coopératives, qui d’ores et déjà construisent démocratiquement des réponses économiques, techniques, humaines, aux enjeux de la transition. Autant de bases de réflexion pour élaborer les cadres et soutiens nationaux et européens nécessaires à cette transition et à la réinvention de la démocratie.

Éblouis par les tragiques miroirs aux alouettes du populisme, « gauche et droite de gouvernement » se recroquevillent sur le petit matelas de leurs recettes du XXe siècle… Vieilles ficelles d’attaques personnelles, instrumentalisation du débat, troc des valeurs contre les ambitions, vieux réflexes d’une démocratie parlementaire aujourd’hui sans grande légitimité tant l’état-nation qu’elle incarne ne répond pas plus aux enjeux à long termes qu’aux urgences. La faute à la globalisation du monde telle qu’elle se fait. La briser ? la réformer ? Comment, avec qui ? Avec quelles conséquences immédiates ? Ne rien faire et continuer la tambouille du XXe siècle, croissance, pollution et inégalités sociales ? Quel récit opposer à ceux des populistes ? Les seuls lieux où s’inventent les bonnes réponses, par dizaines de milliers d’expériences, ce sont les collectivités locales. Le territoire au sens de la prise en compte de la géographie physique et humaine. La raison d’être des municipalités.

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Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL