Lycée de Corbeil-Essonnes

La forme et le contenu

La mise aux normes d’un lycée phare des Trente Glorieuses et de l’ascenseur social républicain devient, par la volonté des architectes, un projet ambitieux de rénovation et de transformation des usages.  Quand la forme joue sur le contenu. Le hasard veut que notre journaliste fût interne dans ce lycée en 1965…

Corbeil-Essonnes, « Lycée polyvalent Robert Doisneau » : deux barres de quatre étages et 160 mètres de long chacune, figure de proue de la volonté des Sixties de canaliser la fraction du boum démographique des classes laborieuses sélectionnée par les hussards noirs pour s’élever dans la République. Près de trois mille élèves. Un confinement social avant l’heure, sur huit hectares de ce qui étaient des champs déjà agro-industriels, sans un arbre, en périphérie d’un fief communiste dirigé à l’époque par Roger Combrisson, député-maire, ancien résistant. Pour les plus aisés, les « bons lycées » étaient ailleurs, notamment à Montgeron, ville aux mains de l’UNR Armand Cachat. La plupart des journalistes présents ignorent ce passé du lycée, dont l’un des bâtiments abritait un internat de garçons, modestie des boursiers venant de loin oblige.

Héritage nébuleux et pesant

LTE Corbeil-Essonnes,1963 DR©

Pour les architectes, l’histoire du lieu commence avec ce que le Conseil régional d’Île-de-France met sur leur  table de travail en 2009: un complexe scolaire de huit hectares,« paysagé dans les années 2000 » par un professionnel dont l’administration n’a pas cru bon de retenir le nom, comme elle n’a pas mémorisé non plus celui de l’architecte concepteur du lycée. Pierre (dit Pol) Abraham (1891-1966), architecte conseil pour le ministère de l’Éducation nationale, suffisamment talentueux pour que le Centre national Georges Pompidou, lui consacre une exposition au printemps 2008, doit s’en retourner dans sa tombe. Huit hectares, une aubaine. Dans les années 60, ce le fût pour le goudron largement épandu sur les surfaces séparant les deux bâtiments et dans les allées, pour faire propre. Une occupation utilitariste de l’espace, sans fioriture, du fonctionnel, facile à surveiller. Une conception rigide des volumes et de leur utilisation, en phase avec l’arrogance professorale affichant alors d’inoculer du savoir dans des têtes présupposées ignardes et cancres. Comme autant de pages blanches laissées à la mission sociale des enseignants. Les cerveaux des modestes livrés à l’œuvre civilisatrice des professeurs, souvent marxisants. De Gaulle était toujours président de la République, Corbeil en Seine et Oise et l’école nationale d’enseignement technique (ENET) de Corbeil-Essonnes à l’aube de devenir un Lycée Technique d’État (L.T.E). Le baptême « Robert Doisneau » surviendra en 1999, cinq ans après la mort du photographe.

Aujourd’hui les arbres plantés il y a vingt ans ont pris leurs aises, les talus et aménagements ont atteints leur maturité, la nature jardinée ombrage ce qui de trois cours de récréation est devenu un parc, elle épouse les espaces de délassement, elle atténue les stigmates architecturaux du passé social-démocrate impérial, tendance stalinienne. Elle participe de l’oubli. Après tout un lycée est un lieu de savoir, pas de mémoire. On ne voyait que les bâtiments sur bitume, on voit d’abord aujourd’hui le parc.

Transgresser un programme technique

En 2009, la Région lance un appel d’offre pour rénover le lycée. Les agences De-So et Terreneuve unissent leurs forces pour décrypter les enjeux d’un chantier dont ils ne soupçonnent pas encore les pièges et tourments. Le programme du concours « se résume à une liste de courses, une succession d’alinéas techniques, sans vision transversale » confie Nelly Breton, de Terreneuve.  Sur le papier, une rénovation climatique des deux bâtiments (les huisseries datent de 1958) et des logements de fonction, un remodelage des étages, un agrandissement de la cantine et un renforcement du pôle théâtre de cet établissement polyvalent. Une enveloppe de 17 millions d’euros. Pas un sou de prévu pour la réfection des toits, ni pour la peinture, ni pour les bâtiments provisoires nécessités par les travaux. Au lieu de rester dans les clous de la commande les deux équipes décident de prendre la vraie mesure du site et d’en faire jaillir les possibilités car comme le dit Nelly Breton « une cité scolaire, il faut travailler sur l’usage, une dimension qui dépasse les heures de cours ».

LTE Corbeil-Essonnes, 1964-65 DR©

Alors les architectes ne s’arrêtent pas aux façades à isoler et aux water-closets à remplacer. Sur place, ils découvrent, caché derrière l’un des immeubles, un bâtiment industriel : les « laboratoires de sciences industrielles ». La porte entrouverte ne laisse plus voir les machines-outils mais leur parfum d’huile chaude vient réveiller les sens et l’histoire. En 1958, c’était là que les adolescents réfractaires à l’enseignement comme il était enseigné étaient mis en demeure d’apprendre un métier manuel, couronné d’un brevet technique. Vêtus de leurs coutils de travail bleus, ils étaient dissimulés aux yeux des filières littéraires et scientifiques. Sans avoir d’ailleurs le droit de se mêler à eux à la récréation. La lumière pour les humanités, l’ombre pour les prolétaires. Fracture sociale à l’école de la République. Mépris du travail manuel distillé aux 10% de fils d’ouvriers qui usaient leur pantalon dans les filières nobles. S’ils obéissaient, ils échapperaient à l’usine. Ségrégation jouant aussi entre les professeurs d’ateliers en blouse grise ou bleue sur le parvis de l’atelier et les élégances de leurs collègues des étages. L’atelier, donc, aiguise le regard des architectes et surtout l’immense friche qui le jouxte. Ateliers et friche sont hors-concours, à l’écart, l’habitude historique. Au culot, les architectes intègrent la friche dans leur proposition, pour y positionner un restaurant comportant trois self services. Une construction à ossature bois, bardée en Douglas, avec une seule entrée protégée par un auvent bas, en bois, pour inciter au calme un flux de 2500 personnes, débouchant sur un sas généreux, pour pouvoir choisir sa salle de restauration. Pour y accéder depuis les salles de cours, l’idée s’impose de rendre traversante cette grande barre et d’y adjoindre une passerelle, comme un pont jeté entre deux mondes. Adieu l’arrière honteux, faisant même un peu peur confiait-on à voix basse, cachant le travail manuel : place au flux quotidien des mangeurs sans distinction de cursus, place à la fluidité sur tout l’espace. Place au plaisir des rencontres, le lieu y concourt. Les grandes baies vitrées, le plafond latté de bois, percé de puits de lumière zénithale éclairent des tables de quatre et leurs chaises « fourmi », renforçant la quiétude donnée par l’horizontalité d’un rez-de-chaussée posé sur l’herbe. Outre d’individualiser le contenu de l’assiette, l’avantage du self-service est d’avoir mis fin aux brimades alimentaires qui voyaient autrefois le chef de table s’emparer autoritairement des plats pour se servir selon ses goûts et appétits du moment. Et laisser les miettes aux « morfalés ».

En cuisine, le chef et ses quatre cuistots sont eux aussi baignés par la lumière du jour. Cependant, la taille de l’ensemble des espaces réservés aux parties semble petite pour intégralement cuisiner 2500 repas. Mystère sur la part cuisinée à demeure et la part de plats assemblés à partir de livraisons de traiteurs industriels. Ce n’est pas du ressort des architectes mais par contre ils ont veillé à proportionner le parcours et la chaine de laverie de vaisselle de façon à ce que les élèves puissent faire eux-mêmes le tri de déchets. Ainsi, la cuisine n’est pas une annexe à la vie scolaire mais une partie de la vie, y compris l’attention aux 30% de gaspillage alimentaire par trop habituel.

Marathon

  

Jamais simple de faire du neuf avec du vieux, encore moins dans un budget contraint, encore moins dans un carcan de règles administratives. Sous la plume des architectes, la réponse à l’appel public devient une contre-proposition, un véritable projet. Traverser les barres, s’emparer de la friche, s’ouvrir au quartier… « la maîtrise d’ouvrage est confrontée à la maîtrise d’usage » souligne François Defrain de l’agence De-So, sa consoeur Magali Lenoir reconnaît que « la Région, maître d’ouvrage prend conscience qu’il y a quelque chose à faire ». Pari sur l’intelligence est donc pris. Mais le temps passe, les proviseurs se succèdent, les présidents de Région aussi. Deux avant-projets sommaires, deux avant-projets définitifs, deux dossiers de consultations des entreprises, un bureau d’étude exténué, dix ans de démarches et méandres administratifs, juridiques et politiques pour arriver à boucler le projet avec 32 millions. La réalisation nécessite un phasage en 16 parties et 24 bâtiments temporaires pendant 5 ans.

Donner la lumière

Au départ, les barres de 160 mètres de long avec des couloirs les traversant de bout en bout à chaque étage, sont posées sur des préaux abritant les toilettes. Pour apporter de la lumière, les architectes ont ouvert sur les deux façades les cages d’escaliers desservant les étages et ménagé des halls sur deux étages à chaque entrée. Les couloirs font toujours 160 mètres de long mais n’ont gardé la mémoire ni des tableaux d’honneur pendus au mur, ni celle des manifestations, en 1968-69, organisés par le comité d’action lycéen, participant alors de la fine fleur de la contestation nationale. Ni des parents tremblants, attendant qu’un proviseur au profil de parachutiste leur signifie l’expulsion de leur fils pour indiscipline. Laquelle consistait en fait à une contestation argumentée du savoir enseigné. Une rébellion inadmissible.

Les quatorze logements de fonction n’ont pas seulement été réhabilités, ils sont regroupés dans le pignon sud du bâtiment B. L’obligation de garder la même surface de salle de cours a conduit à fermer les préaux pour y loger l’administration et l’ancien garage à vélo qui se dissimulait sous le bâtiment a muté en studios.

L’autre barre, qui hébergeait l’internat jusqu’en 1983, le « foyer social éducatif » et les deux réfectoires (demi-pensionnaires + internat), a subi la même démarche quant à la pénétration de la lumière et s’organise autour des enseignements artistiques (musique, arts plastiques, théâtre) et d’un nouveau foyer des élèves. A l’une de ses extrémités, jouant du côté traversant des anciens dortoirs, la salle de musique permet de découvrir le paysage alentours. Au sud des ateliers, un lotissement de pavillons. À l’ouest, derrière le rideau d’arbres, les masses de bâtiments industriels. A l’est, au-delà de la nationale 7, devenue avenue Serge Dassault sur cette partie de son parcours, une zone commerciale étalant la vulgarité habituelle de ses enseignes, puis des immeubles bas d’habitations de construction récente et, vigie du quartier, les quatorze étages des tours de la cité des Tarterêts, construite de 1961 à 1972. 2232 logements, 10 000 habitants. Une cité populaire qui réservait le meilleur accueil aux lycéens des années 68-70 en recherche de soutien ouvrier à leurs mouvements de contestation contre l’ordre gaulliste. À l’époque, pas de drogue, pas de « violence urbaine » mais de la chaleur humaine.

Libérations

  

L’ombre de ce quartier classé zone de sécurité prioritaire depuis 2012, semble planer sur le lycée, en témoigne le portail d’entrée, tambour rotatif à barreaux, imposé par l’administration, inspiré du pénitencier.  Il contraste avec les beaux volumes du théâtre, deuxième pavillon proposé hors programme par les architectes. L’entrée sur la ville fait signe au quartier populaire et n’attend que les spectacles qui concrétiseront les perfusions mutuelles. Peau intérieure de bois brut, acoustique de salle de concert, 250 places, une scène de plain-pied et des loges, rien à voir avec le « baraquement nord » des années Soixante : un théâtre de fortune animé bénévolement par la volonté d’une professeure de français, où Bernard-Pierre Donnadieu et Niels Arestrup faisaient leurs premiers pas de comédiens. En fait, d’entrée de jeu, les architectes ont décidé d’inverser les symboles. L’art et la liberté d’expression sont les portes de la ville, la lumière vient percer le lieu obscur de la transmission du savoir, ouvertures et passerelles fluidifient les circulations, dérégulent la sectorisation et le repas, expression de la convivialité et du partage qui se célèbre à fenêtres ouvertes sur l’atelier manuel et le gazon. Le carcan physique s’évanouit. Préambule nécessaire et indispensable aux libérations de l’esprit.

 Le reportage photographique 2020 au Lycée Robert Doisneau est de Daniel Rousselot ©

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