Sophie Wahnich

"la Constitution n'a jamais été démocratique"

Après les propos recueillis sur le marché de Cabourg, après la lecture de Qu’est-ce que le populisme ?  de Jan-Werner Müller, pour poursuivre la réflexion sur les enjeux du scrutin présidentiel et échapper à l’entonnoir des débats électoraux convenus, GLOBALmagazine s’est tourné vers les membres de son Comité de veille. Philosophe, historienne, anthropologue, journalistes, psychanalyste partagent leurs analyses des conditions si singulières de cette élection. Aujourd'hui, Sophie Wahnich, historienne de la Révolution, questionne la capacité de la Constitution de la Vème République à répondre aux enjeux politiques de l'époque.

GLOBALmagazine : Quel regard vous portez sur la campagne présidentielle ? Sommes-nous dans des temps incertains ?

Sophie Wahnich : On ne sait pas si la tendance droitière et populiste en France va gagner, comme cela a été le cas en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Turquie. L’échiquier politique mondial n’a jamais été aussi à droite depuis les années 50. Il y a là quelque chose qui produit non pas une incertitude au sens strict mais une incertitude sur le devenir démocratique. Nous étions installés mentalement dans l’idée qu’il fallait conquérir des territoires nouveaux pour la démocratie. Nous ne pouvions pas imaginer qu’on serait obligé de rappeler que le droit libéral, issu de la Révolution française, méritait attention. On considérait que ce droit libéral n’était pas suffisant. On recherchait d’autres manières d’assumer la démocratie, dans une plus grande conflictualité qu’un simple légalisme. Actuellement on est en train de défendre le légalisme quand on est inquiet pour la démocratie. Il y a quelque chose du côté de la Gauche qui donne le sentiment d’un naufrage.

Gm : Sommes-nous à un tournant de la Vème République ?

S. W. : Elle convient parfaitement à Marine Le Pen et François Fillon. Le seul candidat qui veut vraiment en changer, c’est Jean-Luc Mélenchon. L’année dernière, nous n’avons fait qu’approfondir les logiques de la Vème République, avec l’instauration de l’état d’urgence et une certaine conception du pouvoir très autoritaire.

Gm : La Constitution de la Vème République, écrite pour le général de Gaulle, convient-elle encore ?

S. W. : Cette Constitution n’a jamais été démocratique. On l’a fait passer pour telle. Soit elle se maintient avec des partis droitiers, soit elle est remise en question et ce ne seront pas ces courants droitiers qui gagneront. Ce dimanche, soit la Constitution arrive à la perfection, c’est-à-dire que sa logique prend encore plus d’ampleur, soit elle arrive à son effondrement et à ses limites. C’est-à-dire qu’il n’y a plus suffisamment de monde pour en reconnaître les bienfaits et vouloir la maintenir.

Gm : Que faut-il penser de l’abstention et du vote blanc ?

S. W. : C’est intéressant dans un pays comme la France de montrer son désaccord avec les institutions par le vote blanc ou l’abstention. Mais il faut savoir que moins les gens iront voter plus cela fera monter le score chiffré, le pourcentage du Front National avec le même nombre d’électeurs. Dans ce contexte-là, même si je ne suis pas d’accord avec l’instrumentalisation et la culpabilisation, je trouve que c’est une idiotie politique de ne pas aller voter. Il y a un véritable enjeu, comment ne pas tout faire pour empêcher le Front National d’arriver au pouvoir ?

Sophie Wahnich est spécialiste de la Révolution française ; directrice de recherche au CNRS et membre du Centre de Recherches Historiques, histoire et science politique, directrice de l'équipe Tram, Transformations radicales des mondes contemporains.

Dernières publications :

La Révolution française n'est pas un mythe, Editions Klincksieck, 350 pages - 25,00 €

Le radeau démocratique: chroniques des temps incertains, Nouvelles éditions Lignes, 320 pages - 21,00 € 

 

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