Dire les choses
Le 17 octobre, dans la foulée des mouvements lycéens et étudiants, la journée de manifestations « contre la vie chère » a été marquée par de multiples actes de violence contre les symboles de la vie publique et par de nombreux pillages de magasins. Au-delà du débordement des forces de l’ordre, l’ampleur de ces actes questionne la politique et le fossé qu’elle a creusé entre elle et la société.
600 à 800 000 personnes dans la rue « Contre la vie chère » c’est un fait politique dont tout gouvernement démocratique doit prendre acte. Acte d’un profond désaccord entre une société et la politique économique et sociale de son gouvernement. Dissimuler cette vérité sous des vitupérations sur la violence, l’appel à l’Ordre et au couvre-feu est, de la part du gouvernement, une manifestation d’incompréhension de la réalité, d’incapacité à penser la situation et à se projeter dans l’avenir. Une manifestation de non-gouvernement.
Symboles de la politique de proximité et de la construction sociétale territoriale, des mairies attaquées, voire brûlées, des bâtiments publics vandalisés, sont la concrétisation d’une fracture béante entre ce qui fut une société et son monde politique. Un symbole de non-société. Pour les émeutiers ce sont des symboles accessibles qui traduisent l’impossibilité d’avoir, de longue date, des interlocuteurs et des solutions à leurs problèmes.
Un nombre considérable de commerces pillés, saccagés, détruits (1500 selon le ministère de l’Intérieur), on est très loin des dispersions dégénérescentes de manifestations comme on a pu le voir de nombreuses fois. Ce 17 octobre, les pillages ont commencé avant le début des cortèges et se sont prolongés toute la journée. Certes, il y a des individus ivres d’idéologies destructrices du type Black Blocs, dont on saura un jour à quel degré de pénétration policière ou extrême-droitière ils sont soumis. Il y a des groupes d’extrême-droite ou des policiers en civil (on l’a vu plusieurs fois) qui peuvent infiltrer un cortège pour déclencher des violences et favoriser l’affrontement avec les forces de l’ordre. On peut s’interroger sur la simultanéité de ces attaques pré-cortège du 17 octobre, mais la vraie question est pourquoi une partie des manifestants les suivent massivement ? C’est donner trop d’importance à ces provocateurs que de penser qu’ils sont à l’origine de 1500 pillages dans plus d’une vingtaine de villes. Il faut dire les choses : nous avons vu dans la rue une partie de nos concitoyens (j’ignore la part des femmes dans ces violences) exprimer leur non-appartenance à la société. Ce ne sont pas des « vols d’opportunité » comme se plaisent à dire politiciens et journalistes : le vol et le chacun pour soi sont devenus la norme pour un pan entier de notre société. Ce pan de société n’est pas dans la rue pour manifester contre la vie chère, ce qui induirait une demande de réponse du gouvernement et donc exprimerait une adhésion à la société démocratique et son dialogue politique. Non, ce pan des « voleurs opportunistes » va dans la rue pour piétiner la loi qui fonde la société et imposer violemment sa loi du plus fort. Leur « opportunité » n’est que le « moment militaire » que leur offre l’exercice démocratique d’une manifestation de revendication sociale.
Ce fait sociétal est d’une gravité telle qu’il doit nous interroger collectivement sur comment nous en sommes arrivés là. Il y a, c’est sûr, une faillite de l’éducation républicaine que je ne limite pas à l’école publique : quand je parle d’éducation républicaine c’est la façon dont au quotidien nos institutions font vivre le principe gravé au fronton de nos mairie : liberté, égalité fraternité.
En vérité, voilà 36 ans que celles et ceux qui naissent sur cette planète baignent dans la globalisation du monde. Cette dernière (que je différencie nettement de la mondialisation des échanges) prêche un catéchisme de la réussite individuelle où les lois qui fondent une société sont considérées comme des obstacles à l’épanouissement. Un monde régit dans l’isolement du virtuel où les mensonges sont légitimés, où les arnaques sont des médailles, où les-dits « réseaux sociaux » sont des gueuloirs visant à rassembler sur une pensée excluante, sur une obsession. Où l’anonymat ôte toute barrière morale, comme la cagoule noire autorise le pillard à agir.
Un monde qui n’a cessé de démonter ce qui normalement fait une société : le travail, la culture, la vérité, la justice, le partage, la solidarité. Le travail est parti dans le brouillard des délocalisations, laissant brutalement des millions de gens sans autre identité sociale que le chômage. L’uniformisation des productions industrielles internationales a raboté sinon détruit la diversité culturelle. La vérité est trainée dans la boue à longueur de réseaux sociaux et de déclarations politiques. La justice est trop souvent à deux vitesses et sans moyens suffisants. Le partage s’effrite sous le démantèlement des politique sociales mise au pilori par les entreprises transnationales. La solidarité est noyée dans le communautarisme. Le tout façonne une perte d’identité où germe la rage aveugle. Comment pourrait-elle être autrement qu’aveugle sans culture citoyenne ? Nous croisons ainsi de plus en plus de gens appauvris, désemparés, qui sortent de l’ombre muette où les confine la dynamique de la globalisation avec pour seule envie celle de « renverser la table » avec une bonne dose de haine contre un ennemi invisible, « le système » dit l’extrême-droite, le capitalisme dit l’extrême-gauche. Une aubaine pour ceux dont le fonds de commerce est la culture de la revanche, le mythe de la victoire définitive sur l’Autre, la vision dictatoriale d’une société sans compromis.
Obsolescence politique et démocratie en danger
Voilà une partie du peuple dans la rue en quête d’interlocuteurs, une autre qui n’en cherche plus. Il faut dire que récemment, de mémoire de jeunesse, par deux fois en France, la promesse d’être entendu et compris par l’actuel président de la République a été trahie. La première fois en 2019, le Grand débat national n’a rien réglé des causes de la crise des Gilets jaunes. Une seconde fois en 2020, les recommandations de la Convention citoyenne pour le climat sont restées lettres mortes. De quoi désespérer les partisans du dialogue démocratique. En fait, le président Macron agit comme l’Organisation mondiale du commerce : ses décisions et intérêts sont supérieurs à ceux de la nation. Notre président, en fervent serviteur de la globalisation, n’a que foutre de la société, cet objet qui enracine dans un territoire, qui ligote à des réalités humaines, des ressources naturelles et des contraintes écosystémiques. Ce qui compte pour un visionnaire de son acabit, c’est le flux d’affaires (marchandises, trading haute fréquence). Le flux n’a de compte à rendre à aucun parlement. Le flux n’a pas de représentant et ne prend donc en considération aucune réclamation. Il flue, déferle, se répand, ennoie ce qui s’oppose à lui.
Rappelons que la globalisation a normalisé par le bas les productions de biens de consommation et marchandisé ce qui relève des politiques publiques (école, santé, énergie, eau, armée, prison...). Ce faisant, elle a concentré le pouvoir économique entre les mains d’entreprises transnationales. Entreprises devenues un pouvoir politique dictant sa loi aux États. Ainsi des règles de l’Organisation mondiale du commerce qui sont supérieures aux lois des états : les intérêts d’une entreprise, soit-elle transnationale, sont supérieurs aux intérêts d’un état, c’est-à-dire aux intérêts exprimés par une société via son gouvernement. Une négation de la démocratie. Une dissolution de la citoyenneté par la globalisation.
La globalisation est dominée par sa financiarisation : autrefois outil de construction du capitalisme de l’économie réelle, la bourse est devenue le moteur de sa destruction (que certains trouve créatrice…) au profit de la financiarisation de toutes les activités humaines. Pour illustrer ce propos, il faut bien comprendre que le temps moyen de détention d’une action boursière se compte en dizaines de secondes. On ne gagne pas d’argent en créant des biens, de la richesse réelle, mais en vendant-achetant-revendant de l’air en millisecondes, à longueur de journée. Aujourd’hui, le travail produit considérablement moins de richesse que la spéculation. On ne peut raisonnablement pas réfléchir à la question de la dette souveraine de la France sans prendre en compte les spéculations financières qu’elle offre aux instruments financiers internationaux. Alors pourquoi travailler… mieux vaut piller peuvent se disent certains.
Enfin dernier étage du mille-feuilles sociéticide, le numérique. Nous vivons au quotidien l’éviction de la pensée et du dialogue contradictoire dans la vie courante. Tout se résume de plus en plus à des automatismes, au recours à des moteurs de recherche, à des tutoriels. Robots destructeurs d’emplois et de comptes sociaux, virtualisation des démarches, l’être humain – depuis toujours porteur d’un génie créatif qui a façonné les cultures – est désormais considéré comme un obstacle et évacué de tous les process de production et d’administration. L’IA qui n’a d’intelligence que le nom car ce n’est une synthétisation de ce qu’on lui donne à mâcher (même involontairement) est en passe de diriger des secteurs entiers de la société et même des batailles militaires. Le système technique mis en place par les GAFAM vise à prendre le contrôle de la production de tous les biens, la fourniture de tous les services, le contrôle étroit de chaque individu. C’est un projet totalitaire.
Intrinsèquement, le numérique est mû par une logique réductrice et totalitaire. Ce qui n’est pas réductible à la mise en équation est éliminé. Invisible. Pas de complot mais une logique de système qui s’impose par son « évidence » de praticité. Une évacuation des choix. Il est ahurissant que les gouvernements et les administrations publiques du monde entier calent leur organisation, leurs stratégies et leurs décisions, sur des machines détenues par une poignée d’individus. Peu de monde pour s’opposer à cette véritable OPA de l’économie des données sur les piliers de la démocratie.
Rapidement brossée l’évolution de ce paysage économico-politique est indispensable à la compréhension de la déshérence sociale que nous vivons : face aux principaux problèmes quotidiens – travail, chômage, approvisionnement et prix de l’énergie, santé et prix des soins, prix des denrées alimentaires – nous n’avons plus de vrais interlocuteurs ayant en main les clefs de résolution des problèmes, nous n’avons que des employés par leur ordinateur, renvoyant à l’actionnaire le pouvoir de décision. D’où l’envie de serrer les poings… Cette tension insoluble démocratiquement sans décisions politiques fortes de primat du public sur le privé, se lit aussi dans la radicalisation du débat politique : on ne s’écoute plus, on ne se parle plus, chaque politicien, quel que soit le parti, soliloque la vérité de son logiciel… dont la dernière mise à jour date du XXe siècle, époque où les états-nation fournissaient le cadre de référence des politiques publiques. Une obsolescence de la pensée politique qui, aujourd’hui met en péril la démocratie. Ce dépassement de la date limite d’utilisation des grilles de lecture politique droite-gauche explique que le défi gigantesque du chaos écologique – climat, biodiversité – auquel toutes les sociétés du monde doivent faire face, est relégué au mieux dans le verdissement d’un programme politique. Alors que la lucidité devrait en faire le drapeau de ralliement de toutes les volontés politiques attachées au bien public et à la démocratie.
Nous avons donc dans la rue une part de la société qui n’a jamais vécu en société et pour réponse des péroraisons minables du gouvernement ou de parlementaires puisant dans l’arsenal langagier autoritaire (interdictions de manifester ou de se rassembler), celui de la collaboration vichyste (interdiction de parti) ou du militaire (couvre-feu !) … ou restant muets. Autant de preuves d’impensé de la situation. Notre classe politique n’est plus à la hauteur des enjeux nationaux, européens et géopolitiques. La personnalisation de la politique, les égos ont effacé les institutions républicaines… et les institutions ne sont plus en adéquation avec les enjeux.
Avec l’élection présidentielle en ligne de mire, la politique française vit toujours dans le mirage d’un état-nation capable de changer la réalité à partir des aspirations d’un peuple au lieu d’avoir le courage d’en acter le décès. Ce n’est pas de présidentielle dont nous avons besoin, ni des gesticulations d’une femme forte ou d’un homme fort à prétention de sauveur suprême. Nous avons besoin de véritables états généraux territoriaux, nationaux, européens, mettant en débat les doléances et les moyens d’y répondre dans le cadre des limites planétaires. Seule voie pour refonder la devise républicaine à partir des plus fragilisés, mettre chacun à sa place et dans ses responsabilités et stopper le glissement vers une non-société aux issues inéluctablement violentes. Dans cette optique, la présidentielle n’est qu’une petite marche mais elle peut donner le ton.
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