Nous avons besoin de Zadistes pour habiter le monde

 Après les lois travail, la réforme de la SNCF et celle de l’accès à l’université, le gouvernement a ouvert lundi un nouveau front avec l’attaque militaire contre la ZAD de Notre Dame des Landes. Au-delà des péripéties militaires mises largement en avant, et de la résistance qu’elles provoquent, c’est un lieu de vie et d’expérimentation sociale que le gouvernement veut anéantir.

Depuis lundi matin, à Notre Dame des Landes, les forces de l’ordre républicain brisent, piétinent, rasent, des habitations, des bâtiments et outils de travail, des cultures et des plantations, avec un tranquille acharnement. En cela, ils anéantissent la vie des personnes qui les ont construites et qui y vivent depuis plusieurs années. Rappelons que ces « zadistes » - c’est à dire des militant-e-s d’une « zone à défendre » dont ils ont fait reconnaître au gouvernement le bien-fondé au prix d’un engagement aussi long que  courageux – ont créé un laboratoire de vie alternative à celle du modèle qui nous est de fait imposé par l’histoire politique et industrielle de ce pays. Un laboratoire libertaire contre un modèle figé dans le marbre des idées reçues, des dogmes et des lois des plus forts (n’est-ce pas cela la démocratie à scrutin majoritaire ?) et des impasses (économiques, sociales, environnementales, climatiques) dont nombre d’intellectuels internationaux de toutes les disciplines éclairent les tenants et aboutissants. Un modèle désespérément obsolescent. La ZAD anti-aéroport de Notre-Dame-des-Landes est donc devenue une expérience sociétale dérangeante pour l’ordre vertical du pouvoir d’Etat.

Le recours à la violence d’Etat au nom du respect de la légalité républicaine est une tartufferie quand il s’agit de terres certes publiques depuis les expulsions des années 70 … mais à l’abandon depuis lors ! En quoi cette propriété est-elle  bafouée quand ses occupants entretiennent les lieux dans les règles écologiques (agriculture bio,  construction bioclimatique, respect de la biodiversité sauvage), qu’ils redynamisent le tissu rural et qu’ils veulent normaliser cette occupation, par exemple avec un bail emphytéotique collectif ? A quoi sert la propriété publique si ce n’est au bien commun ? La ZAD ne sert-elle pas plus le bien commun que le partenariat public privé de Vinci ?

Une offensive contre l’espoir

S’il n’y avait la détresse et la rage de tant de gâchis humain et matériel, on rirait à se pisser dessus de voir un Etat avoir peur d’un petit village original né de la seule envie d’un avenir meilleur (ce qui est loin d’être le cas des villages français) ! Quelques 300 personnes effrayant la sixième puissance mondiale ! Le ridicule ne tue pas mais éclabousse la République.

En quoi les Zadistes en passe de devenir paysans bio, boulangers, restaurateurs, bibliothécaire, mécanicien (et j’en passe) dérangent-ils le Pouvoir ? Simplement parce qu’ils échappent au modèle : par la seule volonté individuelle et collective, ils créent de l’économie où ils le désirent et en autogestion ; ils s’organisent et se gouvernent par la démocratie directe et dans la transparence ; a contrario du diktat rabâché depuis des décennies selon lequel il faut se soumettre aux exigences de l’économie - entendez celle où un individu apporte du profit à un autre - et aux intérêts supérieurs du marché et de l’Etat qui le sert.

Pour le pouvoir, céder la victoire contre le projet d’aéroport a été une fin en soi et il n’est pas question de laisser se poursuivre une expérience alternative, radicale dans ses choix et non-violente, à l’échelle d’un village (la désinformation est massive pour réduire la ZAD à des individus, de préférence patibulaires).

Pour les zadistes, au contraire, la victoire est un élan dans leur vie nouvelle, enfin apaisée, consacrée à leurs projets économiques, artistiques, sportifs, culturels, sociétaux.  Aux yeux du pouvoir, ils ont le tort d’être heureux hors du système consumériste. Pour le gouvernement, il s’agit sans attendre de détruire l’espoir.

Expérimenter pour savoir habiter le monde

En ces temps difficiles de prise de conscience des limites naturelles de la planète, de menace climatique, d’extinction de la biodiversité, de ruptures technologiques, de fin du capitalisme industriel, de domination des marchés financiers et de terrorisme religieux, nous avons besoin d’expériences alternatives. De laboratoires sociaux pour expérimenter d’autres organisations de la vie, d’autres lois ; pour gouverner la gigantesque mue de société qui bon gré, mal gré s’impose à nous si l’on veut une vie décente pour les 9 milliards d’êtres humains qui s’annoncent. Nous avons besoin de beaucoup de ZAD pour esquisser le futur, nous avons besoin des zadistes pour habiter le monde.

 Photos de la ZAD, DR©

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