Guerre ou paix agricole ?

La guerre en Ukraine peut rapidement déboucher sur une crise alimentaire et des émeutes de la faim. On le doit à la façon dont s’est développé le commerce international des céréales : plus en arme de domination commerciale et d’influence nationale qu’en démarche solidaire. Une stratégie qui s’enracine dans l’intensification et l’industrialisation de l’agriculture qui a vu les grandes cultures reconfigurer l’exercice de l’élevage.

La guerre en Europe, situation que l’on peinait à imaginer tant la construction européenne – dont l’agriculture fut longtemps la colonne vertébrale – avait éloigné le spectre guerrier. L’interdépendance alimentaire, faisait taire les haines nationalistes et les fusils. Nul n’imaginait que l’appétit pour la démocratie deviendrait chez un voisin dictateur le déclencheur d’une frayeur telle qu’elle le conduirait à l’agression. On ne traitera pas ici de la guerre et des moyens d’y faire face. On soulignera seulement qu’elle éclaire la réalité géopolitique de l’agriculture. L’Ukraine, avec 44,6 millions de tonnes, est le 4ème exportateur mondial de céréales derrière Les États-Unis (108 Mt), l’Argentine (51,8 Mt) et la Russie (47,7Mt). L’invasion russe bloque les ports céréaliers ukrainiens de la mer noire (Odessa, Chornomorsk et Nikolaev) et russes de la mer d’Azov (Novorossiysk, Touapsé) ce qui met le feu aux cotations en Bourse.

Les pays gros importateurs de céréales (Afrique du Nord, Moyen-Orient, mais aussi Chine, Japon, Mexique, Corée du Sud …) vont être rapidement confrontés au mécontentement de leur population face à la hausse des prix (pain, farines, pâtes, semoules…) et à celui de leurs paysans car il ne faut pas oublier qu’environ la moitié de la production céréalière va à l’alimentation animale. Par exemple, en 2020, la France a produit 57,6 Mt de céréales (blés, maïs, orge) dont 29,5 Mt ont été exportées (24,6 en grains, 4,9 en produits transformés) et 6,6 Mt ont été consommées à la ferme. Sur les 21,1 Mt restant sur le marché intérieur, seuls 31 % ont servi à l’alimentation humaine, 46% allant à l’alimentation animale, 13% à l’industrie et 10% au bio-éthanol.

Éleveurs menottés

Pourquoi tant de céréales pour les animaux ? Pour une grande partie à cause de l’inflexion de l’élevage vers des modes intensifs de production centrés sur le gain de poids maximum, avec un minimum de nourriture dans un minimum de temps. Les céréales répondent cette demande.  Certes les volailles et les porcs ont toujours eu des céréales dans leur ration mais il fût un temps où la ration était complétée par d’autres nourritures apportées (patates, petit lait, épluchures déchets alimentaires) où trouvées dans leurs enclos (graminées sauvages, glands, insectes, vers de terre…). Enfin, rien de naturel à nourrir des herbivores, les bovins, avec des céréales. Au final, une dépendance accrue des fermes aux livraisons de céréales et un pouvoir politique et financier accru des céréaliers sur l’agriculture.

Dépendance

Néanmoins avec une production de 57,6 Mt de céréales pour une consommation de 21,1 Mt on pourrait penser la France indépendante en céréales. En fait, l’affaire est compliquée : nous exportons autour de 24 millions de tonnes de grains… pour en importer autant. Cela s’explique par le jeu financier des achats à terme et des spéculations boursières où les opérateurs trouvent intéressant de vendre cher et d’acheter moins cher. Le tout modulé par les qualités de blés différentes selon les années et les choix agronomiques. Dans ce cadre d’interdépendance internationale, la perturbation provoquée par l’arrêt des exportation ukrainiennes et russes annonce une crise complexe des approvisionnements et des prix des denrées alimentaires. L’interdépendance alimentaire peut être pensée comme un outil de coopération, un ciment social, un lien de paix et de solidarité, comme ce fut le cas au début de la construction européenne. Elle rapidement devenue une compétition jusque dans les livraisons aux pays en difficultés alimentaires faisant des céréales une arme de domination néocoloniale. La voilà désormais à l’épreuve de la guerre. Si l’on veut que l’agriculture demeure un facteur de paix dans la tourmente guerrière, il faut rapidement agir pour calmer et stabiliser les marchés et plus stratégiquement revenir à des politiques publiques de stockage pivots de sécurité et de solidarités alimentaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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