Tiruchirapalli, Tamil Nadu, Inde, photo Gilles Luneau©

Une passion du monde

Durant près de deux ans, Gilles Luneau est parti sur les pas de Pierre Loti (1850-1923) dans les pays - Maroc, Égypte, Jordanie, Iran, Inde – ayant inspiré les récits de voyage du marin académicien. Dans Une Passion du Monde, il nous livre le sel de ce périple où il confronte la vision d’un esthète du XIXème siècle, avec ses préjugés (exotiques, parfois arrogants, parfois racisés), à son regard d’auteur du XXIème siècle, avec ses questionnements.

J'ai achevé hier soir la lecture d’Une Passion du Monde. J'avoue ne pas être familier de la prose de Loti. J'ai lu, il y a longtemps, Pêcheur d'Islande et plus tard Ramuntcho à l'occasion d'une balade en Pays basque. Je cherchais alors à trouver une observation, un trait, pour assaisonner mes chroniques hebdomadaires du Monde d'un mot de Loti, non pas sur la cuisine mais parce que les décors, les villes, les paysages ont pour lui valeur de personnages, servis par une écriture flamboyante. Donc j'étais presque un apprenti, en ouvrant Une Passion du monde, dans le dédale des villes, sites, décors et parmi les portraits de la quête incroyable de l’auteur sur les pas du marin Julien Viaud, dit Pierre Loti. Ma première impression est que cet opus est époustouflant, qu'outre les voyages, parfois éprouvants, il a nécessité une masse considérable, encyclopédique, de références dans des domaines multiples : l'histoire, l'architecture, l'ethnographie, les religions, les arts, l'archéologie, la politique et l'actualité. Mise en perspective brillante qui n'est envahie ni par la sociologie, ni le comparatisme - mais me conduit à penser que le sous-titre aurait pu être Pierre Loti dans les pas de Gilles Luneau. Au fil de ma lecture, j'ai pris au vol quelques notes souvent pittoresques, relevées de quelques pépites qui toutes traduisent une belle harmonie littéraire, une culture savante, et suffisamment de distance, voire d'humour, à l'occasion.

Le chapitre consacré au Maroc, entre medinas et grands espaces, est simplement passionnant. Je ne connais que Marrakech, Taroudant, Agadir, Ouarzazate et Zagora, Casablanca, mais j'ai trouvé dans ces écrits une légèreté parfois pesante (bakchich) dont j'ai le souvenir. La balade sur le Sinaï est un très bel exercice de géographie historique. Une "perle", à propos de Sainte Catherine : "les pêchers en fleur ignorent l'ironie de l'homonymie !" Je me souviens d'avoir arpenté la Jordanie en 1964 : Aquaba, Jerash, Petra et surtout le Wadi Rum qui semble aujourd'hui un Disneyland envahi de 4x4. J'ai retenu aussi la puissante évocation de Reza Afchar Naderi à propos de l'arrogance occidentale et de la religion du progrès : la fin du voyage au profit du tourisme. Autre moment jubilatoire, le pêcheur Zoroastrien qui déteste les mollahs... Vision, hélas, réaliste des roses et de tulipes au jardin d'Eram. Le concentré sur la cuisine iranienne est bien tourné et appétissant, même si Loti n'en a pipé mot. Voici en vrac quelques trésors : l'histoire de l'interdiction faite aux femmes de faire du vélo en raison d'un verset du Alcoran (graphie selon Voltaire); et aussi le contraste entre le bazar mythique d'Isfahan et, aujourd'hui,  la camelote des bibelots made in china. Beau passage sur l’interrogation de l’auteur à propos de la métaphysique qui renvoie dos à dos machos et "prêtres de tous bords" qui inclut aussi à la page suivante, les prêtres du numérique, heureuse formule. Le chapitre indien sur les traces de Loti a le mérite de faire réviser une page d'histoire et de géographie coloniale autour de Pondichéry. Un peu sévère le jugement d'un des interlocuteurs : "La République a voulu faire des Indiens... des Gaulois". Mais la description rend bien compte du capharnaüm urbain, social, religieux et culturel du Sous-continent. Un livre passionnant qui doit rencontrer son public.

Une passion du monde de Gilles Luneau -éditions du Rocher - 320 pages, 20,90 €

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