Des livres pour cadeau

Petite sélection de livres reçus à la rédaction: du plaisir, du sérieux, du beau.

 

Marie et les esprits de Rodolphe (scénario), Olivier Roman (dessin) et Cerise (couleurs) - éditions Anspach – 56 pages, 15 euros.

Du XIXe siècle aux années 1920, la science a exploré avec sa rigueur et ses méthodes le paranormal. Cartomancie, spiritisme, spectres, ectoplasmes, apparitions … les sciences occultes mobilisent les scientifiques qui n’adhèrent pas au mouvement scientiste selon lequel il n’est de réalité que celle entrant dans l’approche cartésienne. Il n’est pas rare de trouver au salon, réunis autour d’un médium, les savants de l’époque. Ainsi de Pierre et Marie Curie (prix Nobel de physique, 1903), de Charles Richet (prix Nobel de médecine,1913), d’Henri Bergson (prix Nobel de littérature, 1927), de Paul Langevin (physicien et philosophe), tous habités par l’esprit rationalistes et consacrés par leurs pairs comme savants d’exception. On les retrouve dans cette jolie BD historique (signée Rodolphe /Olivier Roman) assemblés autour d’un médium italien, Eusapia Palladino, pour tenter de percer les mystères de l’au-delà. Le scénario de Rodolphe tient scrupuleusement le fil des faits consignés dans les comptes -rendus de ces expériences. Tout en finesse, le dessin d’Olivier Roman restitue l’époque … et l’ambiance de des séances de spiritisme.

 

 

Planète Loti d’Alain Quella-Villéger – éditions Magellan &Cie – 192 pages, 24 euros.

Pierre Loti, tout aussi grand voyageur qu’écrivain, a sillonné le monde en bâtissant le sien au fil de ses romans, de ses dessins et photographies, de ses accumulations d’objets et de costumes. Puisant dans les musées et la médiathèque de Rochefort, ce livre expose avec talent l’univers lotien à savoir les décors indispensables à l’écrivain ramenant le monde à sa mesure. Fantasque, esthétique et démesurée.

N'oubliez pas Marcelle, de Françoise Henry – éditions du Rocher - 200 pages, 17,90 €

Françoise Henry, affectionne le Jura où elle a des attaches. C'est dans cette région qu'elle situe son roman N’oubliez pas Marcelle, qui met en scène une femme "invisible" à qui elle restitue sa vie. Le décor de l'époque de l'entre-deux guerres est très évocateur – Marcelle est née en 1922 sur les bords de Loire – elle évolue dans un monde un peu étriqué avec des parents chapeliers et un magasin à tenir sept jours sur sept. N’oubliez pas Marcelle, met en scène sur le mode de la biographie la petite vie de son héroïne, emplie de renoncements, de rendez-vous ratés, de contraintes, dans de courts chapitres d'une écriture ténue, légère, un peu brumeuse, parfois poétique. Marcelle est toujours là pour les autres, elle aide, elle rend service, elle renonce à son amour pour cause de beau-père collabo, elle vit dans l'abnégation, appréciée mais à peine vue. Une vie qui sans la grâce de l'écriture, l'empathie de l'écrivaine pour son personnage, ne vaudrait pas la lumière d’un roman.

Vivre nu de Margaux Cassan est un livre hybride, jouant du journal intime, de l’enquête historique et sociologique, avec une touche d’essai philosophique. À travers l’évocation de ses années de vacances familiales, dès son plus jeune âge, en camp naturiste au pied du Mont-Ventoux, avec oncles, tantes, cousins, grand-mère, elle met en évidence tous les bienfaits du naturisme, éprouvés lors de ces semaines de liberté et de sobriété loin du consumérisme.

Margaux Cassan écrit pour sortir le nudisme de son traitement médiatique ringard et « beauf ». Elle rappelle l’esprit de sérieux des origines du mouvement naturiste à la fin du XIXe siècle, d’abord hygiéniste inspiré par des médecins, et à l’oeuvre dans les milieux anarchistes, avant de séduire un public plus large notamment en mai 68, jusqu’à rassembler une communauté de 2,5 millions d’individus. Ils partagent une philosophie – mode de vie sain, frugal, au plus près de la nature où les corps ne sont pas – ne doivent pas – être sexualisés : le règlement du camp y veille qui interdit tous les attributs genre piercing. La nudité collective rend libre, abolit les classes sociales, permet de surmonter les complexes. Le vêtement qui fait le jeu des rapports sociaux et de domination est vécu comme une armure entre soi et les autres. Retirer sa culotte ça change tout, un homme déshabillé n’est plus un danger, il est vulnérable, et le bourgeois sans vêtements est comme les autres dit Margaux Cassan. Ce mode de vie a pu choquer, a souvent été incompris en raison de la confusion entre naturisme et nudisme, confusion que l’autrice lève non sans humour via le récit d’un séjour dans un camp de nudistes libertins dans une île du Levant. Le nudisme est exhibitionniste, le naturisme est un mode vie plus philosophique qu’il n’y paraît, une contre-culture, une marginalité revendiquée. Sauf que de nos jours, dans une société à la fois hypersexualisée et puritaine (le modèle venant des États-Unis) et en dépit de son caractère écologique, le naturisme décroît, les camps, tel celui de son enfance dont elle garde la nostalgie, ferment ou sont rachetés par des groupes, se transforment en camps textiles. Un livre qui fait courir une petite brise chaude sur la peau et un petit courant d’air frais dans les neurones.
Vivre nu de Margaux Cassan - Éditions Grasset – 216 pages, 19€.

 

 

 

La transition agroécologique, qu’est-ce qu’on attend ? de Marc Dufumier - éditions Terre Vivante -  88 pages, 10 euros.

Avec la clarté de propos scientifique qui le caractérise, Marc Dufumier met tout le monde au pied du mur du climat et de l’effondrement de la biodiversité. Oui, on peut encore préserver suffisamment nos écosystèmes afin qu’ils nourrissent plus de 9,5 milliards d’habitants, à condition d’enclencher tout de suite la conversion à l’agroécologie. L’agronome en décrit pédagogiquement les chemins d’accès et les cadres de protection. Un petit livre convaincant, facile à lire, pour tout public, qui devrait mobiliser les agriculteurs en quête de sens à donner à leur métier.

 

 

Géopolitique du blé de Sébastien Abis, préface de Pascal Boniface - édition Armand Colin - 240 pages, 23,90 euros.

S’il est une denrée mondialisée de longue date, ce sont bien les céréales. La globalisation de ces dernières décennies, la guerre en Ukraine, l’évolution géopolitique de l’Afrique, pèsent sur les volumes échangés, sur leurs destinations et sur la formation du prix. L’inégalité de répartition de la production de céréales accentue les rapports de force entre états et multinationales de commercialisation. La démographie, les migrations, le changement climatique, le nombre croissant de pays dépendants des livraisons de céréales, la financiarisation, les ruptures technologiques (commerce de molécules, biotechnologies) complexifient la grille de lecture du secteur. Plus que jamais, le blé est un enjeu de souveraineté mais aussi de solidarité internationale. Sébastien Abis clarifie les enjeux et pose sous nos yeux la responsabilité de la France et de l’Union européenne, de continuer à faire du blé un produit de paix à l’heure où certains États en font une arme de guerre ou pour le moins de soumission à leurs exigences géopolitiques.

 

Penser forêt, agir contre l’anthropocène, de Daniel Perron et Gilles Van Peteghem - L’Aube - 184 pages, 20 euros

Daniel Perron nous avait ravi précédemment avec La Forêt française, une somme sur l’histoire politique de nos massifs qui était aussi une invitation à repenser les politiques publiques à l’aune des défis du XXIe siècle. À partir des constats scientifiques, notamment la centralité de la forêt dans le cycle de l’eau et le dépérissement sous le réchauffement climatique, Penser forêt dresse l’état des lieux, alarmant, et nous mobilise pour définir collectivement la politique forestière et la placer au cœur de la transition écologique. Il rappelle que « La civilisation qui s’est largement construite contre la forêt va devoir apprendre à vivre avec elle, comme elle va devoir réapprendre à vivre en symbiose avec le sauvage ». Voir à l’avenir si le budget consacré à la transition forestière sera à la hauteur des enjeux.

 

 

Le retour à la nature en vue des temps difficiles, L’utopie néorurale en France de Danièle Hervieu-Léger et Bertrand Hervieu – éditions de L’Aube – pages, euros.

Bertrand Hervieu est un des grands repères de la sociologie rurale en France. Sa compagne Danièle est aussi une remarquable sociologue des religions et des utopies, ce qui n’est pas inutile en campagne. Depuis les années 70, leurs ouvrages s’alignent sur bibliothèques savantes. Après la pandémie de la Covid-19, l’idée leur est venue de faire le point sur deux ouvrages qu’ils avaient publiés l’un en 1979 (Le retour à la nature, au fond de la forêt, l’État, Le Seuil), l’autre en 1981 (Des communautés pour les temps difficiles, néo-ruraux ou nouveaux moines, Centurion). Ils y décrivaient les motivations, bonheurs et déboires des « immigrants de l’utopie, partis pour anticiper en communauté le changement radical du monde qu’ils appelaient de leurs vœux » et les errements des tentatives de communautés autarciques s’excluant de la société de consommation. Dans leur enquête en deux livres, les sociologues ne donnaient guère d’espérance de longue vie à ces utopies. L’histoire leur a donné tout à la fois raison et tort ce qui justifie amplement la réédition en un volume des deux livres et leur analyse avec plus de 40 ans de recul. Raison au sens que ces expériences alternatives ont soit disparues, soit composé avec la réalité pour se fondre dans le paysage économique rural et donc n’ont pas atteint leur objectif révolutionnaire. Tort au sens qu’elles ont largement imprégné l’imaginaire sociétal d’un retour salvateur à la nature au point d’irriguer un flux migratoire continu qui a inversé – sous des formes non communautaristes – le cours de l’exode rural à partir de 1975, selon l’INSEE. Les deux sociologues affrontent honnêtement leur cécité d’alors ce qui est à saluer. Les utopies post-Mai 68 ont dans leur naufrage ou leur sécularisation ensemencé d’écologie la pensée contemporaine, affûté le désir de donner du sens au travail, fait germer l’idée de sobriété face au consumérisme. Les « marginaux » volontaires des années 70 aspirant au renversement collectif, ignoraient qu’ils étaient les pionniers involontaires d’un changement des comportements individuels. Ils ont prouvé qu’on ne s’isole pas de la société pour faire société, on fait secte, mais a contrario, en composant avec le milieu social et l’écosystème, ils ont diffusé à leur insu l’idée de prendre individuellement sa vie en main avec un lien repensé à la nature. Une contagion dopée peut-être par l’évolution individualisée du consumérisme et par les ruptures technologiques (numérique, biotechnologies) ? Ou le signal diffus, à bas bruit, de la fin de la société ruralo-industrielle de l’ère pétrochimique ? Ou la manifestation d’un ressort anthropologique des origines de la vie ? Le duo de sociologues a encore du boulot sur leur planche.

 

Élévations d’Éric Bouvet, préface d’Olivier Weber - éditions Photosynthèses – 128 pages, 52 euros.

Quel livre ! Quel photographe ! Éric Bouvet est un grand photojournaliste, ses images des convulsions du monde ont été publiées par les plus grands journaux d’informations et magazines. Avec ce travail sur la montagne Éric Bouvet retourne aux sources de son art - le calotype, un négatif papier inventé par William Henry Fox Talbot en 1841. Lourdement chargé d'une chambre photographique au format 8x10 inches et un pied dans son sac à dos, il a crapahuté les crêtes des Alpes pour nous rapporter des images d’une beauté à couper le souffle. Du noir et blanc, bien sûr, des temps de poses longs, un résultat qui tient de la gravure du XIXe, des toiles abstraites, du réalisme acéré et sombre de la haute montagne, de la précision chirurgicale du grain, du voile mystérieux des songes. Bouvet rend aux Drus, à la Noire de Peuterey, à l’aiguille du Midi, aux Petites et Grandes Jorasses, à la pointe Helbronner, au dôme de Miage, à l’arête des Cosmiques et à chaque versant qu’il a foulé, l’admirable brutalité de leur existence dont la puissance tellurique n'a jamais cessé d’interroger l’Être humain et pour quelques-uns de leur parler. Éric Bouvet est de ceux -là. Ses images sont l’écho esthétique de cette puissance indomptable. On a envie de dire Merci.

On ajoutera que la préface d’Oliver Weber sonne juste et que photogravure et impression servent rigoureusement l’œuvre.

 

 

A Citadella di Corti, une citadelle pour horizon, ouvrage collectif coordonné par Gérard Giorgetti et Marion Trannoy-Voisin, éditions Albiana - 192 pages, 29, euros

Des sept citadelles corses, celle de Corte est la seule construite à l’intérieur des terres, et ses trois niveaux de défense en font un site exceptionnel en Europe. Bâtie en 1419, agrandie et renforcée en 1769, elle a été occupée par l’armée jusqu’en 1984. Aujourd’hui, l’enceinte de la citadelle accueille le musée de la Corse, le fonds régional d’art contemporain, l’office de tourisme Centru di Corsica, le FabLab pro de l’université de Corse et un des pôles du CPIE Centre Corse-A Rinascita. Nourri de textes d’érudits et de splendides illustrations (plans, gravures, photographies), ce beau livre que nous livre Albiana resserre un peu plus les liens d’intimité que les habitués du lieu entretiennent avec ce singulier symbole corse.

 On pourra aussi offrir aux non-chasseurs L'Ouverture de la chasse de Vincent Piednoir et Humbert Rambaut qui replace sur ses bases le débat sur la chasse et Lire et relire Padura pour choisir un de ses livres.

 

 

 

 

 

Cet article – texte, dessin, photographie ou infographie - vous a plu par les informations qu’il contient, par l’éclairage qu’il apporte, par la réflexion ou l’inconfort intellectuel qu’il provoque, par sa liberté de ton, par le sourire qu’il fait monter à vos lèvres… SOUTENEZ NOUS ! Il n’est de presse libre sans indépendance financière. GLOBAL est une association de journalistes sans but lucratif, sans publicité, qui ne vit que des abonnements et dons de ses lecteurs, lectrices. Pour s’abonner et soutenir c’est ici.

MERCI DE VOTRE SOUTIEN !

« L'information est indissociable de la démocratie et les journaux d'informations sont faits pour former et nourrir des citoyen-ne-s plutôt que de les distraire »
Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL