L'ouverture de la chasse

Au-delà d’ouvrir le coeur de deux chasseurs, de nous mettre délicieusement au pas des chiens sur la piste d’un lièvre ou d’une compagnie de perdrix, L’ouverture de la chasse nous emporte dans une réflexion intellectuelle sur la nature de l’être humain dont sa part d’irréductible, héritée de l’aube des temps. Un bonheur à lire.

Ce livre est un chant. Le chant du lien anthropologique de l’être humain au reste du monde. Une plongée dans ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes. Des êtres d’histoire(s). N’en déplaise à toutes celles et ceux qui peinent à assumer les héritages de tous ordres, de toutes vertus et perversités, dont chacun de nous hérite dans l’air stratifié de son temps.  L’histoire de la chasse, d’après les archéologues, remonte au paléolithique et traverse toutes les sociétés, chacune l’enrichissant de sa culture ; les beaux-arts et la littérature – dans toutes leurs disciplines – en témoignent. La chasse est une part de civilisation mobilisant indifféremment toutes les catégories sociales. Vivre en l’ignorant délibérément est une barbarie culturelle.

D’emblée, les auteurs installent un climat : celui de la confidence lettrée, savante, où ils peignent leur passion. La chasse, ils la vivent comme « une sublimation de l’instinct ». Leur credo - La chasse ne se contente pas d’être le lieu où advient et se réalise une pulsion ; elle est, beaucoup plus subtilement et profondément, ce lieu où la pulsion est en quelque sorte transposée sur un plan supérieur, mise en forme, codifiée - fera grogner beaucoup de leurs détracteurs (citadins ou néoruraux) qui les querellent sur l’utilité de la chasse. La réponse de Vincent Piednoir et Hubert Rambaud est claire : « la chasse ne sert à rien », elle est, et c’est en cela qu’elle est indispensable tant elle fait intrinsèquement partie de l’histoire humaine.

Aujourd’hui, dans nos sociétés, elle est une des rares pratiques à entretenir pleinement notre condition d’humain. Le chasseur entretient l’instinct prédateur qui permet de lire un buisson, pister un gibier, interpréter une situation sauvage et s’il le faut, ou s’il lui plait, donner la mort. La dimension mortelle de la vie est un de nos plus précieux héritages anthropologiques.

Car c’est bien de mort qu’il s’agit avec la chasse. De mort et de vie. Tout le reste – entretien des espaces et de la biodiversité, régulation des espèces envahissantes, détection des zoonoses, loisir vert - est effet de la chasse et non cause de son existence. La cause est enfouie au fond de l’être humain. Une part irréductible de sauvage. Certes transcendée, mais c’est en cela que la chasse est un déterminant de l’espèce humaine. Un diamant anthropologique. Interdire la chasse est un point de bascule vers une société post-humaine.

Pour autant, les auteurs se gardent de tout prosélytisme, ils veulent au-delà d’être compris, éclairer l’importance de la pérennité de la chasse pour la civilisation. Leur sincère abandon est une mise en garde adressée à toutes celles et ceux qui n’ont pas connu l’époque où la salle à manger familiale s’ornait immanquablement d’un fusil de chasse et qui succombent aux sirènes animalistes : « L’empathie n’est pas un prisme suffisant pour saisir ce qui opère hors l’homme (…) Il est commode de se déclarer « sensible » ; il est infiniment plus lucide, difficile et courageux d’accepter ce qu’il y a d’irréductible en ce bas monde (…) avons-nous acquis tous les droits (sur la nature) et toute licence pour la réformer parce qu’elle heurterait quelque chose en nous, auquel elle est par essence étrangère ? ». Splendide résumé de la confusion intellectuelle entretenue par la philosophie de la « sentience » qui réduit la complexité du compagnonnage de l’être humain avec son écosystème à une classification sur l’échelle d’un prétendu commun ressenti de la souffrance des êtres vivants. Une « souffrance » qu’il faudrait éradiquer universellement jusqu’à rendre les herbivores les carnassiers. Un sommet d’arrogance, volonté sans limite de réduire le monde à sa propre vision de l’avenir. On est déjà dans le post-humain sans limite. Alors, les deux compères relient ce poison totalitaire de l’universel idéologique à « une profonde haine de soi mâtinée de culpabilité mais aussi l’angoisse de se savoir seuls, et différents ».

Ce livre s’adresse surtout aux non-chasseurs, au non-ruraux, aux néoruraux ayant apporté avec eux leur vision citadine de la nature. Aux handicapés par la privation d’une racine essentielle de l’être qui est de savoir ce que la civilisation doit au sauvage, ce qu’il nous donne, ce que notre place de prédateur nous assigne d’humilité. Mais il ravira aussi les cavaliers, les alpinistes, les pêcheurs, les coureurs d’océan, les ramasseurs de champignons, qui se reconnaitront dans cette fierté d’oser, en toute humilité, être soi-même en son milieu. Quand l’irréductible devient le cocon de la liberté.

L’ouverture de la chasse de Vincent Piednoir et Humbert Rambaud, préface de Pascal Bruckner - Presses de la cité - 320 pages - 22 euros

 

 

 

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