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L’agonie des Ogonis

Comment en 2012 une telle situation est-elle encore possible ? s’indigne Mazen Saggar photographe de presse. « Même si c’est loin, même si c’est en Afrique, on n’a pas le droit de laisser un peuple à l’agonie. » Dans un travail photographique initié en 2010 dont GLOBALmagazine présente un aperçu percutant, il témoigne de la descente aux enfers des Ogonis, une population indigène d’environ 500 000 personnes qui vit au Sud du Nigeria dans l’Etat de River. « J’ai été attristé de constater qu’une région puisse se trouver dans un tel état : l’air y est irrespirable, il est très difficile de s’alimenter de façon sécurisé. Les gens peinent à s’approvisionner par leurs activités de pêche et d’agriculture. »

Au nom du pétrole

Le drame des Ogonis ? Vivre depuis la nuit des temps sur des terres riches en pétrole.

La première marche vers l’enfer se situe au tout début du XXe siècle, lorsqu’après avoir commencé à coloniser le Golfe de Guinée, le Royaume-Uni pénètre en pays ogoni situé à l’Est de Port Harcourt. Jusqu’en 1914, les autochtones résistent aux colons. La seconde marche est la découverte du pétrole dans les années 50. Puis, c’est la dégringolade : exploitation forcenée des hydrocarbures, destruction de l’environnement, manque de partage de la richesse sur fond de rejet croissant des Ogonis.

A partir des années 90, l’opposition aux multinationales pétrolières qu’incarne notamment le mouvement pour la survie du peuple Ogoni ou MOSOP (Movement for the Survival of the Ogoni People) est de plus en plus difficile à étouffer. Le gouvernement militaire de l’époque, soutenant les compagnies, réprime. Parmi ses leaders Ken Saro Wiwa, écrivain, producteur d’émission TV, écologiste emprisonné à plusieurs reprises est exécuté par pendaison en 1995 par le régime de Sani Abacha.

Secteur clé de l’économie nigériane le pétrole constitue le principal revenu du pays. Il représente l’essentiel des recettes d'exportation, le Nigeria étant parmi les plus gros producteurs d’or noir de la planète. Avec 3,1 % des réserves, soit 37 millions de barils sur 1,190 milliards, il figure au 8e rang de l’OPEP (organisation des pays exportateurs de pétrole).

Noir désastre

Ainsi les moirures irisées de l’eau huileuse dans laquelle flottent les barcasses de pêcheurs ne sont pas des effets d’optique créés par le photographe pour retenir l’oeil. Pas plus que les baraques ou les arbres encroûtées de pétrole. Ces images ahurissantes montrent le désastre de 50 années d’exploitation pétrolière abusive. Une étude du PNUE (Programme des Nations Unies pour l’environnement) publiée en août 2011 révèle l’étendue des dégâts. Elle a porté sur 200 sites, 122 kilomètres de passages d'oléoducs, plus de 5 000 dossiers médicaux, 23 000 auditions en réunions publiques locales, 4000 échantillons d’eau et de sols analysés, etc., et a duré 14 mois. Ses conclusions insistent sur l’urgence de mesures opérationnelles de lutte contre la pollution et la liste des dégradations déclinées par le rapport est horrifiante. La Shell Petroleum Development Company y a sa part de responsabilité. Certaines zones qui paraissent non affectées en surface, sont gravement contaminées sous terre. « La santé publique est sérieusement menacée dans au moins dix communautés ogoni dans lesquelles l'eau potable a été contaminée par un important niveau d'hydrocarbures. Dans l'une de ces communautés, à Nisisioken Ogale, dans l'Ouest du pays ogoni, des familles boivent de l'eau provenant de puits contaminés par du benzène, un cancérigène reconnu, à un niveau 900 fois supérieur à ce que préconise l'Organisation Mondiale de la Santé. Ce site est situé à proximité d'un oléoduc de la Compagnie Pétrolière Nationale du Nigéria. ». En maints endroits les mangroves, précieux écosystèmes qui filtrent la pollution et abritent les alevins, sont recouvertes de substance bitumée. Les concentrations les plus élevées d’hydrocarbures relevées dans les nappes phréatiques ( 1 million de microgrammes par litre (µg/l) dépassent les standards nigérians ( 600 µg/l ) et pulvérisent ceux de l’OMS. Sur terre, les fuites déclenchent des incendies, détruisant la végétation et formant une croûte cendreuse et goudronnée l’empêchant de repousser. Dans les criques, des couches d'huile noire flottent. Ruine des pêcheurs, ruine des entreprises piscicoles, et quoi encore ? La communauté des Ogonis est exposée aux hydrocarbures au quotidien par de nombreuses voies : à côté des pollutions localisées sur des sites, l’activité même de l’industrie pétrolière pollue l’air et affecte la qualité de vie de près d'un million de personnes. Enfin s’ajoute le raffinage artisanal illégal qui met de nombreuses vies en danger et finit de dévaster l’environnement. Son augmentation entre 2007 et 2011 s'est accompagnée d'une baisse de 10% de la couverture de mangrove saine, soit un total de plus de 307380 m². Les procédés de dépollution par bio-remédiation (utilisation de micro-organismes pour « digérer » les hydrocarbures polluants) n’ont jusqu’à présent pas été efficaces.

Parmi les recommandations du PNUE, la création de nouvelles institutions pour permettre une restauration environnementale, des suivis sérieux voire la création d’emplois liés à la dépollution ainsi qu’un financement de 1 milliards de dollars (US) provenant de l’industrie pétrolière et du gouvernement pour couvrir les 5 premières années du nettoyage. Car selon le rapport, il faudra 25 à 30 ans pour venir à bout du désastre. Que dire de plus, sinon comprendre pourquoi « le cœur » de Mazen Saggar « saigne de douleur » pour le peuple ogoni.