Qui osera boycotter le sucre de betterave ?

En accédant à la demande ahurissante de la Confédération générale des planteurs de betteraves de ré-autoriser les néonicotinoïdes sur leurs cultures, le gouvernement et son Assemblée godillot donnent une accélération historique à la régression rampante de la transition écologique.

313, c’est le nombre de député-e-s – rayer la mention inutile –  incompétents, imbéciles, irresponsables, godillots, empoisonneurs, corrompus, qui ont voté la ré-autorisation des néonicotinoïdes sur les betteraves sucrières. Pour comprendre la colère que ce vote fait monter chez beaucoup de gens, il faudrait raconter ici la longue histoire de la filière française du sucre qui a assuré jusqu’à aujourd’hui de belles fortunes et charpenté l’industrialisation de l’agriculture. Raconter son émergence sous la protection fiscale de l’empire napoléonien dont les guerres avaient coupé l’approvisionnement en sucre de canne ; son industrialisation avec le procédé de Benjamin Delessert (1773-1847) ; son épanouissement avec l’abolition de l’esclavage dans les plantations de canne à sucre, en 1848 ; la domination mondiale de la filière française depuis 1875 ; la sélection génétique et l’hybridation permettant d’avoir des semences monogermes ; la suppression du parcellaire et des haies pour pratiquer la monoculture sur de grandes étendues ; pour travailler ses kilomètres carrés de champs, la mécanisation géante, énergivore et destructrice des sols ;  le désherbage chimique très important car cette plante ne supporte pas la concurrence ; enfin et toujours, le sens de l’opportunité économique avec les marchés successifs de la chaptalisation du vin, la production d’alcool, le sucre addictif dans la malbouffe, la  production d’éthanol  abusivement nommé biocarburant; il faudrait aussi rappeler les arnaques telles le mensonge d’une pénurie pour faire monter les prix, les abus de subventions européennes à l’export, les fausses études médicales sur l’innocuité du sucre pour la santé. Bref, la betterave sucrière est l’emblème de l’agro-industrie à laquelle le pays et plus largement l’Union européenne doivent l’impasse agronomique dans laquelle nous sommes et son cortège de désastres climatique, écologique et sanitaire.

Quelle est la nature du problème aujourd’hui ?

Au nord de la Loire, dans les vastes plaines où sont cultivés 485 000 hectares de betterave sucrière, l’hiver doux 2019-2020 et le printemps chaud ont favorisé une pullulation des pucerons sur le vert tendre des premières feuilles de betterave venant quérir la lumière solaire pour croître à leur gré. Photosynthèse indispensable à l’épanouissement sucrier des racines dont 26 000 betteraviers tirent leur fortune. Ces pucerons inoculent un virus, dit « virus de la jaunisse nanisante » qui altère gravement le rendement à l’hectare. Les betteraviers avancent le risque de 30 à 50% de perte. Un vrai péril qui affecte l’économie du secteur. On peut comprendre leur inquiétude. Comme ils sont formés par une logique où tout problème doit nécessairement trouver sa solution dans la technique (mécanique, chimique, informatique), ils ne cherchent une réponse à ce problème que dans la chimie de synthèse.  Alors que l’industrialisation de la betterave remonte au milieu du XIXe siècle, ils ne se demandent pas comment on faisait face à la jaunisse avant la commercialisation des néonicotinoïdes en 1992 (en fait, ils avaient déjà rendu les pucerons résistants aux pesticides de l’époque). Ils ne s’enquièrent pas de la façon dont leurs collègues bios font face à ce problème ou comment leur puissant concurrent allemand Zuedzucker cultive des betteraves bio depuis vingt ans. Il ne leur effleure pas l’esprit que plus un champ est grand et en monoculture, plus il attire de ravageurs et qu’en conséquence il importerait de revoir leur système agronomique pour aller vers des champs plus petits et voisins d’autres types de cultures capable de fixer et disperser les ravageurs. Ils ne s’imaginent pas que la pauvreté biologique de la terre joue sur la santé de ce qui y pousse, que les hybrides sont plus fragiles que leurs plantes d’origines. En d’autres termes, ce ne sont pas, ou plus, des paysans. Ce sont des industriels coincés dans leur usine en perdition. Ils se trompent de registre et de ministère.

Le fond du problème

En vérité, les betteraviers organisés par la puissante Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB), avaient le temps de réformer leur pratique. Avant leur interdiction en 2018, les néonicotinoïdes ont agité le débat de société dès le Grenelle de l’environnement, en 2007. Leur neurotoxicité – et sa persistance dans le temps, l’eau et le sol – a mobilisé les apiculteurs, les paysans, les consommateurs, les écologues et les médecins. Malgré le lobbying de l’agro-industrie le Parlement a voté, en 2016, leur interdiction définitive pour 2018.  Les betteraviers avaient dix ans pour changer de pratique, d’approche pour trouver des alternatives. Rien.  Pas de remise en cause. Une mauvaise volonté évidente, s’enfermant dans le perfectionnement du modèle technique alors que se multipliaient les alertes et dysfonctionnements de la biosphère. Pire, ils nous débitent des mensonges :

-        Les fariboles sur l’enrobage des semences par le poison qui réduirait les risques à presque rien… ce qui suppose de mettre en terre des semences chargées de néonicotinoïde avant même de savoir s’il y aura une « attaque » de pucerons. Mensonge donc quant à la promesse d’utilisation parcimonieuse au cas où il y aurait une attaque.

-        La récolte avant la floraison protègerait les abeilles. Certes, mais c’est oublier la guttation –s une sorte de transpiration de la plante qui recèle des molécules du néonicotinoïde d’enrobage de la semence – où peuvent s’abreuver des butineurs sauvages.

-        En enrobage, avec ou sans fleur, les dégâts sont là, sur la vie du sol, sur les oiseaux et les batraciens, sur la vie humaine.

-        La France perdrait sa place dans le jeu mondial sucrier. En fait, la filière est en crise à cause de la fin des quotas européens en 2017, du Mercosur et des importations qui en découlent, et des rapports scientifiques qui s’accumulent sur les dégâts du sucre sur la santé humaine (diabète, obésité). C’est moins la place du pays sur le marché mondial dont il faut s’inquiéter que de sa sécurité et de sa souveraineté alimentaires. En matière de sucre, même avec seulement 50% de la récolte habituelle (on est plutôt à 14,5 % de perte), la sécurité sucrière du pays est assurée ( (il faudrait même une politique de santé publique pour en baisser la teneur dans les aliments transformés). Et, selon les règles de l’’économie capitaliste, moins de sucre sur le marché c’est mécaniquement un prix à la hausse, alors de quoi se plaint-on ?

-        La baisse de production impacterait les emplois de la filière.  C’est un vrai enjeu … mais les groupes sucriers ne s’en sont pas souciés lors des restructurations récentes. Comme en juin dernier lorsque Cristal Union a licencié les ouvriers de la raffinerie de Toury après qu’ils aient fabriqué du gel anti-alcoolique si indispensable à la lutte contre la pandémie. Les sucriers savent remercier ! Toujours sur le front de l’emploi, entre 2000 et 2020, l’effectif des betteraviers est passé de 32 000 à 26 000 sous le jeu de la concentration de la production et non celui des pucerons.

-        Et le silence total sur la dangerosité des néonicotinoïdes. Selon les cas, ces molécules de synthèse sont neurotoxiques, perturbatrices endocriniennes, génotoxiques et cytotoxiques. Molécules que l’on retrouve couramment dans nos assiettes.  Les premières victimes sont les agriculteurs et les salariés fabricant ou manipulant ces produits.

Offensive anti-écologique

La jaunisse nanisante a bon dos. À l’annonce de la dangerosité des néonicotinoïdes et de leur inévitable interdiction, plutôt que de faire une transition écologique douce, en dix ans, la CGB, membre de la FNSEA, a attendu l’occasion de lancer son attaque de la loi écologique. En regard du comportement général du lobby agricole, si cela ne fait pas partie d’une offensive générale de la centrale syndicale contre la transition écologique, cela en a tout l’air.

On a vu le lobby agricole saboter les plans Ecophyto de réduction de 50% des pesticides au point que la Cour des comptes s’en est émue.

On a vu les mêmes faire reculer le gouvernement sur l’interdiction du glyphosate.

On a vu pendant le confinement d’innombrables non-respect des « zones de non traitement » et la débauche de champs passés au glyphosate. Un sondage de nos confrères de Terre-net.fr du 14 février révélait que 62% des agriculteurs refusaient la mise en place de zones de non-traitement à proximité des habitations et déclaraient ouvertement piétiner la loi qui impose une distance minimale de 5 à 20 mètres en fonction des cultures et des produits utilisés.

On a vu, toujours pendant le confinement, un décret permettant aux préfets de déroger aux normes réglementaires existantes, sans limite de temps, notamment en matière d’environnement. Fin mai, au moins 183 arrêtés dérogatoires étaient adoptés, parmi lesquels l’installation d’une unité de méthanisation dans une zone protégée dans l’Yonne, ou encore cet arrêté du 22 mai 2020 « établissant une dérogation temporaire d’épandage par voie aérienne de produits phytopharmaceutiques pour les vignes dans les départements de l’Aude et de l’Hérault » alors que depuis 2010, la loi interdit l’épandage aérien de pesticides.

On a vu, en avril, le président de la République visiter une exploitation de serres chauffées pour cultiver des tomates en hydroponie (modèle déconnecté du monde vivant) et, au passage devant les micros, lamentablement gloser sur l’agriculture bio qui, selon lui, se limite aux circuits courts.

On a vu, en avril, la FNSEA se saisir des aléas climatiques du printemps pour réclamer « une souplesse réglementaire » qui remet en cause des mesures écologiques de la Politique agricole commune (jachères, bandes enherbées, diversification des assolements) tout en conservant les soutiens financiers européens couplés à ces mesures écologiques bafouées.

On a vu, en mai, la FNSEA réclamer de « donner plus d’ambition à la future PAC » … en commençant par refuser « des dispositifs normatifs qui engageraient ce secteur économique productif dans la voie de la décroissance avec un impact environnemental incertain, et l’Union européenne vers plus d’importations agricoles et agro-alimentaires, nonobstant la problématique d’équilibre des marchés mondiaux et le risque de déforestation massive importée. » En d’autres termes, ils n’ont pas l’intention de changer de modèle, tout au plus l’intention « d’alimenter français » les élevages industriels, par des modes de cultures tout aussi anti-écologiques.

On voit depuis plusieurs mois l’agro-industrie s’emparer de la part agricole du Grand plan d’investissement pour accélérer l’extension – de poulaillers, de porcheries, d’étables – et l’industrialisation des fermes, bassins de rétention d’eau et méthaniseurs à la clef.

Et voilà maintenant la CGB qui réplique à une attaque de pucerons par une attaque de la loi !

L’offensive est là, sous nos yeux et il faut la lire comme telle. C’est un acte de guerre contre la transition écologique. Une bataille menée par un corporatisme hors d’âge qui a détruit la ruralité, la biodiversité, le climat et pour partie notre santé. Et dont le modèle économique repose sur le financement public. Alors que l’on ne nous parle pas, larme à l’œil et impasse de la science aux lèvres, du drame des betteraviers. Combien de paysans, des vrais, chaque année, subissent des pertes (végétales, animales) à cause des aléas sanitaires ou climatiques ? Cela fait partie de leur travail et de la relation à la nature d’être tributaire du temps et des aléas naturels. En principe, la solidarité nationale est là pour les soutenir. Pas le poison.

Les urgences naturelles ne nous laissent guère le temps d’une régression écologique. Les néonicotinoïdes sont mortels pour les abeilles, ils le sont aussi pour tout le biotope concerné, humains compris et, on vient de le voir, pour la démocratie. Que ce gouvernement ne nous parle plus de transition écologique tant qu’il ne mettra pas fin aux incohérences de sa politique agricole et alimentaire. Quelle organisation de consommateurs, quelle ONG écologique aura l’audace d’appeler au boycott du sucre tant qu’il y aura des néonicotinoides dans les champs ? 

 

 

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