La Nueve

A l’instar des « troupes coloniales » (tirailleurs sénégalais et algériens, spahis marocains, zouaves…), les combattants républicains espagnols ayant rejoint les Forces françaises libres ont été rapidement effacés de la photo de famille officielle. Celle-ci aime à faire croire que les Français, de préférence blancs de peau et non libertaires, se sont libérés tout seuls. En vérité, une compagnie de la 2ème DB, la Nueve, majoritairement composée d’anarchistes espagnols, a été la première à forcer le blocus militaire de Paris et c’est aussi elle qui fit tomber le QG d’Hitler.

A la veille de la Seconde guerre mondiale, la République espagnole est défaite par les troupes « nationales-catholiques » du général d’extrême-droite Francisco Franco (soutenu par Hitler, Mussolini, Salazar et objectivement aidé par le non interventionnisme de la France et du Royaume Uni) après une guerre civile de 33 mois, de juillet 1936 à avril 1939. Elle fait environ un million de morts et jette sur les routes de l’exil en France, en Afrique du Nord, en Amérique latine, des centaines de milliers de républicains dont beaucoup de combattants anarchistes, anarcho-syndicalistes, communistes, socialistes, trotskystes. Ils sont environ  450 000 à passer les Pyrénées. Ils sont parqués dans des « camps d’internement » dans d’infâmes conditions, aggravées par la déclaration de guerre (1er septembre 1939) et l’arrivée au pouvoir du gouvernement collaborationniste du Maréchal Pétain, profondément hostile à tout ce qui peut ressembler à un ferment démocrate. Pour sortir de camps d’internement, il y a peu de choix : le retour en Espagne où ils seront exécutés par la dictature est exclu, le gouvernement collaborationniste de Pétain les livre au STO nazi voire aux camps de concentrations (Ravensbrück, Mauthausen), il ne reste que l’engagement dans la Résistance, dans les Forces françaises libres (part de l’armée restée fidèle à de Gaulle) ou à partir de novembre 1942 (débarquement allié en Afrique du Nord), dans la Légion étrangère. De toute façon, la plupart n’ont qu’une envie, continuer le combat contre le fascisme, seule issue pour revenir un jour en Espagne.

C’est ainsi que beaucoup de républicains espagnols, notamment anarchistes, s’engagent dans l’armée française, majoritairement dans la 2ème Division blindé du Général Leclerc (16 000 hommes dont 2000 Espagnols). Ils se regroupent dans plusieurs compagnies dont la 9ème, la Nueve où la langue et l’encadrement sont espagnols.

La Nueve dans Paris, avec le drapeau de la République espagnole. DR.

Paris libéré …

Pour des raisons politiciennes évidentes, l’histoire officielle française afficha pendant des décennies que c’est un détachement français de la 2ème DB qui a libéré Paris le 25 août 1944. En fait, c’est la veille, le 24 août, vers 20h45, sous le commandement du capitaine Raymond Dronne que les combattants espagnols de la Nueve percent les lignes allemandes et entrent dans Paris par la Porte d’Italie. 40 minutes plus tard, le half-track « Guadalajara », est au pied de l’Hôtel de ville, libéré depuis le 19, où Georges Bidault, président du Conseil national de la résistance, reçoit la Nueve. Le premier soldat reçu est le lieutenant Amado Granell, un des meneurs de la grève générale de 1934 à Alicante et ancien officier de l’armée républicaine espagnole. La suite est connue, l’arrivée des trois chars et de la dizaine d’half-tracks de la Nueve précipite la reddition du commandement parisien des nazis. Le 26 août, c’est Amado Granell qui assure la sécurité de Charles De Gaulle pour l’iconique descente des Champs Elysées et le Te deum à Notre-Dame. La Nueve va participer au « nettoyage » militaire des poches allemandes parisiennes, en n’oubliant pas d’hisser le drapeau républicain sur le consulat espagnol. Effacée par les images de liesse populaire, la Bataille de Paris aura coûté la vie, côté libérateurs, à 532 résistants, 130 soldats de la 2ème DB, 177 policiers et environ 2800 civils. Côté nazi, 3200 tués dans les combats et 12 800 prisonniers.

Dès le 8 septembre, la Nueve reprenait le chemin du front et gagnait la course contre les Américains pour arriver la 1ère  au Quartier général d’Hitler, à Berchtesgaden. Troupe française, elle donnait ainsi à De Gaulle un avantage politique pour contrer les tentatives américano-britanniques de s’imposer dans un gouvernement provisoire en France.

La Seconde  guerre mondiale finie, les combattants espagnols espéraient de la France, en particulier de leurs frères de combat gaullistes et communistes, un soutien pour reconquérir la démocratie en Espagne. Ils n’eurent que leurs yeux pour pleurer et leur rage à exercer dans des réseaux clandestins antifranquistes jusqu’aux élections libres de 1977, après la mort de Franco en 1975 .

Hommages tardifs

Il a fallu attendre 60 ans pour qu’un hommage officiel parisien soit rendu aux combattants de la Nueve. Il a pris la forme d’une plaque «Aux républicains espagnols, composante principale de la colonne Dronne », quai Henri-IV, inaugurée le 25 août 2004, en présence du maire de Paris, Bertrand Delanoë, du président du Sénat espagnol, Francisco Javier Rojo, de l'ambassadeur d'Espagne, Francisco Villar, et de deux survivants de la Nueve, Luis Royo Ibañez et Manuel Fernandez. Une plaque similaire a été posée square Gustave-Mesureur, place Pinel (Paris 13e), une autre au centre de la place Nationale, (Paris 13e). En 2010, Manuel Fernandez, Luis Royo Ibañez et Raphaël Gomez ont été décoré de la Médaille vermeil de la Ville de Paris. Par contre, deux ans plus tard, lors de la cérémonie d’anniversaire de la Libération de Paris, le 25 août 2012, des militants anarchistes venus célébrer la mémoire des combattants libertaires de La Nueve, ont été arrêtés pour « attroupement illégal ». Depuis 2014,  le fait semble admis que l’on honore la Nueve, en particulier grâce à l'association 24 Août 1944 qui cette année là a organisé des manifestations pour commémorer les 70 ans de la libération de Paris, en présence de Rafael Gomez-Nieto, vétéran de la compagnie.

En mars 2015, le jardin de l'Hôtel de Ville de Paris a été renommé Jardin des Combattants de la Nueve tandis que deux ans plus tard ce fut au tour de la maire de Madrid, Manuela Carmena, de nommer à l’identique un jardin public madrilène, en compagnie de la maire de Paris, Anne Hidalgo.

Manuel Lozano

Manuel Lozano DR

Ce 24 août 2018, au Jardin des Combattants de la Nueve, lors d’une cérémonie en présence d’Anne Hidalgo, on doit à Richard Prost, cinéaste, réalisateur, entre autres bons films, d’Un autre futur, consacré à la révolution espagnole, de rendre hommage à Paris, à un autre combattant de la Nueve, Manuel Pinto Queiroz Ruiz dit Manuel Lozano. Sa vie ressemble à celle de beaucoup de combattants espagnols de cette époque. Né le 14 avril 1916 à Jerez de la Frontera, dans le sud de l’Andalousie, Manuel Lozado est orphelin de mère dès son plus jeune âge et est élevé par son père, un barbier anarchiste qui sera fusillé par les franquistes. Manuel travaille dans une distillerie puis dans les vignobles de Jerez. Il rejoint les anarcho-syndicalistes de la CNT (Confédération en 1932 et à la Fédération ibérique des jeunesses libertaires. Il y apprend à lire et à écrire. En 1936, il s’engage dans la guerre contre Franco en Andalousie et après la chute de Jerez il rejoint les fronts républicains où il se bat successivement à Malaga, Grenade, Marbella, Almeria, Murcie et Alicante jusqu'à la fin de la guerre. En mars 1939, il s’exile en Algérie, à Oran où il est arrêté par la police française dès son arrivée et interné dans un camp. Il connaîtra cinq camps d’internement algériens et marocains jusqu’au jour de novembre 1942 où, à la faveur du débarquement allié en Afrique du Nord, il peut s’engager dans Nueve de la 2ème DB. Il participe à la libération de Bizerte (avril 1943). On le retrouve en Angleterre en mai 1944 pour être du Débarquement, toujours avec la 2ème DB. Bataille de Normandie, prise d’Alençon et marche forcée pour desserrer l’étau allemand sur l’insurrection parisienne. Entrée dans Paris le 24 août 1944 avec la Nueve. Ensuite, il participe à la libération de Strasbourg puis à celle du camp de concentration de Dachau et à la prise du « nid d’aigle » d’Hitler à Berchtesgaden.

La France libéré, il est de celles et ceux, nombreux, qui veulent continuer la lutte jusqu’à la libération de l’Espagne. Cet espoir abandonné de terme militaire à la dictature franquiste, il devient ouvrier maçon à Paris et vit dans le XIXème arrondissement. Il demeure affilié à la CNT, collabore à des revues anarchistes (Espagne, France, Mexique, Australie) et édite Ráfagas (Rafales), un magazine de poésie. Manuel Lozado dévoile petit à petit son talent de poète à travers plusieurs ouvrages : Ensayo poético (1986), Aires libertarios (1986), Aires andaluces (1987), Andalucia sin fronteras, Eco anárquico, Eco jerezano (1987), Ráfagas (1987), Pensamiento poético (1988), Estampa andaluza (1991), Jerez sin frontera, Prosa poética, Recopilación poética (1991). Manuel Lozano s'éteint à 84 ans, le 23 février 2000 à Paris.

Richard Prost a longuement rencontré Manuel Lozano lors de la préparation de son film, « le premier à parler de La libération de Paris par la compagnie La Nueve ». C’est la raison de sa désignation par les descendants des combattants espagnols pour prononcer l’hommage offociel du 24 août 2018 : « J'ai eu beaucoup d'émotion à prononcer ce discours -explique Richard Prost - il me fallait à la fois contenir cette émotion et la transmettre. Dire qui était Manuel Lozano, cet antifasciste valeureux qui voulait un monde meilleur pour nous tous.». Une plaque commémore le centenaire de sa naissance au 43 rue des bois dans le XIXe arrondissement, son dernier domicile. Il repose au cimetière de Pantin.

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