Johary Ravaloson

Ecrivain malgache, installé en France depuis deux ans, Johary Ravaloson est un habitué du salon d’Ouessant. Un habitué célébré par un Grand prix du livre insulaire en 2016 pour Vol à vif et récompensé cette année pour le travail collectif mené avec sa compagne Sophie Bazin pour créer une revue littéraire Lettres de Lémurie éditions Dodo Vole. Il répond aux questions à GLOBALmagazine.

GLOBALmagazine : Il était une fois… comment commencez-vous vos livres ?

Johary Ravaloson : J’écris dans la difficulté. Ce  ne sont pas les histoires qui m’arrivent ce sont les personnages auxquels je m’attache qui créent l’histoire.Il y a aussi des lieux qui m’inspirent, qui créent de l’émotion comme Ouessant ; j’y suis bien, mais si je dois créer une histoire, je dois d’abord créer les personnages. Quand c’est fait je les vois vivre et l’histoire vient après.

Gm. : Ce n’est pas votre 1er séjour à Ouessant, l’île vous est-elle devenue familière ?

J.R. : mon premier séjour était en 2011 puis en 2016 j’ai été lauréat. J’ai des habitudes et des amis ici.

Gm. : Pouvez-vous en quelques mots définir Ouessant ?

J.R. : Chaleur, rudesse, j’aime ces deux faces, c’est cash, j’aime ce côté non séducteur.L’île séduit à la place des gens, et les gens ne veulent plus séduire. Si vous aimez il faut s’accrocher.Je comprends ce comportement, ici ça attire beaucoup et pour rester il faut s’accrocher.

Gm. : Quelle saison votre séjour de 2011 ?

J.R. : Août à novembre

Gm. : Alors, vous avez connu les marées d’équinoxe …

J.R. : Oui un peu, une demie tempête et surtout la liberté des moutons.A Ouessant, les portes sont toujours ouvertes, jamais fermées à clef. J’aime ça, on ferme juste les portails des jardins pour que les moutons ne mangent pas les fleurs.

Gm. : Avez vous trouvé à Ouessant des personnages susceptibles de vous inspirer ?

J.R. : Oui , il y en a eu, mais je n’ai pas encore écrit les livres, c’est en moi ;

Louis Cozan est parmi eux et aussi Jean-Yves, des personnages intrigants, du rocher brut qu’on peut travailler mais ce n’est pas encore arrivé.En fait, jusqu’à maintenant, je n’écris que sur Madagascar, pas forcément sur place. Mes personnages peuvent aller ailleurs mais sont toujours d’origine malgache. Je ne sais pas si après celui que j’écris, je changerai d’enracinement pour les personnages, c’est vrai que Ouessant commence à peser lourd dans la balance.

Gm. : Aujourd’hui vous vivez à Madagascar ?

J.R. : Depuis 2016, nous sommes venus en France pour des raisons familiales, pour s’occuper des parents de mon épouse et nos enfants qui ont 13 et 16 ans vont faire leurs études ici.

Gm. : Comment vous êtes tombé dans la littérature ?

J.R. : Comme Obélix, je suis tombé dans les livres tout petit. Les livres, la lecture, m’ont mené à l’écriture.

Gm. : Parmi ces livres sur le chemin de la littérature, y avaient-ils des auteurs de l’océan indien ?

J.R. : Il y a eu des auteurs malgaches, puis j’ai fréquenté la bibliothèque du centre culturel français. A l’époque, les Harry Potter, c’était les Club des 5, les 6 compagnons… Dès ce moment, j’avais un petit club et je voulais écrire des aventures.Le centre culturel s’appelait Albert Camus et je croyais alors qu’il était malgache !

Gm. : Et vous avez lu Camus …

J.R. : Oui et d’autres, j’ai lu en français de la littérature française.

Gm. : Vous venez d’une île-continent, vous êtes à un salon du livre insulaire, ça existe la littérature  insulaire, elle se distingue de la  littérature ?

J.R. : Je ne crois pas à cette distinction, par contre les écrivains sont peut être des insulaires même si ils ne sont pas nés dans une île. Mes auteurs préférés, par exemple Céline, Philippe Djian, Pascal Quignard ne sont en rien des insulaires mais je me sens plus proche d’eux que des écrivains insulaires même si j’aime Patrick Chamoiseau. Je crois que nous sommes tous un peu insulaire. On a à la fois l’envie de se faire connaître par le Monde, de le connaitre et en même temps on a besoin de replis sur soi importants ; ils sont nécessaires dans ma vie, j’ai besoin de me replier pour écrire à ce vaste monde. Je sens ça aussi chez des écrivains qui ne sont pas insulaires, je me dis qu’on est tous un peu insulaires.

Gm. : Vous écrivez en malgache ?

J.R. : Parfois, mais j’écris plus spontanément en français. J’écris en malgache sur commande. Comme je vous l’ai dit, c’est la lecture qui m’a emmené à l’écriture mais très vite les livres malgaches ne m’ont pas suffit, il n’y en avait pas assez. Sur ce constat, avec des amis, on essaie de redynamiser la littérature malgache : on a créé il y a 2 ans, une revue qui s’appelle « Les belles pages », le n° 4 va sortir. Il nous faut booster l’écriture malgache, sinon il y aura que des gens comme moi un peu perdus dans leur francophonie, mais bon c’est ma vie. Je suis venu en France, j’ai épousé une française, j’écris en Français. Dodo Vole, notre maison d’édition, publie des livres pour enfant que je traduis en malgache Je traduis des contes  français en malgache et des contes malgaches en  français.

Gm. : Dans chaque langue, les mots emmènent quelque part. Un mot et sa traduction ne sont pas toujours corrélés au même imaginaire…

J.R. : C’est pour ça que je renonce à traduire mes propres textes, j’ai traduit des romans du français en malgache et des textes d’amis malgaches en français. Quand j’ai essayé pour mes textes, j’avais envie d’écrire autre chose à la suite de la première phrase traduite au lieu de traduire la deuxième phrase du livre originel. Tant que ce n’est pas publié, on peut s’amuser à ça, à s’entrainer à faire autre chose, et après travailler l’original mais ce n’est plus le même texte

Gm. : Il y a une refonte…

J.R. : Quand c’est le texte d’un autre, on est obligé de traduire la deuxième phrase, sinon c’est une autre création.  Mais je préfère qu’un autre traduise mes livres.

Gm. : Vous devez avoir un bon lectorat à Madagascar …

J.R. : Les Malgaches lisent beaucoup mais notre travail est de se faire acheter par les bibliothèques et les centres de lecture car il ya un lectorat mais pas de marché. La situation économique est tellement difficile que livre est la dernière chose que les gens achètent, et encore après la dernière chose.Si on vend 200 exemplaire d’un livre c’est un best seller.

Gm. : Les livres sont-ils si chers ?

J.R. : Même en faisant pas cher, j’ai un ami éditeur qui a fait l’expérience de vendre à 2 €, au lieu de 15 €, c’est pareil. Ce n’est pas tant le prix, c’est que les gens sont sortis de l’habitude d’acheter des livres.

Gm. : C’est terrible…

J.R. : On essaie de recréer le besoin de livres et de transmettre aux gens l’idée que la lecture peut les enrichir. A une période la lecture a été dénigrée et aujourd’hui avec la crise économique, le livre ça ne se mange pas !

Gm. : Vous avez une certaine notoriété…

J.R. : La communication est importante.Pour nous les auteurs venant de loin, le parcours est difficile, le relais de ce que nous faisons est difficile. Dans mon parcours, au début j’ai voulu faire oublier mon origine,  je ne voulais pas être mis dans un tiroir, dans le tiroir « écrivain malgache ». Au bout d’un moment on se rend compte que ça fait partie de nous, on ne peut pas l’oublier et on cherche à mettre ça en valeur car ça nous caractérise.On fait des aller-retour… à la fois je ne veux pas qu’on me colle une étiquette mais je veux qu’on me reconnaisse quand même.Et ça, jusqu’à ce qu’on soit identifié et reconnu par et pour notre seule écriture.

Propos recueillis par Gilles Luneau

 

Lettres de Lémurie

Format étroit, inhabituel, sur la base de deux carrés, superbe couverture, maquette dans la même veine, Lettres de Lémurie rassemble élégamment des textes de écrivains du sud-ouest de l'océan indien (Comores, Madagascar, Maurice, La Réunion). La Lémurie : "un continent mythique dépositaire d’un rêve d’une humanité lémurifique, c’est-à-dire à notre propre (dé)mesure et selon nos préjugés" selon Johary Ravaloson. À l’origine, Les révélations du Grand Océan (1927) de Jules Hermann "ouvrent une voie royale à notre imaginaire et inspirent plus d’un auteur de nos îles : Robert Edward Hart (1891-1954), Malcolm de Chazal (1902-1981), Jacques Rabemananjara (1913-2005), Xhi et M’aa ou encore les éditions Grand Océan." Par cette forte charge symbolique, les auteurs contemporains rassemblés par la revue veulent inverser la perspective coloniale toujours vivace et faire de leurs îles du bout du monde l’origine sinon le prétexte. Le premier numéro a été lancé lors du Salon Étonnants Voyageurs à Saint-Malo en mai 2018 et distingué par le Grand prix du salon du livre insulaire 2018. 

24 auteurs y ont contribué  en langue de la Lémurie (créole, malagasy, shimaore, shikomor, etc.) avec traduction en français : Arnaud Léonard - Naivo - Saindoune Ben Ali - Shenaz Patel - Jean-Louis Robert - Soamiely Andriamananjara - Ananda Devi - Touhfat Mouhtare - Emmanuel Genvrin - Johary Ravaloson - Monique Merabet - Amal Sewtohul - Adjmaël Halidi - Monique Séverin - Raharimanana - Mathieu Jung - Johana Rasoanindrainy - Soa Hélène - Ambass Ridjali - Douna Loup - Mialy Ravelomanana - Nassuf Djailani - Rija Al Jonah - Nicolas Gérodou.

 

 

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