photomontage Michel Monteaux©

Le Massif qui cache la forêt

Depardieu. Comme beaucoup, j’adore l’acteur. Sa délicatesse, sa force, sa subtilité, sa puissance, son rire, j’adore tout ça. Et même si je tiens le film qui le fit découvrir, j’ai nommé cette bouse intitulée les Valseuses, pour une dégueulasserie machiste, je ne me lasse pas de lui en tant qu’artiste. J’aime les grands acteurs et il en fait partie. Un géant. Dont la carrière est largement derrière lui.

Voilà qu’il porte sur ses massives épaules le colossal non-dit de la culture du viol, tel un chiffon rouge dans lequel s’engouffrent les débats. Les médias adorent agiter des questions mal posées. En concentrant sur sa personne des interrogations biaisées Depardieu sert de paravent, oppose un écran opaque aux vraies remises en cause, celles qui révulsent l’ordre patriarcal. On en est à se demander si Depardieu serait un vrai violeur ou juste un joyeux luron, certes un brin lourdingue, mais qui « fait du gérard » et c’est pas bien grave, hein, sacré Gérard ! Quoi, il laisse ses gros doigts trainer dans les culottes de stagiaires terrorisées ? On va pas en faire un fromage ! Quoi, ses partenaires tout autant tripatouillées en plein tournage n’osent pas réagir ?  C’est le jeu, ma pauvre Lucette ! Le statut du grand tourmenteur est tel que nul n’ose le contrarier sur les plateaux. D’autant plus que quand il n’est pas bourré il se montre charmant avec les équipes. L’ogre du cinéma français se comporte comme un sagouin et voilà que ça a l’air de surprendre médialand ? J’ai moi-même publié, sur ce site, en 2004, un textesur le sujet qui n’avait déjà rien de nouveau, vu que ça fait quarante ans que ça dure et que tout le monde le sait, et que personne ne fait rien. Alors pardon mais qu’on ne nous fasse pas le coup du scoop quand on nous sert du super réchauffé. Le problème n’est pas Depardieu, le problème c’est l’hypocrisie générale. Tout le monde aujourd’hui se déclare horrifié par les violences « sexistes et sexuelles », comme on dit pour ne jamais employer le terme « violences machistes » qui dénoncerait trop clairement les coupables. Mais sous la fausse empathie, sous la question de savoir s’il faut empêcher le Gros de tourner ou effacer ses films passés ou que sais-je quel autre coup d’épée dans l’eau, la culture du viol s’accroche, résiste, persiste et signe. Tant qu’on en sera à se demander si oui ou non on retire sa légion d’honneur au Falstaff du cinoche hexagonal, abus et agressions continueront tranquillement à l’abri des leurres posés par la vigilance patriarcale. Silence, on viole…

Les grandes actrices, que j’adore aussi, figurez-vous, les Bardot, Bouquet, Baye, Ardant, etc, surprennent quand elles prennent la défense du pachyderme. Elles ne font que révéler par la candeur de leurs propos qu’elles ont débuté dans la carrière à une époque où elles n’avaient pas l’ombre d’un choix. Sous contrôle machiste absolu. N’aiment pas les emmerdeuses ces types-là. Ça faisait tellement partie du jeu qu’elles l’ont intégré dans leurs schémas mentaux : soit elles laissaient faire, soit le cinéma se passerait d’elles. Sans compter qu’à ce jour, devenues elles-mêmes des stars telles que personne ne se permettrait de les agresser, elles peuvent se contenter de défendre celui qui est leur ami, qu’elles voient sous un angle différent et ce n’est pas moi qui irai le leur reprocher. Chacun·e sa logique. Ne dit-on pas qu’une amie (ou un ami) est celle, ou celui, qu’on appelle en pleine nuit quand on a tué quelqu’un et qu’on ne sait pas quoi faire du corps ? Voyez-vous comme il est simple de dériver vers une toute autre question quand le sujet principal n’est pas posé ?

L’important n’est pas là. L’important est ailleurs. Notre société est tissée, au plus profond de ses moindres filaments, dans la culture du viol. Quiconque en doute peut se référer aux mythologies grecques et romaines qui chroniquent ad nauseam les multiples manières dont héros et dieux s’y prenaient pour agresser les femmes et leur imposer des enfants non désirés. Ça fonde les structures mentales en vigueur aujourd’hui. Depuis toujours, chaque jour, tout le temps, par tous les temps, partout, dans tous les milieux, à toute heure, des agressions sexuelles sont commises par milliers. Sur des femmes adultes, et surtout sur de très jeunes femmes, des mineures, et aussi sur d’innombrables enfants. Oui, des enfants. Ne pas les oublier dans l’atroce décompte des démolis de l’ordre sexuel dominant. On le sait. Plus personne ne le nie. Mais on persiste à faire mine de s’en étonner. L’immense majorité des victimes resteront silenciées à l’ombre du grand étouffoir patriarcal. Pendant que les médias distraient la galerie, des bataillons de blessé·es pansent leurs plaies dans l’obscurité. Et c'est vers elles que se tourne ma solidarité, ma sororité premières. Non seulement je les crois, mais je les soutiens inconditionnellement.

Allumer des projecteurs sur cette nuit. Que la loi cesse de protéger les violeurs. Traquer la culture du viol dans ses moindres recoins. Dans ses affirmations les plus écrasantes : pornographie et prostitution. Au lieu d’ergoter à l’infini sur sa Légion d’Honneur, dont je rappelle que le Massif la partage, entre autres, avec Franco et Poutine (ce qui relativise la notion d’honneur) ne serait-il pas plus avisé de dédier de l’espace médiatique aux juristes, en particulier féministes, qui travaillent depuis des années sur la manière dont la loi pourrait être changée ? Par exemple, Catherine Le Magueresse, dans son livre Les pièges du consentement (éditions iXe, 2021) tente de répondre à la question « Que vaut le consentement d’une femme dans un contexte de domination culturelle ? ». Il s’agit de réfléchir, de s’inspirer de législations fonctionnant déjà dans d’autres pays, de donner à ce débat vital la place qu’il mérite. On préfèrerait l’écouter elle plutôt que les ex-présidents. Macron prend la défense de l’acteur tout en affirmant son attachement à la cause des femmes. Hollande affirme ne penser qu’aux victimes. C’est déjà moins obscène. Mais si vous étiez sincères, vous qui avez eu ou avez encore le pouvoir d’agir, vous auriez moins parlé et plus agi. Vous êtes des bavards immobiles.

Quant au boys club qui monte au créneau dès qu’un des leurs est égratigné, qu’il s’appelle Depardieu, Hulot, PPDA, Besson, Beigbeder, Gainsbourg, Polanski, Bedos, Cauet, Plaza ou autre (et tout laisse penser qu’ils sont beaucoup plus nombreux), arrêtez les gars, mettez une sourdine. Ça se voit trop qu’en défendant vos potes, vos copains, vos Gérards à vous, vous ne cherchez à protéger que vos privilèges.

Depardieu en Père Noël, avec dans sa hotte des lois rédigées par des juristes qui ont compris le problème et veulent se donner les moyens de le résoudre, c’est le cadeau que je nous souhaite. A toutes et tous. 

PS : il n’y a pas de date pour les cadeaux. Cet article nous est offert par Isabelle Alonso, ce qui nous honore. On peut le retrouver - avec plein d’autres tout autant empreint de sensibilité et d’humour - sur son blog.

Cet article – texte, dessin, photographie ou infographie - vous a plu par les informations qu’il contient, par l’éclairage qu’il apporte, par la réflexion ou l’inconfort intellectuel qu’il provoque, par sa liberté de ton, par le sourire qu’il fait monter à vos lèvres… SOUTENEZ NOUS ! Il n’est de presse libre sans indépendance financière. GLOBAL est une association de journalistes sans but lucratif, sans publicité, qui ne vit que des abonnements et dons de ses lecteurs, lectrices. Pour s’abonner et soutenir c’est ici.

MERCI DE VOTRE SOUTIEN !

« L'information est indissociable de la démocratie et les journaux d'informations sont faits pour former et nourrir des citoyen-ne-s plutôt que de les distraire »
Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL