Censure à France Culture

Messieurs les censeurs, rendez l’antenne à Jean-Louis Bourlanges ! C'est par cette apostrophe péchant par le genre que MM Arthur Anglade et Alexandre Mirlesse, respectivement spécialiste des études publicitaires et diplomate en poste à l'étranger, conjurent Mme Sandrine Treiner, directrice de France Culture, de revenir sur sa décision d'éloigner Jean-Louis Bourlanges du micro de L'Esprit Public, l'émission dominicale animée par Philippe Meyer sur ladite radio. Les raisons en sont clairement exposées dans cet appel à pétition:

Chaque dimanche matin ou presque, depuis plus de quinze ans, l’essayiste et ancien député européen, Jean-Louis Bourlanges était au micro de L'Esprit Public sur France Culture pour, selon la formule rituelle du producteur Philippe Meyer, “commenter l’actualité de la semaine écoulée”.
“Était”, car il vient d’en être brusquement écarté.
Dans un message lu  à l’antenne, la directrice de France Culture, Sandrine Treiner, a motivé sa décision par “l’engagement public de Jean-Louis Bourlanges auprès d’Emmanuel Macron”. Celui-ci poserait à la chaîne “un problème insoluble”, tant pour “l’équilibre [des temps de parole] entre toutes les familles politiques” que pour “la crédibilité de[s] antennes” de Radio France. Déclaré persona non grata jusqu’à la fin de la campagne présidentielle, Jean-Louis Bourlanges vient d’annoncer, dans un mot d’adieu aussi digne qu’émouvant, son départ définitif de l’Esprit public.

Cette décision a profondément heurté tous ceux qui, comme nous, ont souvent admiré la verve de Jean-Louis Bourlanges, sa sincérité, sa hauteur de vue et sa culture éblouissante, sans toujours partager ses idées. Qu’il résulte ou non des protestations adressées à la rédaction de France Culture par des militants furieux de l’avoir entendu décrire leur candidat comme “sournois, arrogant et corrompu” (L’Esprit public du 12 février 2017, 26’30’’), son ostracisme nous interroge et nous inquiète, d’autant qu’il n’est justifié par aucun argument valable.

Évacuons rapidement la question du temps d’antenne. Les recommandations du Conseil supérieur de l’audiovisuel en la matière sont sans équivoque : pendant la pré-campagne (du 1er février au 19 mars), “les télévisions et les radios allouent aux candidats et à leurs soutiens des temps de parole ou d’antenne en tenant compte de leur représentativité et de leur implication effective dans la campagne”. N’entrent dans ce calcul que « le temps de parole d’un candidat, les interventions de soutien à sa candidature et l’ensemble des séquences qui lui sont consacrées, si celles-ci ne lui sont pas explicitement défavorables » (recommandation du 7 septembre 2016).
Même à supposer que M. Bourlanges s’implique “effectivement” dans la campagne d’Emmanuel Macron - ce qui reste à démontrer -, rien n’empêchait France Culture de “tenir compte” de ses interventions dans le calcul du temps d’antenne dévolu au candidat. D’autres chroniqueurs de l’audiovisuel privé et public sont déjà soumis à un régime analogue. De Roselyne Bachelot à Daniel Cohn-Bendit, ils sont nombreux à continuer d’officier sur les ondes malgré leurs sympathies politiques déclarées. Interrogé informellement par Philippe Meyer sur le cas particulier de M. Bourlanges, le CSA n’a d’ailleurs formulé aucune objection de principe à sa présence sur le plateau de L’Esprit public pendant la campagne présidentielle.

Les véritables raisons de la décision prise par France Culture sont donc à chercher ailleurs. Sous le vernis juridique, il s’agit bien d’un choix éditorial, que Mme Treiner pose en ces termes : “Comment une personnalité déclarée aux côtés d’un candidat pourrait-elle raisonnablement continuer à commenter la campagne électorale et donc son propre candidat et ses adversaires ? C’est évidemment impensable.”
Comme la plupart des sophismes, la question est tout à fait réversible. L’”impensable” ne serait-il pas que les intervenants de l’Esprit public - une émission dont l’objet-même consiste à faire débattre des “spectateurs engagés” de sensibilités différentes - se voient refuser, pour cause de campagne électorale, le droit d’exprimer leur appréciation sur tel ou tel candidat ? Jean-Louis Bourlanges, il est vrai, a fait un pas de plus : il a souhaité publiquement l’élection d’Emmanuel Macron. D’aucuns salueraient un effort de transparence, propre à aiguiser l’esprit critique des auditeurs. Hélas, Mme Treiner voit les choses autrement.

Peu lui importe que Jean-Louis Bourlanges ait comparé M. Macron, quelques heures seulement après s’être prononcé en sa faveur, à des figures historiques aussi peu rassurantes (sous la plume d’un centriste) que le populiste général Boulanger ou le cryptofasciste colonel de la Rocque, dans une tribune pleine d’ironie et de mordant. Peu importe aussi qu’il ait dénoncé, quelques jours plus tôt, le “caractère sectaire” de son mouvement (L’Esprit public du 12 février 2017, 27’35”). Peu importe, enfin, qu’il ait soutenu en 2016 l’un des candidats aux primaires de la droite et du centre sans que personne ne s’en soit ému. Depuis son ralliement, le voilà comme frappé d’une présomption irréfragable de partialité envers le candidat d’”En marche !”, et sommé de se taire.

En prenant ce parti injuste, la direction de France Culture a joué l’esprit de géométrie contre l’esprit de finesse, le principe de précaution contre la liberté d’expression. Elle a offensé ses auditeurs en sous-estimant leur discernement. Elle a privé le débat politique d’une de ses voix les plus inspirées, particulièrement sur les questions européennes que Jean-Louis Bourlanges, fort de son expérience à Strasbourg et Bruxelles, excellait à faire comprendre au public le plus rétif. Elle a, surtout, cédé à une conception clanique de la politique, où le choix d’un candidat impliquerait nécessairement une dévotion absolue à sa personne et la mise en veilleuse de tout esprit critique. Conception à laquelle L’Esprit public, avec ses débats policés empreints d’honnêteté intellectuelle, d’attention bienveillante et de camaraderie, résiste vaille que vaille dans l’atmosphère toxique d’une campagne à nulle autre pareille.

Auditeurs aussi fidèles que critiques de l’émission depuis nos années de lycée, nous n’aurions jamais cru devoir un jour prendre la plume pour paraphraser ce que Jean-Louis Bourlanges a su dire, avec infiniment plus d’éloquence, dans sa lettre aux auditeurs diffusée hier. Si nous le faisons aujourd’hui, c’est pour appeler ceux qui partagent notre malaise à le faire savoir, via la pétition disponible en ligne, à la direction de France Culture. Sans ignorer les pressions auxquelles elle doit faire face, ni les contraintes propres au service public dont elle a la charge, Mme Treiner s’honorerait en revenant sur sa décision. Il en va d’une certaine idée de la radio, de la démocratie, des libertés, du débat intellectuel ; d’une certaine idée, en somme, de l’esprit public.

Arthur Anglade est spécialiste des études publicitaires.

Alexandre Mirlesse est diplomate et auteur d’un livre d’entretiens sur l’Europe (En attendant l’Europe, La Contre Allée, 2009).
Ensemble, ils ont publié le livre satirique Vote et Tais-toi (Hugo, 2012) à l’occasion de la dernière campagne

 La pétition ICI

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