L'humanité et l'honneur

Ancien chef de bataillon breveté d’état-major, Francis George éclaire par une analyse historique le déficit de réflexion stratégique européenne et l’impuissance qui en découle face à la guerre d’agression russe en Ukraine.

En septembre 1938, la France et l’Angleterre tétanisées cédèrent devant Adolf Hitler, agresseur nazi de la Tchécoslovaquie. Edouard Daladier, président du conseil français et Neville Chamberlain, premier ministre britannique, signèrent un accord entérinant l’annexion de ses territoires germanophones, les Sudètes. Certes, nos dirigeants européens de février 2022 n’ont pas signé d’accord avec la Russie, mais leur peur d’un conflit les conduisit à ne pas s’opposer à sa violente agression de l’Ukraine. Profitant de la faiblesse des démocraties en 1940, le dictateur précipita le monde dans un carnage.

Aujourd’hui, cet agresseur ne se contente pas d’annexer des portions russophones du territoire ukrainien ; il envahit ce pays européen souverain dont les dirigeants ont été élus démocratiquement et martyrise ses ressortissants. Demain, cette faiblesse encouragera d’autres tyrannies en Asie particulièrement, comme le dirigeant nord-coréen et les militaires birmans l’ont bien compris avec la connivence patiente des dirigeants chinois. L’Histoire dénoncera la douillette impréparation des pays occidentaux et l’aveuglement de leurs dirigeants que les précédents tchétchènes, syriens, autant que les constantes obsessions du dirigeant russe, auraient dû alerter.

Elle interroge, singulièrement, sur la légèreté des dirigeants européens actuels et passés quant à la construction d’un outil de défense à la hauteur de nos valeurs. Et nous autres, français, ne sommes surtout pas exempts de reproches depuis le rejet de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954. Aujourd’hui, l’effondrement des effectifs militaires français, particulièrement celui de nos réservistes que stigmatise le colonel Michel Goya dans son dernier ouvrage « Le temps des guépards" – La guerre mondiale de la France » (Editions Tallandier – 2022), démontre, avec l’appel à ses réserves syriennes et tchétchènes de l’autocrate russe, l’insuffisante réflexion de nos dirigeants et de leurs stratèges militaires. L’embarras de leurs prestigieux retraités sur les plateaux d’information en continu, le manque de perspectives que les stratèges convertissent en libertés (temps et espace principalement), résultent d’une insuffisante vision politique. Fort d’une vision politique puissante, c’est dans l’incertitude du brouillard de la guerre que les meilleurs stratèges maitrisent les risques et emportent la décision ("Entrer en stratégie"- Général Vincent Desportes – Robert Laffont).

Fort justement, la déontologie accuse aussi ceux qui, à l’issue de leur mandats politiques, ont assuré notre dépendance aux énergies fossiles de l’agresseur ; elle moquera, demain, les promoteurs naïfs d’une mondialisation commerciale et financière dérégulée, faisant fi des droits humains. L’amplification actuelle de l’effort militaire allemand n’est pas encore à la hauteur de la désinvolture avec laquelle Mme Angela Merkel n’assura pas la modernisation de la Bundeswehr. A cet égard, il est probable que la pugnacité nouvelle de Mme Ursula von der Leyen à vouloir affranchir rapidement l’Europe du gaz russe et financer l’armement des résistants ukrainiens, trouve sa dynamique dans quelque remord de la ministre de la défense allemande qu’elle fût.

Alors que les faits démontraient l’imminence d’une agression, l’Histoire condamnera l’inaction occidentale qui priva le territoire ukrainien d’une force dissuasive ; elle était crédible avec du courage et de la volonté, c’est-à-dire avec cette vision politique puissante qui fit défaut. Qui peut croire qu’une économie russe, à la structure et au poids relatif si faibles, puisse agresser sans risques fatals l’agrégat et la technologie des forces occidentales couplées à la détermination des héros ukrainiens. Telle eût été la vision politique d’un Winston Churchill ou d’un Charles de Gaulle, convaincus que notre puissance résidait dans des forces morales, des forces conjointes et solidaires s’éveillant à la souffrance des peuples européens. De Gaulle qui, menacé du feu nucléaire par l’ambassadeur soviétique, lors de la crise des missiles de Cuba en 1962, invita l’impétrant à s’asseoir et à mourir avec lui.

Avec une conviction à la hauteur de ses contradicteurs, je soutiens l’idée que le président du Conseil de l’Union Européenne aurait dû convaincre tout ou partie de ses collègues de constituer une force terrestre, aérienne et maritime à même de faire contrepoids au géant russe. Présente sur le territoire ukrainien à la demande de son courageux président, elle aurait dissuadé le pouvoir russe d’entreprendre son œuvre de mort ; une œuvre que notre attentisme qu’il surveillait, autant que l’engagement américain de ne pas intervenir, a encouragé.

Nous regretterons amèrement le refus américain de transférer les MIG 29 polonais aux forces armées ukrainiennes, ce transfert dut il exacerber le risque nucléaire tactique. Ce refus, comme celui d’une zone d’exclusion aérienne en Ukraine, annonce un renoncement jamais sérieusement envisagé : la prise de risque nucléaire du peuple américain de 2021, sur son sol. Dominique Schnapper, éminente sociologue et fille lucide de Raymond ARON a envisagé cette faiblesse dans un article stigmatisant nos dérives populistes (Le Monde – 18 février 2022). Au moins ce conflit aura t-il démontré l’inconsistance de leurs girouettes. Plus grave, ce refus interroge depuis sur la consistance des garanties de l’OTAN ; l’agression ukrainienne vient de démontrer que le refus d’un membre, qu’il fût le plus puissant ou l’un des derniers admis, paralysait l’organisation. Ces renoncements avant-coureurs ne sont que les augures de malheurs à venir ou d’un sursaut salutaire.

Restent les sanctions économiques qui préservent encore certains des intérêts russes. Les dirigeants européens sont convaincus qu’ils conforteront, demain, ceux de l’Union Européenne et feront lourdement contrepoids aux autres puissances. C’est un pari veule sur l’essoufflement de la Russie que sa démographie laisse présager. C’est aussi une immense incertitude à laquelle l’Europe est soumise alors qu’une stratégie efficiente repose une vision politique claire et déterminée.

Le succès des démocraties réside dans l’humanité, l’honneur et le courage, l’assise d’une vision Winstonienne. Il nous faut des hommes et des femmes politiques à la hauteur de leurs illustres prédécesseurs, des lutteurs de fond.

Francis GEORGE,
Ancien officier de réserve diplômé d’état-major 13 mars 2022

 

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