Nicolas Kurtovitch

Arpenteur céleste

L’écrivain calédonien Nicolas Kurtovitch est, jusqu’au 27 décembre 2019, en résidence d’écriture au sémaphore du Créac’h à Ouessant. L’occasion de revenir sur sa carrière et son lien à l’île du Ponant.

Nicolas Kurtovitch a participé à l'écriture des premières lignes de la relation entre le salon international du livre insulaire d'Ouessant et la Nouvelle Calédonie.
Il était en effet de la première rencontre organisée par les responsables du salon ouessantin, l'association Culture, arts et lettres des îles (Cali), avec des écrivains et officiels calédoniens, en 2002. La première aventure entre la plus à l'ouest des îles du Ponant, Ouessant, et une des Mélanésiennes, chapelet d'îles situé au large de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie. Frédéric Ohlen, écrivain calédonien, avait ouvert la voie l'année précédente, en prolongeant son séjour après sa participation au salon du livre insulaire.

Ecrivain des deux mondes

C'est peu dire qu'un fossé sépare ces deux mondes, ces deux univers, ces deux cultures, réunis au sein de la même République.
Nicolas Kurtovitch en sait quelque chose, lui qui, en observateur attentif et citoyen impliqué dans la vie politique et culturelle locale, tente inlassablement de rapprocher les peuples.

Ce fils d'immigré yougoslave, son père a quitté Sarajevo en 1945, est né le 20 décembre 1955 à Nouméa. La branche maternelle de sa famille descend de Jean Taragnat, l'un des premiers français à avoir débarqué en Nouvelle-Calédonie en 1843.
Dans une telle lignée, le jeune Nicolas Kurtovitch ne pouvait rester indifférent au difficile équilibre qui règne à Grande Terre et dans les Îles Loyauté entre Kanaks (peuple autochtone) et Caldoches (descendants de colons et bagnards). C'est habité par une impérieuse nécessité d'écrire qu'il publie son premier ouvrage, Sloboda , en 1973. Il a alors 18 ans.

Cet écrivain prolifique, l'un des plus importants de Nouvelle-Calédonie, donc des écrivains français, a choisi d'étudier la géographie à l'université d'Aix-en-Provence, avant d'enseigner cette matière dans un collège de Lifou, l'une des Îles Loyauté.

L’amour des gens

On ne s'étonne pas de l'entendre déclarer lors de son arrivée à Ouessant le 30 août dernier :
« j'aime Ouessant, j'aime sa topographie, j'aime sa flore, j'aime sa faune.»
Fidèle à ce qui le tient debout et le fait avancer, il va à l'essentiel, sans fioritures, avec une rare économie de mots : « j'aime Ouessant, j'aime les gens. » Une déclaration qui rappelle le titre de son dernier livre : « L'amour des gens ».

Un amour, une passion, datant de sa première venue au sein de la délégation emmenée par la ministre kanak de la culture, Déwé Gorodé qui a fait forte impression sur le caillou le plus abrupt de la mer d'Iroise.

Le salon du livre insulaire d'Ouessant a enthousiasmé les Calédoniens à un tel point qu'ils ont décidé de créer leur propre salon littéraire dès l'année suivante. Belle performance. Il leur a fallu s'apprivoiser, mettre les formes, respecter les us et les coutumes des uns et des autres. Nicolas Kurtovitch, a participé à cette aventure en menant de front sa carrière d’enseignant et son intense activité littéraire.


Revenir à Ouessant

En quittant Ouessant, Nicolas Kurtovitch se fit la promesse d’y revenir le plus souvent possible.
Pas facile quand on habite aux antipodes, qu'il faut une trentaine d'heures d'avions (eh oui, il faut plusieurs avions) et débourser le prix d'un des billets les plus chers de la planète avant de mettre les pieds en métropole. Et puis après, comme on dit chez nous, Paris-Ouessant, ce n'est pas non plus la porte à côté ! Il faut bien poser un pied à Brest... Aller au Conquet. Prendre le bateau, traverser un majestueux Fromveur capable certains jours de vous mettre le cœur à l'envers et même d'amarrer les bateaux à l'abri.

Nicolas Kurtovitch a pu revenir à Ouessant en 2006, où il a écrit « Haïbun de Ouessant », puis en 2016.
 Haïbun, sorte de carnet de voyage qui alterne prose et poésie, mêle deux styles de narration qui permettent au lecteur de passer d'un côté à l'autre du miroir. En restant dans la même histoire. Une autre dimension. Une balade entre le cœur et l'âme, entre ici et ailleurs.
C'est aussi un haïbun qu'il a l'intention d'écrire pendant sa résidence dans l'ancien sémaphore du Créac'h, où il va vivre jusqu'à la fin du mois de décembre.

Nicolas Kurtovitch a posé ses valises le lundi 2 septembre dans l'ancien sémaphore du Créac'h. Il va passer quatre mois dans la chambre de veille, observatoire exceptionnel à la pointe de l'Europe, à côté du phare le plus puissant de ce continent. Avec un projet bien précis: « je prépare cette résidence d'écriture depuis plusieurs mois. J'ai amassé de la documentation, pris des notes, réuni des éléments pour écrire ce haïbun de Nouvelle-Calédonie. »

Distance et résidence

Cet écrivain-là ne tire pas de bords, il va droit au but.
La résidence d'écrivains d'Ouessant, il y pensait depuis sa création par Isabelle Le Bal, présidente fondatrice du salon international du livre insulaire. Mais son emploi de directeur du lycée protestant Do Kamo (Nouméa) puis de chargé de mission pour la culture au sein du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie lui interdisait une si longue absence. Ce que lui permet désormais sa retraite, prise en 2015.
Pour Nicolas Kurtovitch, « il est important de prendre de la distance pour écrire, nécessaire d'être libéré des contingences immédiates et déconnecté des contraintes du quotidien ». C'est pour cette raison que, dans sa longue carrière d'écrivain, régulièrement invité dans les salons et festivals littéraires, connu et reconnu, souvent primé, sa résidence à Ouessant se place dans la suite logique d'illustres résidences d'écriture comme celles de Wellington en Nouvelle-Zélande, de Villeneuve Lez Avignon, de Trois-Rivières au Québec et, plus récemment, de Shanghai.

Coutume

Dans la tradition de son pays, l’écrivain calédonien a fait la coutume, sur la terrasse de la mairie fermée pour l'occasion. Il a accroché les nuages couvrant Ouessant ce jour-là, masses cotonneuses toutes en nuances de gris qui avaient auparavant flotté au-dessus de la Nouvelle-Calédonie, pour saisir d'un regard la même mer qui baignait hier les îles Mélanésiennes et se love aujourd'hui dans la baie de Lampaul. Des éléments qui relient les humains par delà les continents et les océans.

Tutoyant le cosmos, choisissant soigneusement ses mots, Nicolas Kurtovitch a entraîné une vingtaine de Ouessantins dans ce moment de poésie intense, de pure concentration et d'émotion. Aucun mot n'est tombé là par hasard.
« Il faut respecter ce que l'on nous offre ».

Ses cadeaux au maire de Lampaul et à l'association Cali, la coutume, il les a aussi consciencieusement choisis : étoffe, livres, sel, vanille... Et un billet de banque, symbole de la circulation du sang.


Le tour de soi-même

Suite à un accueil qu'il qualifie lui-même de « très chaleureux », Nikolas Kurtovitch s'est installé dans la chambre de veille de l'ancien sémaphore pour travailler : « c'est un lieu très impressionnant, la proximité de la côte rocheuse, ajoutée à la hauteur de la salle de vigie où je m’installe pour écrire, donne un côté surréaliste, irréel à ce début de résidence. »
Être ainsi projeté d’une île comme la Nouvelle-Calédonie, qui vit des jours compliqués et où règne toujours la violence, à l'île d'Ouessant, si différente à tous points de vue, laisse le poète pensif et l'oblige à faire des efforts pour réaliser que son rêve est devenu réalité.
Le calme et l'isolement feront le reste.
Pendant son séjour, il va rencontrer les jeunes et les moins jeunes, les écoliers, les anciens, faire des lectures publiques, proposer un atelier théâtre aux collégiens.

Pour comprendre vraiment qui est Nicolas Kurtovitch et en brosser un portrait le plus fidèle possible, il faudrait aussi le faire parler pendant des heures de son amour du sport et des sportifs, du basket, du foot, du rugby, de l'athlétisme (sur le bateau qui venait de quitter le continent, il se préoccupait de pouvoir capter les chaînes sportives sur une télévision), de sa passion pour le rock'n'roll, en fan absolu de Neil Young, de sa curiosité pour les religions, notamment le tao, ravi d'avoir rencontré un druide à Ouessant, Gwenc'hlan Le Scouëzec, lors d'un précédent séjour...
En quatre mois de résidence d'écriture, Nicolas Kurtovitch, arpenteur céleste, véritable passeur qui ouvre des portes, rend palpable des éléments diffus grâce à la force brute de son écriture, homme aux multiples centres d'intérêt, va avoir le temps de faire le tour d'Ouessant, comme les aborigènes d'Australie font le tour de leur lieu sacré, Uluru, Ayers Rock : « faire le tour de moi-même ».


 

Nicolas Kurtovitch à Ouessant : la première rencontre avec le public aura lieu le mercredi 30 octobre, à 17 h, à la salle polyvalente de Lampaul.

Derniers livres parus :

Poésie :  Les arbres et les rochers se partagent la montagne, Ed Vent d’ailleurs, 2010

Roman : Les heures italiques, Éditions Au vent des îles, Tahiti, Papeete, 2010.

 

 

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