"L'important n'est pas de sauver des vies mais l'économie"

Frère dominicain brésilien, Frei Betto (75 ans), est une personnalité de la scène spirituelle et politique brésilienne. Théologien de la Libération, ancien conseiller du président Lula, engagé dans la lutte contre la faim et à ce titre consultant pour la FAO, par deux fois lauréat du plus grand prix littéraire brésilien (prix Jabuti), Frei Betto adresse au monde un cri d’alarme qui nous est parvenu par le réseau international de GLOBALmagazine. Dans cet appel au secours, Frei Betto tirele bilan terrifiant du chef de l’État brésilien, Jair Bolsonaro, dans la gestion de la pandémie de Covid-19.

"Lettre aux amis et amies à l'étranger

Chers ami-e-s,

Un génocide se produit au Brésil ! Au moment où j'écris ces lignes, le 16/07, le Covid-19, qui est apparu ici en février de cette année, a déjà tué 76 000 personnes. Il y a déjà près de 2 millions de personnes infectées. D'ici le 19 juillet, nous aurons atteint 80 000 victimes fatales. Il est possible que maintenant, à la lecture de cet appel dramatique, un total de 100 000 victimes soit déjà atteint.

Quand je me souviens que pendant la guerre du Vietnam, en 20 ans, 58 000 vies de militaires américains ont été sacrifiées, j'ai l'ampleur de la gravité de ce qui se passe dans mon pays. Cette horreur provoque l'indignation et la révolte. Et nous savons tous que les mesures de précaution et de restriction adoptées dans tant d'autres pays auraient pu éviter une telle mortalité.

Ce génocide n'est pas le résultat de l'indifférence du gouvernement Bolsonaro. C'est intentionnel. Bolsonaro se réjouit de la mort d'autres personnes. Lorsqu'il était député fédéral, lors d'une interview télévisée en 1999, il a déclaré : "Par ce vote, vous ne changerez rien dans ce pays, rien, absolument rien ! Malheureusement, cela ne changera que si un jour nous nous retrouvons ici dans une guerre civile et faisons le travail que le régime militaire n'a pas fait : tuer quelque 30 000 personnes".

En votant pour la destitution de la présidente Dilma, Bolsonaro a offert son vote à la mémoire du plus célèbre tortionnaire de l'armée, le colonel Brilhante Ustra.

Parce qu'il est tellement obsédé par la mort, l'une des principales politiques de son gouvernement est la libération du commerce des armes et des munitions. Interrogé à l'extérieur du palais présidentiel pour savoir s'il ne se souciait pas des victimes de la pandémie, il a répondu : "Je ne crois pas ces chiffres" (27/03, 92 décès) ; "Nous allons tous mourir un jour" (29/03, 136 décès) ; "Et alors ? Que voulez-vous que je fasse ? (28/04, 5.017 décès).

Pourquoi cette politique de la nécrophilie ? Dès le début, il a déclaré que l'important n'était pas de sauver des vies, mais l'économie. D'où son refus de décréter le confinement, de se conformer aux directives de l'OMS et d'importer des respirateurs et des équipements de protection individuelle. La Cour suprême a dû déléguer cette responsabilité aux gouverneurs et aux maires.

Bolsonaro n'a même pas respecté l'autorité de ses propres ministres de la santé. Depuis février, le Brésil en a eu deux, tous deux écartés pour avoir refusé d'adopter la même attitude que le président. Aujourd'hui, à la tête du ministère se trouve le général Pazuello, qui ne connaît rien aux questions de santé. Il a essayé de cacher des données sur l'évolution du nombre de victimes du coronavirus, a employé 38 militaires dans des fonctions importantes du ministère, sans la qualification requise et a annulé les entretiens quotidiens grâce auxquelles la population pouvait être orientée sur les mesures à prendre.

Il serait exhaustif d'énumérer ici combien de mesures visant à dégager des ressources pour aider les victimes et les familles à faibles revenus (plus de 100 millions de Brésiliens) n'ont jamais été mises en œuvre.

Les raisons de l'intention criminelle du gouvernement Bolsonaro sont évidentes. Laisser les personnes âgées mourir, pour économiser sur les retraites. Laisser mourir les porteurs de maladies préexistantes, pour épargner les ressources du SUS, le système national de santé. Laisser mourir les pauvres, économiser les ressources de la Bolsa Família [revenu minimum d'insertion, ndlt] et d'autres programmes sociaux pour les 52,5 millions de Brésiliens qui vivent dans la pauvreté et les 13,5 millions qui se trouvent dans l'extrême pauvreté. (Données du gouvernement fédéral).

Non satisfait de ces mesures meurtrières, le président a maintenant opposé son veto, dans le projet de loi sanctionné le 03/07, concernant le passage qui exigeait le port de masques dans les établissements commerciaux, les temples religieux et les établissements d'enseignement. Il a également opposé son veto à l'imposition d'amendes pour ceux qui enfreignent les règles et à l'obligation du gouvernement de distribuer des masques aux plus pauvres, principales victimes de Covid-19, ainsi qu'aux prisonniers (750 000). Ces vetos n'annulent cependant pas la législation locale qui établit déjà le port obligatoire des masques.

Le 08/07, Bolsonaro a annulé des paragraphes de la loi, approuvée par le Sénat, qui obligeait le gouvernement à fournir de l'eau potable et des produits d'hygiène et de nettoyage, à installer l’Internet et à distribuer des paniers alimentaires de base, des graines et des outils agricoles aux communautés indigènes. Il a également annulé la mise en place de fonds d'urgence pour la santé des indigènes, ainsi que pour l'accès des indigènes et des Quilombos [peuples traditionnels afro-descendants, ndlt] à une aide d'urgence de 600 reais (100 euros ou 120 dollars) pour trois mois. Il a, de plus, annulé l'obligation du gouvernement de fournir davantage de lits d'hôpitaux, de respirateurs artificiels et d'appareils d'oxygénothérapie pour les peuples indigènes et quilombolas [communautés et lieux de vie des Quilombos, ndlt].

Les peuples indigènes et les Quilombos ont été décimés par la dévastation socio-environnementale croissante, en particulier en Amazonie.

Veuillez faire connaître ce crime contre l'humanité au plus grand nombre. Les dénonciations de ce qui se passe au Brésil doivent atteindre les médias de votre pays, les réseaux numériques, le Conseil des droits de l'homme des Nations unies à Genève et la Cour internationale de La Haye, ainsi que les banques et les entreprises qui abritent les investisseurs tant convoités par le gouvernement Bolsonaro.

Bien avant que The Economist ne le fasse, sur les réseaux numériques, je traite le président de BolsoNero - pendant que Rome brûle en flammes, il joue de la lire et fait de la propagande pour la chloroquine, un remède sans efficacité prouvée scientifiquement contre le nouveau coronavirus. Mais ses fabricants sont les alliés politiques du président...

Je vous remercie de l'intérêt que vous portez à la publication et divulgation de cette lettre. Seule la pression de l'étranger pourra arrêter le génocide qui frappe notre cher et merveilleux Brésil.

Fraternellement,

Frère Betto, le 16/07/2020, jour de Notre-Dame-des-Carmes"

Traduction Anaïs Guéguen

 

 

 

 

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