Vague scélérate

GLOBALmagazine a le plaisir de partager avec son lectorat la nouvelle de Glen Peuly, lauréat du prix spécial du jury du salon du livre insulaire, à Ouessant.

Après plusieurs années de solitude sur son île déserte, Robinson découvre en fin d’après-midi une empreinte de pas sur la plage. C'est à ce moment que l'histoire doit commencer, d’après le règlement du concours de nouvelles du salon international du livre insulaire d'Ouessant.

Soit, commençons donc ainsi, même si pour lui, Robinson, cette histoire a commencé bien avant cette fameuse découverte. «Après plusieurs années de solitude sur son île déserte, Robinson découvre en fin d’après-midi une empreinte de pas sur la plage ». Même s'il a du mal à y croire parce que d'abord il s'appelle Jean-Jean et que, franchement, depuis le temps qu'il y vit, bien malgré lui, cette île  n'est plus déserte du tout. Il l'habite un max, laissant des traces de sa présence partout comme un cabot qui marque son territoire en débarquant au Stiff. L'odeur en moins, peut-être. Quoique...

Un territoire pas bien grand, faut l'avouer. Une sorte d'Ouessant sans Ouessantins et, ce qui est plus handicapant, sans Ouessantines. Surtout « à l'âge où s'amuser tout seul ne suffit plus », comme chantait Brassens. Même si ça soulage les nerfs de temps en temps...

Une île que les amateurs de romans d'aventure de l’hémisphère nord imaginent avec plein de trucs exotiques et des singes qui balancent des noix de coco comme dans Tintin et Milou. Pour les amateurs de romans d'aventure de l'équateur, je ne sais pas trop. Ceux des tropiques, qui n'entravent que couic au zodiaque, seraient parait-il plutôt partagés... D’où leur penchant gay friendly, quoi, comme on dit maintenant. Parce que, par chez lui, comprenez bien, par ce qui est devenu chez lui, bien obligé y'a pas plus de mecs ou de nanas friendly que de beurre dans sa poche. C'est d'ailleurs là le problème: sans beurre, pas de pain-beurre!
Bon d'accord, sans pain, pas de pain-beurre non plus...
Les amateurs de romans d'aventure de l’hémisphère sud rêveraient-ils plutôt d'Esquimaux et d'ours blancs? Pas sûr...
Parce que le caillou de Robinson ne ressemble pas beaucoup aux images d'Epinal des agences de voyage. Point de plages de sable blanc bordées de palmiers à perte de vue, où se baignent quasi nues de généreuses polynésiennes contaminées sans capote par un génial Gauguin syphilitique en rut.

Parti relever ses casiers au large du Nividic, Jean-Jean, par un malencontreux hasard, a effectué un surf géant sur une immense vague scélérate qui a balayé l'Atlantique du nord au sud. « Ce n'est plus la mer, c'est la montagne », dira plus tard du même phénomène Gerry Roufs, navigateur québécois, juste avant de dispraître le 6 janvier 1997 lors d'un funeste tour du monde en solitaire.

Jean-Jean ne connaissait rien à la montagne. Suffisamment toutefois pour savoir que la rude côte de granit qui plonge dans la mer au pied de sa maison ne ressemble pas vraiment aux Alpes. Pas de neige éternelle, pas de Mont Blanc, pas de mer de glace, ni de Pic du Midi.

Il ne connaissait rien non plus au surf ou au paddle, un sport de survie uniquement pratiqué à l'époque par de fréquents naufragés, accrochés à une planche quelconque, voguant vent arrière direct sur les récifs de l’île Keller.

Il s'est retrouvé quelques jours plus tard, sans tirer de bords, drossé sur les rochers d'un îlot perdu dans les Cinquantièmes hurlants. Un endroit pas vraiment sympathique. Si peu habitable que personne ne s'était aventuré à y vivre avant lui.

Une île abrupte, glaciale, bordée principalement de falaises verticales où ne s'aventurent guère que de rares oiseaux marins. Un rocher aux bras grands ouverts aux fougueux vents dominants, à l'impérieuse houle océanique, pour célébrer l'incandescente union apocalyptique des éléments. Quelques ports naturels et d'inaccessibles criques paradisiaques donnent une idée de ses abords déconseillés aux pêcheurs du dimanche.

« Une île, ça se mérite », répètent en boucle chez lui les natifs autorisés aux  prétentieux chinchards ou touristes fraîchement débarqués pour une courte journée sur l’île : on loue un vélo, on bouffe une crêpe à Lampaul, on file à Pern et on revient par le Créac’h et la côte nord.

Un petit tour vite fait bien fait.

Ni marinas, ni starlettes en bikini à l'horizon sur son glaçon en lisière de l'Antarctique. Pas le moindre obèse millionnaire à gourmette en or sur un yacht amarré à vie au ponton.

Rien, nada.

Juste un solide bout de continent fendu d'est en ouest par le milieu. Une particularité géologique qui sent la sécession à plein nez. Comme chez lui, quoi.

Derrière cet estran agressif, où ont dû couler de nombreux rafiots s'il en croit les tonnes de planches et de ferraille qui se sont amassées au fil des siècles, des tempêtes, des abordages de pirates et des trahisons des fidèles sujets de Sa Gracieuse Majesté, résiste une verdure rase, broutée à ras les mottes par une kyrielle de moutons noirs venus d'on ne sait où.

En tout cas pas apportés par Jean-Jean, qui n'avait guère que son couteau quand il s'est retrouvé à moitié à poil au fond de la baie. Parce qu'avant de s'appeler Robinson, grâce au succès planétaire du roman d'un type débordant d'imagination, Robinson s'appelait Jean-Jean Demers. Il fallait en avoir en magasin, de l'imagination, pour appeler Robinson un modeste pêcheur breton.

Il s'appelait Jean-Jean parce que sa marraine voulait l'appeler Jean et son parrain aussi. Ses parents, préférant apaiser des relations familiales déjà assez compliquées comme ça, ont satisfait les deux parties. Il s'appellera donc Jean pour contenter sa marraine, et Jean pour plaire à son parrain. D'accord, ont adopté sa marraine et son parrain, voulant eux aussi éviter les embrouilles qui nuisent aux héritages équilibrés. Demers ça lui vient direct de son père. Sa mère, heureuse femme, n'y est pour rien.

Jean-Jean, habitué au bercement de la mer d'Iroise, propice à la rêverie et au chaud souvenir du sein maternel, sauf par fort coup de vent et mer démontée où il préfère rester à l'abri au comptoir du Fromveur, a dû se remuer le cul pour survivre sur son caillou séché aux secs alizés : pas de maison, pas de femme attentionnée, pas de soupe poireaux-pommes de terre, pas de lit, pas de sales gosses qui se chamaillent, pas de messe le dimanche, pas de coup de rouge à la Duch' pour échanger les dernières  nouvelles en breton...

Une simple voûte céleste en guise de toiture et des températures négatives à fendre les os. Jean-Jean n'en revenait pas : il fait plus froid sous la Croix du Sud que sous l’étoile Polaire! C'est le monde à l'envers.
Il s'est donc remué le cul. Et a fini par s'y faire. Pas forcément à se remuer le cul, mais à habiter seul sur son île déserte.
Jean-Jean, pourtant calme et contemplatif, est rentré dans une colère  noire en découvrant une empreinte de pas sur la plage.
Comment ça, des traces de pas sur mon île déserte ? Non mais c'est quoi ce bordel ? C'est quoi cette histoire ? Qui a inventé ça ? Faut pas déconner!

Le seul habitant sur cette foutue île déserte c'est moi ! Et puis, quand même, faudrait pas trop nous prendre pour des imbéciles, parce que si on était deux, on le saurait ! Depuis le temps que je vis ici...

D'ailleurs, d'après ses calculs, s'il ne se trompe pas, et il se trompe rarement, pour Jean-Jean, on est samedi. Pas vendredi!
Sur une île déserte, t'as pas intérêt à te tromper de jour, sinon t'es mort !
Tu rates la pleine lune, tu rates la marée, tu rates les araignées, tu rates les ormeaux, tu rates tout ce qui est disponible à portée de la main, mais pas tout le temps... La famine ne te rate pas.

Jean-Jean sait qu'il peut se fier aveuglément à sa clepsydre, réglée au goutte à goutte comme une perfusion, plus précise que l'horloge atomique de Maastricht que des ingénieurs géniaux doivent retarder d'une seconde tous les cent ans parce que le système solaire n'est malheureusement pas très précis.

La clepsydre de Jean-Jean, si.

Ou, au départ, il a merdé quelque part.
Ou bien c'est lui. Defoe.

Jean-Jean l'a suffisamment dit et répété : impossible d'avoir un Vendredi sur l’île, c'était un samedi !

Notez que cela peut arriver à tout le monde, de se gourer de jour.
Si le 1er mai tombe un jeudi, vous allez vous croire un samedi. Et vous allez faire la gueule le vendredi parce qu'il va falloir retourner au boulot ! Et je ne vous parle pas du samedi, parce que vous allez vous croire dimanche... C'est vrai ou pas ?

D'ailleurs, c'est pas plus compliqué que ça. En fait, Vendredi savait très bien qu'on était samedi. Il essayait simplement de grappiller une journée de plus pour son week-end, terme générique dans les pays civilisés pour dire qu'on s'en branle que la Terre tourne ou pas.

C'est humain, ces choses-là. Grappiller un jour...

Une sorte de miroir du roman satirique des frères Boris et Arcadi Strougatski, « Le lundi commence le samedi », où la totalitaire autorité soviétique tente de supprimer des jours de repos, bien mérités ou non. Sans doute non.

Vendredi s'est fait gauler, au propre et au figuré et aurait donc débarqué sur la plage un samedi. Un samedi « bennag », comme on dit par chez nous, ordinaire quoi... Comme on dit « un touriste bennag », pas méchant quoi... Un mec simple, simplement vêtu d'une simple marinière. Le genre de fringue original qu'on porte pour passer inaperçu dans la foule des vacanciers au centre du bourg, pas comme dans le haut du bourg, ou pire, le bas du bourg.

Alors comme ça, lui, Jean-Jean Demers, marin pêcheur professionnel devenu sédentaire solitaire par la force des choses, pas du genre à aimer les îles désertes mais plutôt le plancher familier des îles du Ponant, s'est transformé en Robinson. En héros quoi. Carrément !

Mais au fait, d’où ça sort ça, Robinson ? Robin, il connaît, grâce à Robin des bois, un pur-sang anglais, Robin Hood, qui doit donc son nom à sa capuche et non pas aux bois, sorte de Zadiste avant l'heure. Mais Robinson, là, il sèche. D’où ça sort ce nom là, hein ? Ridicule...

Et puis, d'accord, il est devenu une légende, mais, vous en conviendrez, une légende basée sur une énorme supercherie. Jean-Jean serait l'archétype du naufragé sur une île déserte. Un Alexander Selkirk abandonné sur une Juan Fernandez. Comme si ça existait ça, un Alexander Selkirk !... Et une Juan Fernandez !... Non mais franchement ! N'importe quoi...

Vous le savez bien, vous tous, spécialistes des îles, la réalité se cache dans la fiction. Defoe, qui porte décidément bien son nom - « c'est pour de faux » chantent les mômes dans les cours de récréation – sujet de sa Gracieuse Majesté et néanmoins roublard londonien patenté, n'est pas allé pêcher son histoire bien loin. Il a piqué son naufragé en Bretagne et il l'a naturalisé écossais. Car, c'est reconnu par les Nations Unies, les Ecossais sont les rois du whisky, surtout du single malt, le vrai de vrai aussi limpide que l'eau des Highlands, et du tweed des îles Harris, en pure laine vierge tissée à la main en gardant un œil vigilant sur le monstre du Lochness, mais ils connaissent que dalle aux naufragés.

Ils n'ont pas le pied marin en Ecosse. Ça caille trop par chez eux. Les pauvres, ils se les gèlent sous leurs kilts. Impossible de faire du bateau dans cette tenue, avec Marcel et son orchestre qui ballottent à l'air libre sous leurs jupes à carreaux.

Donnez-moi le nom d'un seul navigateur écossais un peu connu, par exemple comme notre Tabarly national... Ne cherchez pas, c'est simple, il n'y en a pas. Ils n'ont que le pied terrien. Une base utile uniquement pour marcher sur les sentiers de grande randonnée à la recherche de leur moi en suivant une pimpante bipède fluo aux jolies fesses emballées dans un mini-short moulant. Déjà qu'un short c'est plutôt court...

Un pied qui doit faire approximativement 12 pouces. Moi j'ai un pouce par pied. Mais les anglais n'ont peur de rien. La preuve.

Environ 33 cm, quoi... Pas le pouce, hein ! Le pied...

Parce que l'authentique Robinson, c'est lui : Jean-Jean Demers, originaire de Pern, en haut à gauche ! Du nord quoi... On ne peut pas avoir que des défauts.

Son canot – je suppose que vous savez que chez nous, en Bretagne de l'ouest, à l'ouest de la Bretagne quoi, on dit « canotte » -, un canot traditionnel, robuste, en bordés de chêne, tout droit sorti des chantiers du Slip, qui ont donné leur nom au slipway en traversant la Manche à la force des biceps, s'est quand même fracassé contre des rochers près du cap Horn. Aussi facilement qu'un gamin écrase une boîte d'allumettes pour faire rire les copains. Crac !

Aussitôt échoué, il a bien sûr, vous vous en doutez, commencé illico à construire un bateau sur son île déserte. Oh, un truc modeste, qui ressemble plus à un Optimist assemblé à l'arrache qu'à un voilier racé en acajou verni taillé pour la course au large.

Car il espère bien ne pas rater la prochaine vague scélérate, qui finira bien par remonter au nord un de ces jours.

Laisser Samedi se démerder avec ses jours fériés.

Retrouver Ouessant.

Peut-être pas retrouver Marie-Thérèse, qui a dû trouver un autre Jean-Jean. Depuis le temps... C'est humain ces choses-là.
On cherche l’âme sœur. Ou le cœur frère.

Quitter ce caillou abandonné dans les glaces.

Les îles désertes ne sont décidément pas faites pour être habitées.

12 juin 2019

 

 

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