Grande vacherie
Pas de vaches au Salon de l’agriculture cette année, au nom de la sécurité sanitaire. Épidémie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC)... La carte postale de la « Ferme France » en prend un coup. Le zoo domestique dressé pour les citadins en mal de représentation de la « campagne » est privé de ses attractions vedettes, les vaches qui nous donnent lait, beurre, fromage et viande. L’absence des vaches est révélatrice de l’agriculture qui domine étables et champs : une agriculture intrinsèquement contre-nature, frisant la paranoïa à l’égard du vivant.
En effet, on a vu ces dernières années cette agriculture cultiver intensivement la méfiance envers le monde sauvage et plus généralement contre tout ce qui relève du Vivant originel, que l’on nomme communément et par abus de langage, la nature, le sauvage. On traque l’herbe qui pousse à coup d’herbicide, on extermine le mulot qui vient glaner son grain, on éradique les hyménoptères et les coléoptères sous des flots d’insecticides, on pulvérise le moindre champignon aux fongicides, on modifie génétiquement les végétaux pour supporter des poisons violents, on élimine blaireaux et renards par prévention de maladies, on déforeste au bulldozer. On interdit aux poules et aux canards de sortir à l’air libre de peur qu’ils croisent un congénère sauvage porteur d’une sale grippe. On fait la chasse aux amours clandestines des sangliers et des porcs. En cas de désobéissance, on abat volailles et bovins. On punit les paysans qui transgressent les interdictions d’ouvrir leur poulailler sur leur jardin, de ramener les vaches de leur estive. Désormais, il convient d’avoir peur de la Nature. Il n’y a pas si longtemps c’était du Sauvage. Telle est la petite musique du politiquement correct aujourd’hui. Bientôt on regardera les fruits et légumes de saison, la blanquette et le poulet rôti, avec méfiance. La nature n’est pas fiable, n’est-ce-pas … Déjà, je trouve que le pigeon posté sur le rebord de la fenêtre me regarde d’un sale œil…
Tout est fait pour ancrer dans les esprits que la seule ferme possible est une forteresse. Une ferme-usine étanche à tout ce qui l’entoure. Et la bonne assiette se doit d’être purifiée par la javel et les pesticides. La vraie ferme familiale en polyculture-élevage serait dangereuse pour notre santé. Pas très propres ces gens-là. Pleins de microbes. Il faudrait intensifier notre extraction de la nature. D’ailleurs, pourquoi ne pas la détruire complètement ? Libérer toutes les zoonoses des forêts tropicales et tous les pathogènes du pergélisol ! Tous les animaux domestiques en mourraient, des humains aussi mais les plus nantis se garderaient les vaccins au nom d’«une seule santé », la leur ! Plus besoin de zones refuges, de zones tampons, de réserves de biodiversité devenues inutiles. On en terminerait avec la sornette d’une santé commune aux plantes, animaux et aux humains.
L’absence de vaches au salon dépose une petite graine dans l’imaginaire collectif : celle d’un monde sans animaux domestiques pour nous nourrir. Je fais confiance à l’industrie des fausses viandes, faux pâtés, faux jambons, fausses saucisses pour arroser et faire croître cette fausse « ferme » avec le soutien des biotechnologies, du numérique et de l’IA pour virtualiser tout ça et faire croquer de la m… en barre à un maximum de gens. Pardon, de l’ultra-transformé. Ultra, c’est vendeur par temps de populisme.
Soyons justes, sur ce terrain, la guerre contre le vivant en temps de paix a commencé il y a longtemps, d’abord contre les paysans, passés en France de 10 millions d’actifs agricoles en 1945 à 761 000 en 2025. Le plus grand plan social de notre histoire, jonché de suicides. Leur remplacement par des ersatz sortis des écoles d’agronomie fut le premier pas de l’empire du faux dans notre quotidien suivi par les hybrides, le dopage des sols et des végétaux, la fracturation des molécules nourricières. Ainsi se substitua l’alimentation à la nourriture. Et la normalisation de l’alimentation « pour notre sécurité » pour mieux globaliser les mêmes produits. Vendre partout la même malbouffe en toutes saisons. Le grand remplacement est déjà là, dans l’assiette. L’autre est un fantasme tout aussi nauséabond.
On regrettera Biguine, la jolie vache martiniquaise de race brahmane, pressentie pour marrainer le Salon : descendante de l’auroch, fruit de métissage entre plusieurs races indiennes, sa venue à Paris était un joli symbole de créolisation du monde et de l’assiette. Et du réchauffement climatique accéléré par cette même agriculture intensive.
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