Le sacarabée Roanne , espace multifonctionnel, à Riorges (42)©️

L’architecture comme atmosphère

Longtemps resté à l’écart des écoles et des doctrines, l’architecte et urbaniste Alain Sarfati revendique une approche singulière de l’architecture, qu’il qualifie volontiers de « néo-baroque ». À l’occasion de la publication de la monographie consacrée à son œuvre, cette posture apparaît sous un jour nouveau : celui d’une architecture attentive aux atmosphères, aux parcours et aux usages. Une démarche libre qui pourrait bien anticiper ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui une Achitecture pop-moderne, soucieuse de réconcilier habitants et environnement bâti.

Lorsque Alain Sarfati ouvre la monographie consacrée à son œuvre par cette phrase — « L’architecture commence par un rêve, celui d’une atmosphère » — il énonce en quelques mots une position qui traverse tout son parcours. Cette affirmation, presque poétique, constitue aussi une prise de distance implicite avec plusieurs dogmes qui ont structuré l’architecture du XXᵉ siècle. Là où certains héritiers de la modernité ont privilégié la logique formelle, la rationalité programmatique ou la radicalité conceptuelle, Sarfati revendique une origine plus sensible du projet : l’atmosphère.

Cette posture éclaire une trajectoire architecturale singulière, qualifiée par son auteur de « néo-baroque ». Le terme ne renvoie pas ici à un vocabulaire décoratif ni à une nostalgie stylistique, mais plutôt à une manière d’envisager l’espace comme expérience vécue, comme dramaturgie sensible. L’architecture n’y est pas envisagée comme un objet autonome, mais comme une situation, un climat, une succession de perceptions.

Dans cette perspective, l’œuvre de Sarfati apparaît étonnamment proche de ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui une Architecture pop-moderne : une architecture qui cherche moins à produire des icônes qu’à générer des relations, des usages et des attachements.

Une architecture contre l’autorité

L’une des phrases qui éclaire le mieux la position de Sarfati est peut-être sa réaction à l’affirmation d’un confrère selon laquelle « l’architecture est un acte d’autorité ». Cette idée le choque. Elle condense pourtant une vision longtemps dominante dans la culture architecturale : celle d’un architecte démiurge imposant une forme au monde.

Sarfati semble appartenir à une tradition opposée. Pour lui, l’architecture n’est pas un geste autoritaire mais un milieu à habiter. Elle n’impose pas un ordre ; elle crée les conditions d’une expérience partagée.

Cette attitude le place à distance de deux références majeures de la modernité européenne : l’ascétisme critique d’Adolf Loos et la doctrine rationnelle associée à Le Corbusier. Sans nier l’importance de ces figures, Sarfati refuse l’idée d’une architecture réduite à un système ou à une théorie. Son approche demeure plus intuitive, plus narrative, plus libre.

L’espace comme séquence

Cette dimension sensible apparaît clairement dans plusieurs réalisations majeures. L’Ambassade de France à Pékin se déploie ainsi comme une succession d’espaces et de cours plutôt que comme un volume unique. L’ensemble compose une série de seuils et de passages où l’expérience du lieu se construit progressivement. On y retrouve une logique presque scénographique : l’espace se découvre, se dévoile, se transforme au fil du parcours.

Une telle approche évoque, par certains aspects, l’esprit du baroque historique — celui de Francesco Borromini ou de Gian Lorenzo Bernini — où l’architecture est pensée comme une expérience dynamique plutôt que comme une composition statique. Chez Sarfati cependant, cette dramaturgie spatiale se déploie sans emphase monumentale. Elle demeure au service d’un usage et d’une atmosphère.

Architecture et mémoire sociale

La transformation des Archives du Monde du Travail à Roubaix constitue un autre moment significatif de cette démarche. Installé dans une ancienne filature industrielle, le projet ne cherche pas à effacer le passé ni à le figer dans une muséographie patrimoniale. Il met au contraire en valeur les volumes, les matières et les traces du travail industriel.

L’architecture devient ici un médiateur entre mémoire et présent. Elle révèle l’histoire d’un lieu tout en permettant de nouveaux usages. Cette capacité à inscrire un projet dans une continuité culturelle et sociale correspond précisément à l’un des principes d’une pratique pop-moderne : faire du bâtiment un fragment d’histoire collective plutôt qu’un objet isolé.

Le bâtiment comme repère collectif

À Roanne, le centre événementiel Le Scarabée manifeste une dimension plus expressive. Sa silhouette singulière en fait un repère dans le paysage urbain. Pourtant, l’édifice ne cherche pas l’iconicité spectaculaire qui caractérise certaines architectures contemporaines.

Son organisation reste lisible, ses accès évidents, ses flux publics clairement structurés. Le bâtiment agit comme une infrastructure civique : un lieu de rassemblement identifiable et partagé. Cette capacité à devenir un repère familier plutôt qu’un objet distant correspond à l’idée d’une architecture destinée à être vécue par le plus grand nombre.

La ville, restaurer l’imaginaire

La réhabilitation du Haut-du-Lièvre à Nancy illustre une autre dimension de la démarche d’Alain Sarfati : la réparation urbaine. Face à un ensemble moderniste marqué par les dysfonctionnements sociaux et spatiaux, son intervention ne cherche pas à imposer un geste spectaculaire. Elle s’attache plutôt à recomposer les parcours, à améliorer les rez-de-chaussée, à réorganiser les espaces publics. L’architecture agit ici comme un outil de réhumanisation du cadre de vie. Elle ne prétend pas résoudre seule les problèmes urbains, mais elle contribue à recréer des conditions de coexistence plus hospitalières. Cette attention portée aux usages quotidiens constitue l’un des traits les plus marquants de son approche de l’architecture.

L’atmosphère comme projet

Revenir à l’incipit de la monographie d’Alain Sarfati permet de saisir la cohérence profonde de son œuvre : « L’architecture commence par un rêve, celui d’une atmosphère. » L’atmosphère, dans cette perspective, n’est pas un effet secondaire du projet. Elle en est la source. Elle précède la forme et oriente les décisions architecturales.

Penser l’architecture à partir de l’atmosphère revient à privilégier l’expérience vécue : la lumière, la matière, l’épaisseur, la circulation de l’air, la manière dont les corps se déplacent et se rencontrent. C’est précisément cette dimension sensible qui rapproche l’œuvre de Sarfati d’une architecture populaire. Une architecture qui ne cherche pas seulement à produire des formes nouvelles, mais à générer des situations humaines.

Le logement et l’appropriation

La question du logement constitue un autre aspect majeur de la réflexion d’Alain Sarfati. Là encore, sa démarche se distingue par une attention particulière à la diversité des situations et à la capacité des habitants à s’approprier leur cadre de vie.

Exemple :  la transformation d’un ancien immeuble de bureaux situé au 7–9 rue Victor-Schœlcher, dans le 14ᵉ arrondissement de Paris. Construit à l’origine pour la Société anonyme de gestion des eaux de Paris (Sagep), l’ensemble totalisait environ 4 000 m² de bureaux, devenus vétustes. Chargé par la RIVP de reconvertir cet édifice en logements sociaux, Sarfati livre en 2018 un programme de 54 appartements.

Plutôt que de chercher à uniformiser le bâtiment existant, l’architecte choisit de tirer parti des contraintes qu’il rencontre : différences de niveaux, cloisons préexistantes, circulations verticales, irrégularités de structure. Ces éléments, souvent considérés comme des obstacles dans une opération de transformation, deviennent au contraire les moteurs de la composition architecturale.

Il en résulte une grande variété de logements : aucun plan n’est strictement identique à un autre. Les volumes, les orientations, les séquences spatiales diffèrent d’un appartement à l’autre. Cette diversité n’est pas seulement formelle. Elle répond à une conviction profonde : celle que l’habitat doit refléter la pluralité des modes de vie.

Pour l’architecte, la diversité constitue une valeur essentielle, à la fois culturelle et sociale. Dans le logement, elle favorise l’appropriation. Un appartement qui possède une singularité, un angle inattendu, une organisation particulière, devient plus facilement un espace personnel. Les habitants peuvent y projeter leur manière d’habiter, leurs usages et leur imaginaire.

Cette approche s’inscrit à contre-courant d’une production résidentielle souvent standardisée. Elle rappelle que l’architecture domestique ne se réduit pas à une optimisation technique ou économique : elle participe à la construction d’un cadre de vie où chacun peut trouver sa place.

Paris, rue Schoelcher ©

La ville et le paysage

Pour Alain Sarfati, l’architecture ne se limite jamais au bâtiment lui-même. Elle s’inscrit d’abord dans une relation attentive à la ville et au paysage. Chaque projet est abordé comme une situation spécifique où se rencontrent climat, géographie, usages et mémoire des lieux. Cette approche, que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de bioclimatique avant la lettre, accorde une place centrale aux conditions environnementales et aux pratiques futures des usagers.

Plutôt que de reproduire des solutions standardisées, Sarfati revendique une diversité de réponses adaptée à la diversité des contextes. L’architecture devient alors un médiateur entre plusieurs dimensions du territoire : sociale, culturelle, technique et paysagère. Elle ne se contente pas d’occuper un site ; elle contribue à révéler et à transformer l’expérience du lieu.

Son intervention à Bruxelles, devant la Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles, en offre une illustration particulièrement choisie. L’esplanade située au-dessus de la jonction ferroviaire Nord-Midi étant inconstructible, la question n’était pas d’y ériger un bâtiment mais d’y inventer une forme d’urbanité. En 2004, Sarfati choisit de rehausser les deux espaces verts existants et d’y planter des arbres à haute tige. Ce geste simple transforme la perception du site : la perspective sur la cathédrale n’est plus frontale et immédiate, mais progressive. L’édifice apparaît peu à peu à travers le feuillage, dans une séquence visuelle qui renouvelle la relation au monument.

Trois ans plus tard, en 2007, des chaises longues en bois et des bancs sont installées sur l’esplanade, orientés vers la cathédrale. Le lieu devient alors un espace de contemplation et de pause pour les passants comme pour les touristes. En 2011, ces assises rencontrent toujours un succès manifeste ; les arbres ont grandi et donnent au site une épaisseur paysagère nouvelle. La même année, une expérimentation écologique est lancée : une partie du gazon cesse d’être tondue afin de favoriser le développement de graminées et d’offrir un habitat propice aux abeilles, papillons et autres insectes.

Cette intervention modeste, presque discrète, révèle une dimension essentielle de la démarche de Sarfati : l’architecture y agit moins comme un objet que comme une mise en scène du paysage et des usages. Le projet transforme la manière d’habiter un lieu sans recourir à un geste spectaculaire. Il démontre qu’un aménagement urbain peut produire de la qualité collective par la simple intelligence des situations.

À travers ces exemples — qu’il s’agisse d’un aménagement urbain à Bruxelles ou d’une transformation de logements à Paris — se dessine une constante de l’œuvre d’Alain Sarfati : l’attention portée aux usages, aux atmosphères et à la relation entre architecture et vie quotidienne.

Une modernité libre

Si Alain Sarfati n’a jamais revendiqué l’expression d’architecture pop-moderne, sa démarche pourtant en partage plusieurs principes structurants : primauté de l’expérience sensible, attention aux parcours et aux usages, inscription du projet dans un récit local, et volonté de produire des lieux capables de susciter l’appropriation et l’attachement.

Dans un paysage architectural souvent structuré par des écoles, des doctrines ou des signatures médiatiques, la trajectoire d’Alain Sarfati apparaît comme celle d’un architecteindépendant. Son œuvre ne se rattache ni à une orthodoxie moderniste ni à une posture postmoderne. Elle explore une voie plus discrète, mais peut-être plus durable : celle d’une architecture attentive aux lieux, aux récits et aux usages.

Si l’on devait résumer cette position, on pourrait dire qu’Alain Sarfati ne cherche pas à imposer une vision du monde. Il cherche à créer des lieux où le monde peut être vécu. Et c’est peut-être là, finalement, que se joue la véritable modernité, non dans la rupture spectaculaire d’un geste d’autorité, mais dans la capacité à produire des atmosphères partagées.

Alain Sarfati Architecture – Francis Rambert, Thierry Grillet, Christophe Leray, Jean-Claude Ribaut - 368 pages, Skira, 70 €

 

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