Il partigiano

Ciao l'Ami !

Fondateur du mouvement Slow Food, de Terra Madre, de l’Université des Sciences gastronomiques et membre fondateur du Comité de veille de GLOBALmagazine, Carlo Petrini a rejoint le banquet éternel le 21 mai.

Ce sont des articles que l’on n’aime pas écrire. Celui-là particulièrement. Carlo Petrini était un ami, un complice de réflexion et nous étions de la même génération. Son départ résonne en moi comme un glas de l’éphémère de nos existences. Nous partagions le même rapport libertaire au monde. Cette qualité philosophique a conduit son engagement à penser l’amélioration de la qualité de la vie dans son ensemble comme une dynamique collective joyeuse et non pas la victoire d’un programme, d’une organisation à un moment donné. Un mouvement perpétuel où il accordait une attention particulière aux plus démunis, à la jeunesse, aux femmes, à la créativité. Cela ne surprendra personne, je l’avais rencontré au tout début de ce siècle dans nos combats communs pour une meilleure nourriture. Quand, il y a vingt ans, je lui avais demandé s’il ne prendrait pas ombrage que j’emprunte la lenteur de Slow Food pour ralentir le flot dictatorial de l’information continue, le journaliste qu’il était avait répondu présent et entrait comme membre fondateur du Comité de veille de GLOBALmagazine.

Manger est un acte agricole et social

Carlo Petrini est connu pour avoir su donner à son engagement contre la malbouffe une dimension internationale. Surtout, il a eu le génie non pas seulement d’être contre l’alimentation industrielle et formatée, mais de batailler pour la diversité gastronomique, veillant farouchement à bâtir son combat à partir du premier maillon, les paysans, jusqu’au mangeur qu’il souhaitait éveiller à la gastronomie non pas pour grossir les rangs d’une élite mondaine mais pour unir tout le monde dans la joie simple du bien manger. Car « le droit à la qualité doit être le même pour tous » disait-il.

Ce choix impliquait, et implique toujours, de partir du terrain, des savoir-faire territoriaux et culturels détenus par les paysans et les métiers de bouche, et du respect des droits humains. Une vision revisitant le concept de système alimentaire à partir des ressources et des cultures et non pas à partir des logiques de marché réduisant le repas à une fonction physiologique satisfaite compétitivement par l’insipide industrialisation agroalimentaire. Une vision du long terme symbolisée par l’escargot de Slow Food. Un éloge de la lenteur et du nomadisme butinant les richesses du monde. Un rapport au temps en rupture avec la précipitation de l’époque, précipitation mère d’autoritarismes. Une entrée de la patience constructive en politique. Car c’est bien d’entrée en politique de la table dont il s’agit avec Carlo Petrini. Et derrière la table, le socle de nos vies : la nourriture et son partage convivial. Avant Slow Food, on parlait politique en fin de repas, depuis Slow Food, le contenu de l’assiette est devenu politique. Politique au sens noble, celle qui dessine nos modes de vie et d’occupation de la Terre. Manger est un acte social. Agricole, social, culturel et politique. Un renvoi au sol, à la réalité.

La puissance du pas de côté

Quand il lance Slow Food, dans le milieu des années 80, outre de répondre avec humour à la déferlante des fast-food, il allie la défense des produits de terroir où chacun puise une facette de son identité, à un objectif plus large : prendre en tenaille ce qui sépare artificiellement la ferme de la table. C’est un basculement de l’horizon de la lutte. Une transgression des combats spécifiques. Le terroir contre la corporation. Le territoire reliant ville et campagne, paysans, artisans de bouche, mangeurs de toutes classes sociales. Un gigantesque pas de côté pour passer de l’affrontement à la transformation de la réalité.

Je me souviens de l’étonnement méfiant d’amis syndicalistes paysans ou militants politiques pour qui, à l’époque, ce n’était pas évident de s’allier à un mouvement qui ne cochait pas toutes les cases, certes légitimes, de leurs programmes pour un monde meilleur. Un combat non plus centré sur leurs revendications et avec les gens de « leur camp » mais sur une démarche transversale reliant des mondes qui ne soupçonnaient pas leur intérêt commun. On pourrait dire avec un abus de langage, une démarche écosystémique, si tant est que ce terme écologique puisse s’appliquer scientifiquement aux peuplements humains. C’était psychologiquement une transgression. D’habitude, on s’alliait sur un programme de revendications précises, là, avec Slow Food, on unissait des gens très divers au-delà d’une aspiration catégorielle mais sur un bien commun à dimension universelle : le bien manger. Carlo Petrini et Slow Food l’on résumé en une formule devenue internationale : « Bon, propre et juste ». C’est-à-dire, de bons produits alimentaires non dénaturés par la chimie agricole et les additifs, propres à l’égard de la biodiversité et de la santé, et procurant une rémunération juste à leurs producteurs. L’exigence alimentaire pour chemin vers une société plus juste et plus écologique.

La démarche est celle du pas de côté à la portée de tout le monde, sans drapeau, transcendant les approches partidaires. Une révolution douce, quotidienne car la nourriture c’est pluriquotidien, c’est maintenant, ce n’est pas pour un lendemain plus chantant promis au bas d’un programme de monde idéal. Slow Food c’est l’anti avant-garde éclairée d’un matin radieux qui recule sans cesse. Une « révolution délicieuse » comme le dit Alice Waters, chef californienne du restaurant « Chez Panisse » à Berkeley et une des pionnières de Slow Food. En construisant des réseaux internationaux de producteurs de biens alimentaires – paysans, pêcheurs, charcutiers, cuisiniers – menacés de disparition sous la pression de la globalisation des échanges, Carlo Petrini a éclairé l’importance de s’appuyer sur les plus fragiles pour changer le monde. La fragilité comme levier face à la force des dominants. La fragilité en mouvement collectif a prouvé sa puissance dans la réalisation de la galaxie Slow Food : l’Arche du goût et les Sentinelles Slow Food, les Jardins en Afrique, Terra Madre et tous les réseaux thématiques rassemblant les gens autour d’une cause spécifique (Slow Fish, Slow Wine, Slow Beans, Coffe coalition, réseau des peuples autochtones, Migrant network, Youth network…).

La joie en héritage

J’ignore, Carlin, à combien de gens tu vas manquer. J’imagine la douleur de tes proches à Bra. Celle des équipes de Slow Food. J’imagine les dizaines de milliers d’orphelins qui te pleurent dans les champs, dans les villes sur toute la planète. La tristesse de ton ami François, le pape. Tu n’es pas remplaçable, personne ne l’est jamais mais certains plus que d’autres.

Carlin, tu aimais répéter « Qui sème l’utopie récolte la réalité ». Ton utopie – vivre mieux tout de suite – est devenue la réalité de milliers de communautés à travers le monde. Elles ont quitté la promesse pour lentement mais sûrement changer le monde au quotidien. Tu nous lègues une merveilleuse leçon de subversion joyeuse, tu peux voyager en paix, il appartient désormais à tes innombrables héritiers de prendre le relais de l’escargot d’or révolutionnaire. Très cher Carlin, il mio amico, toute la rédaction de GLOBALmagazine lève un verre du meilleur des Barolo à ton voyage vers la lumière. Mets-toi aux fourneaux, on finira bien par te rejoindre à la table céleste.

Quelques dates de la vie de Carlo Petrini

1949 : naissance à Bra, province de Coni, Italie

1986 : création d’Agricola - qui deviendra Slow Food Italie -, mouvement devenu mondial, actif dans 160 pays et 100 000 personnes membres.

9 décembre 1989 : plus de vingt délégations venues du monde entier, signent, à Paris, le Manifeste Slow Food « Pour la défense et le « droit au plaisir » et élisent Carlo Petrini président. Il le restera jusqu’en 2022.

1996 : création du Salone del Gusto à Turin, biennale consacrée aux petits producteurs de denrées alimentaires fabricant des produits de haute qualité reflétant leurs traditions culinaires locales.

1996 : lancement de L’Arche du goût, catalogue mondial de la biodiversité alimentaire menacée d’extinction en raison de la pression exercée par le système alimentaire industriel et la standardisation des régimes.

1997 : création de la biennale Slow Cheese à Bra, consacrée aux fromages et produits laitiers au lait cru, ainsi qu’à toute la biodiversité qu’ils représentent : plantes des pâturages, races animales, vie microbienne du lait, diversité des savoir-faire en matière de transformation du lait.

1999 : Lancement du Programme des Sentinelles : garantir la survie et le succès des produits alimentaires de qualité issus de petits producteurs. Rassemble aujourd’hui des agriculteurs, des pêcheurs et des artisans de l’alimentation qui produisent des aliments locaux menacés d’extinction (à ce jour, 689 types de produits)

2003 : docteur honoris causa de l’Istituto Universitario Suor Orsola Benincasa de Naples

2004 : création de l’Université des Sciences gastronomiques à Pollenzo, première institution universitaire à proposer une approche interdisciplinaire des études alimentaires. En 2017, le gouvernement italien a institué la licence en sciences gastronomiques, ouvrant la voie à la reconnaissance académique du rôle du gastronome : un professionnel qui étudie l’alimentation à travers ses dimensions culturelles, historiques, socio-économiques et environnementale. Depuis sa fondation, cette Université a formé environ 4000 gastronomes issus de 100 pays

2004 : création de Terra Madre, organisation réunissant les communautés Slow Food du monde entier au Salon du goût de Turin. 5 000 délégués de 130 pays différents.

2006 : docteur honoris causa de l’Université du New Hampshire (États-Unis)

2008 : The Guardian, le compte dans sa liste des « 50 People Who Could Save the World ».

2008 : docteur honoris causa de l’Université de Palerme

2009 : création de L’Alliance des Chefs, plus d’un millier de membres dans le monde qui défendent la philosophie Slow Food dans leur cuisine, souvent en utilisant des ingrédients de l’Arche du Goût ou des Sentinelles.

2010 : lancement de Jardins en Afrique : initiative qui implique des agronomes locaux et des communautés dans la promotion de l’agroécologie par le biais de jardins alimentaires dans les écoles, les communautés et les familles. 3 490 écoles et jardins communautaires concernés, dans 38 pays, impliquant 500 000 personnes

2013 : Le Programme des Nations Unies pour l’environnement nomme Carlo Petrini co-lauréat du prix « Champion of the Earth 2013 » dans la catégorie « Inspiration and Action ».

2014 : docteur honoris causa de l’International University College de Turin.

2016 : Carlo Petrini, nommé Ambassadeur spécial de la FAO pour Faim Zéro en Europe.

2017 : avec l’évêque de Vérone, Mgr Domenico Pompili, Carlo Petrini crée les Communautés Laudato Si’, un réseau de 80 groupes locaux inspiré par le message de l’encyclique Laudato Si’ du pape François, exhortant les institutions européennes et nationales à faire preuve de courage, de compassion et à œuvrer pour la justice climatique

2023 : docteur honoris causa de l’American University of Rome (AUR)

2025 : docteur honoris causa de l’Université de Messine

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