Festival corse

Certains diraient une razzia maure, parlons de festival corse à Ouessant avec le Grand prix du livre insulaire attribué à Grandeur et misère des bandits de Corse et le prix du livre scientifique attribué à Les autres en Corse, deux ouvrages édités par Albiana.

Les murs du gymnase de Lampaul se souviendront-ils de l’évocation de James Boswell par Bernard Biancarelli, éditeur chez Albiana ? Cela devait durer deux minutes, le maître de cérémonie l’arrêta difficilement au bout de dix, devant une assistance inclinée par ses paroles sur le berceau de la démocratie contemporaine. Ce matin-là, sur enez Eusa, le centre du monde se confondait avec celui de la Corse. Et James Boswell, affichait en deux langues, son périple insulaire sur les murs sportifs ouessantins. Nous sommes en 1768, ce jeune écossais rêve d’aventure à la hauteur de son ambition. Il se doit de faire son Grand Tour, une façon pour les fils de famille de l’époque de jeter sa gourme, au propre et au figuré, lors d’une élégante tournée des Cours royales – Pays-Bas, France, Allemagne, Italie – dont il faut se piquer d’avoir goûté l’esprit et les plaisirs. L’Europe est alors une grande cour de Cours agitée par les philosophes des Lumières. Boswell y est sensible et force la porte de quelques beaux esprits du temps dont Voltaire et Rousseau. Ce dernier a été sollicité par un proche de Pasquale Paoli pour rédiger la constitution du nouvel État que veut bâtir le général corse et ses compagnons en lutte pour se libérer du joug génois. Depuis 1755, Paoli dirige la lutte et réorganise politiquement et économiquement le pays. Pour Rousseau, la Corse est le premier État démocratique de l’Europe des Lumières, 21 années avant la naissance de la démocratie américaine, 34 ans avant la Révolution française. Boswell obtient de Rousseau une introduction auprès de Paoli. Pendant plusieurs semaines, l’Écossais va sillonner la Corse, et rencontrer longuement Paoli. A son retour dans une Grande-Bretagne attentiste à apporter son soutien à Paoli, Boswell publie An account of Corsica qui va avoir un retentissement dans toute l’Europe et propagera l’idée de la légitimité du combat national corse. Et scellera une amitié à vie avec Paoli. Pour autant, la France achètera la Corse à Gênes, les troupes de Louis XV envahiront l’île contraignant Paoli à un exil londonien... où il fréquentera Boswell. L’édition par Albiana de An account of Corsica – Etat de la Corse, en version bilingue avec une traduction de Jean Viviès, rappelle le laboratoire démocratique que fut la Corse de Paoli et son écho jusqu’en Amérique du Nord.

Bandits de Corse

Grandeur et misère des bandits de Corse, Grand prix 2021 du salon international du livre insulaire. Ce beau livre est l’œuvre de Caroline Parsi et de Jacques Moretti. On peut dire de ce dernier qu’il respire l’audace des questions corses qui fâchent en particulier les Corses. En l’occurrence, il s’attaque là à un des mythes les plus tenaces, celui du bandit corse. Archétype continental des idées reçues sur l’île de beauté mais aussi figure insulaire cultivée par le code de l’honneur et les clans. Brigand, rebelle, criminel ou homme d’honneur, « le bandit corse hante le maquis sa vie durant, et les pages des livres et des journaux après sa mort. » Passer sa vie en marge de la société n’est pas une ambition mais le résultat d’un choix guidé par les codes sociaux, les circonstances et « les contradictions de la société, impuissante à imposer un seul mode de justice ». Grandeur d’une attitude, misère d’une vie. La facture du livre est une réussite. Les documents, l’iconographie (superbe), les textes (précis, documentés), sont à la fois mis en valeur et fondus dans une maquette dont l’ordonnancement offre différents niveaux de lectures qui jamais ne déçoivent. Chaque double page vous embarque dans la finalement triste réalité hors-la-loi ayant su jouer des clans familiaux, des vendettas, de la loi du silence. Un mode de gouvernance individuelle, masculine, de la menace de mort sur autrui. Quand on demande à Moretti combien de temps lui a pris cette somme, il répond laconiquement « un an de retard… », laissant entendre que le pas de temps du labeur fut en années. Un autre mythe s’écroule, les Corses travaillent.

Les Autres

Autre livraison d’Albiana, Les autres en Corse de Lizza Terrazzoni, prix du livre scientifique du salon d’Ouessant. Un autre tabou tombe, celui de l’introspection des Corses sur leur rapport aux Autres. La Corse est-elle le lieu d’une xénophobie ou d’un racisme spécifique ? La question posée par la sociologue est abordée avec rigueur, éclairant les logiques d’exclusions dans les relations interethniques, soulignant la place des appartenances ethniques dans les rapports sociaux, interrogeant les liens entre racisme et nationalisme. Bien d’autres territoires, insulaires ou pas, pourront s’éclairer de cette mise en perspective historique, culturelle et sociale de la situation corse.

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