Merci Edgar !
Ce printemps est terrible pour les amis et plus particulièrement pour ceux de GLOBALmagazine. Vous me pardonnerez cette introduction personnelle, c’est rarement le ton de la maison, mais Carlo le 21 mai, Edgar le 29, en huit jours ça fait beaucoup d'absence. Beaucoup pour l’histoire de la pensée, beaucoup pour les lumières de la lutte du faible au fort, beaucoup pour l’espoir dans les nuits du populisme et des simplifications idéologiques, beaucoup pour la boîte à outils de compréhension du monde. Edgar Morin, ce sont des décennies de veille sur le terreau des idées. Un intellectuel, un vrai. Un qui questionne sans répit et sans complaisance la réalité. Qui déplie les logiques, fait surgir leurs contradictions et vous laisse vous en emparer alors que d’autres sont prompts à en faire la leçon. Il peut se tromper, ce n’est pas grave car il ne lui faut pas longtemps pour s’apercevoir des impasses tendues par la curiosité et les enthousiasmes. Et la curiosité, l’enthousiasme, c’est humain. Edgar était profondément humain avec toute la complexité de l’humain. La complexité, il en a fait une philosophie humaniste. Je ne bégaierai pas ici le curriculum vitae d’Edgar, les pages de nos confrères en sont noircies à juste titre. J’aimerais juste préciser deux choses.
Son siècle avait quatre ans quand il a décidé, car il a sûrement décidé devant la trahison du corps, de lâcher la rampe au terme d’une vie d’engagement. S’engager c’est savoir dire non à la soumission, c’est une question de dignité, de cohérence entre vie intérieure et ce que l’on en fait, c’est dire oui au présent et ses tumultes, c’est assumer pleinement que la liberté est un effort constant qui, quand les circonstances l’exigent, est physique voire guerrier.
L’engagement c’était jusqu’il y a peu, disons la chute du Mur de Berlin, quasiment un synonyme d’intellectuel. On parlait d’intellectuel engagé. Ça voulait dire engagé pour le bien commun. Une figure morale dont la voix portait au point de faire tendre l’oreille aux gouvernants. Et parfois se faire craindre d’eux jusqu’à mobiliser les foules et faire bouger les lignes du pouvoir. Intellectuel, ça voulait dire aussi capable d’apporter des ruptures dans les cadres de pensée. L’audace de penser autrement, de déranger. De sculpter un peu plus le triptyque républicain : liberté-égalité-fraternité. Quand il fait son métier, l’intellectuel, même sans le vouloir, participe du contre-pouvoir. Contrairement à ce que j’entends et lis, Edgar n’est pas le « dernier des intellectuels », mais c’est le dernier dont la parole avait encore une portée certaine. Un pouvoir moral. Du pouvoir parce qu’il parlait avec un pied dans le monde d’avant la globalisation marchande et l’accélération numérique. Un monde qui l’avait écouté et lu avant le brouillage de la pensée par les écrans. Avant l’égout des « réseaux sociaux » où tout se vaut, donc pas grand-chose. Où un « buzz » chasse l’autre, où la science est une opinion et la morale une option. Les intellectuels d’aujourd’hui, malgré la vérité de leur propos et de leur engagement, sont quasi inaudibles ou bien, leur pensée est réduite à l’audience éphémère d’un passage sur un plateau de télévision. Encore faut-il qu’ils, ou elles, soient de « bons clients » télé-visuellement parlant. La prime va au bateleur pas au penseur. Le XXIe siècle est celui de la dispersion atomique de la pensée et la dévalorisation de la parole. Le discours devient un grand n’importe quoi.
Ton départ, cher Edgar, nous mets au pied d’un gros chantier : la réhabilitation du dire, du vrai débat d’idées, étayées, en redonnant aux mots leur sens et leur profondeur historique. En veillant à ce qu’ils soient compris de toutes et tous, pour que toutes et tous puissent répondre. Ainsi va la quête joyeuse de la béatitude comme l’entendait Baruch Spinoza. Le chemin du bonheur via la connaissance et la liberté (et ses combats) plus fort que le bonheur. Merci pour la boite à outils déposée chez tous les bons libraires.
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