Bretagne

Écologie bradée

 En Bretagne, le second tour des élections départementales a conforté la droite et celui des régionales a joué un vilain tour à l’assemblée régionale : aucune majorité. Plutôt que de chercher une majorité d’apothicaire entachée de combines, pourquoi ne pas imaginer gouverner par majorité consensuelle par projet ? L’écueil est encore et toujours la confusion entre virage écologique indispensable et personnel politique écologiste. Avec la tendance à rejeter le bébé vert avec l’eau trouble des seconds.

Pas de quoi être fier : 63,38 d’abstention, 4,33% de bulletins blanc, le bilan breton des élections départementales et régionales n’est pas plus reluisant que le bilan national (6 % et %). Pourtant, chaque liste claironne sa victoire et joue au bras de fer afin de trouver une alliance pour permettre ou priver Loïc Chesnais-Girard, le président sortant arrivé en tête, d’avoir une majorité stable pour porter à nouveau la casquette de capitaine régional. Si les élus choisis par moins d’un tiers du corps électoral (36,62% de participation - 4,33% de votes blancs) avaient l’honnêteté politique de parler en voix ils ne pourraient alors que reconnaitre la déculottée qu’ils se sont tous pris. Et acter ce qu’elle signifie pour la République et la Région. En effet, en 2015, lors du second tour des régionales, le candidat en tête, J.-Y. Le Drian (PS) recueillait les suffrages de 670 754 bretonnes et bretons, son dauphin, L. Chesnais-Girard en rassemble aujourd’hui 260 918. Le candidat LR, Marc Le Fur, pesait 387 836 votes, celle à qui il a passé le témoin, Isabelle Le Callennec amincit le score à 192 127. Gilles Pennelle (FN) 246 177 en 2015, 115 541 en 2021. En ordre dispersé en 2015, les autonomistes et les Verts mobilisaient 80 727 votes pour Christian Troadec (MBP) et 80 516 pour René Louail (EÉLV) : en 2021, unis avec Nouvelle Donne, Génération.s, Place Publique, et les rescapés d’Ensemble sur nos territoires, Claire Desmares-Poirrier (EÉLV) ne convainc que 176 767 citoyens. Un tel score invite à non seulement une grande modestie mais à une encore plus grande réflexion sur la gouvernance en ce temps d’atonie mortelle de la démocratie. Voilà une assemblée morcelée en cinq courants qui de toute façon ne représentent pas grand monde… mais l’institution régionale est là et il faut la faire tourner. Plutôt que de recourir à la vieille recette des alliances partidaires ou des débauchages individuels qui seront toujours entachés de présomption d’avantages, ou de se murer dans l’opposition systématique, ou encore de préparer sur les bancs de la Région sa reconversion en député(e)… pourquoi avec une telle assemblée morcelée par les partis et les egos ne pas lancer une gouvernance par projet ouverte à toute l’assemblée régionale. Avec de la bonne volonté, il y a moyen de construire des majorités de projets, majorités mouvantes mais réellement significatives, mettant tous les conseillers et conseillères devant leur responsabilité de gestion du bien commun régional et permettant de remobiliser la conscience des citoyens sur l’importance de la politique dans la définition de leur cadre de vie.

L’écologie bradée

La tentation est grande pour Loïc Chesnais-Girard d’aller chercher quelques alliés parmi ceux d’hier, tel l’ancien vice-président à l’agriculture de la Région,  macroniste héraut de la poursuite de l’industrialisation (on se souvient des subventions régionales aux agrandissements de poulaillers, aux méthaniseurs géants, à l’actionnariat de la Région dans une multinationale du poulet). Le nouveau président devrait alors manger son chapeau de promesses de transition écologique. Le président serait toujours sous la pression, voire l’otage, du lobby agroalimentaire pour que la région reste sur les rails d’une autodestruction annoncée scientifiquement.

Les nouvelles élues et les nouveaux élus pourraient puiser un peu de sagesse dans la gouvernance par consensus chez nombre de peuples premiers. Elle part du principe que face aux grandes causes, personne de la communauté ne doit être lésé. Or s’il est une grande cause c’est de mettre la Bretagne en état d’affronter le réchauffement climatique et la chute de la biodiversité. Dans ce défi, l’agriculture a une place centrale tant dans les émissions de gaz à effet de serre que dans la préservation de sa capacité à nourrir un territoire et à porter des solutions écologiques. La métamorphose de l’agriculture conventionnelle en agroécologie est primordiale. Ce serait un crime intellectuel, économique et social que de nier cette injonction du climat et de la biodiversité à changer de modèle agronomique.

L’écueil politicien

Le président de Région semble coincé pour avancer une politique de transition faute de personnel politique chez les Verts à la hauteur de la situation. Il ne peut pas gouverner avec une tête de liste d’EÉLV, Claire Desmares-Poirrier, qui a refusé de débattre avec les agriculteurs alors qu’elle s’affiche paysanne, qui fait profession de « yaka, faut que » à tout vent, dont on attend toujours une analyse sérieuse de l’état économique et social de la Région et sa vision stratégique d’une dynamique régionale de transition, notamment sur la façon concrète de conduire et financer la mutation de l’agriculture, de reterritorialiser les filières agricoles. Ce n’est pas une raison pour brader l’écologie, elle n’est pas la propriété des personnes qui en revêtent l’habit qui est, somme toute, en libre-service. Il ne faut pas confondre ferrailler contre une élue verte irresponsable faisant sa communication avec un livre "L'exode urbain" appelant à quitter la ville pour six mois plus tard appeler de ses vœux un dangereux statut de « résident » en Bretagne aux relents aussi ségrégationnistes et populistes.

La transition écologique est la seule voie possible de sortie de la crise climatique et la seule voie de progrès économique et social. Avant de chanter la puissance économique et les emplois de l’agriculture bretonne, les louangeurs du lobby agro-industriels, des socialistes au républicains, seraient bien inspirés de regarder en face la vérité des chiffres de l’industrialisation agricole en Bretagne :  200 000 fermes en 1954, 151 000 en 1970, 29 720 aujourd’hui (estimation 2020), soit l’élimination de 85% des fermes. Quant à l’emploi agroalimentaire, il faut en débattre avec les licenciés de Doux, de Gad, de Petit Navire, de Marine Harvest, de Tilly-Sabco … On pourrait multiplier les exemples comme autant de signes de la pathologie régionale, de la fuite en avant technique. La question de fond, la transition écologique, ne se résout pas par une guerre de tranchée de chaque courant représenté à l’assemblée régionale, mais par un accord embarquant tout le monde (il n’y a pas le choix face à l’alerte climatique) sur un objectif, un calendrier, des moyens. Cet accord doit devenir le filtre premier de toutes les décisions politiques. Et le chant d’une mobilisation de tous. Il peut s’initier avec un accord sur une gouvernance dossier par dossier, avec en cas de désaccord persistant, le recours au référendum. Parce que le territoire géographique et humain, quand on est une Région, c’est central.

 

 

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