photo Paol Gorneg ©

L'inconnu de la poste

L’inconnu de la poste, est un polar-réalité très noir. Ecrite d’une pointe fine, sèche, précise, à l’os, l’enquête de Florence Aubenas, chronique d’un drame survenu dans une vallée « sans histoire »,prend aux tripes jusqu’au point final. Qui n’en est pas un, puis que le héros malgré lui, victime par défaut, disparaît mystérieusement alors même qu’une confrontation avec un autre suspect allait – croit-on – le disculper définitivement. Disculper de quoi ?

L’affaire, sur laquelle ca enquêté durant sept ans est un fait divers survenu en 2008 qui allait bouleverser la vie des habitants de la petite bourgade de Montreal-la-Cluse, non loin de Bourg en Bresse. Un matin de décembre, le 19, Catherine Burgod, postière, est trouvée assassinée de 28 coups de couteau sur son lieu de travail. Peu d’indices, une immense émotion dans le village et au-delà dans la région, quelques suspects. Parmi les suspects l‘ex-mari et surtout le voisin d’en face, Thomassin, acteur au look marginal, ayant eu son heure de gloire avant de retourner à ses démons – alcool, drogue, vie de zonard entre rue et squatt – qui retient l’intérêt de la police puis de l’auteur qui le rencontre à plusieurs reprises, de même que tous les protagonistes du drame.

Ce thriller magistral autant que désespérant cerne progressivement son sujet. Florence Aubenas commence par camper le décor, description minutieuse, quasi géographique du site – paysages pentus, rudes mais beaux, omniprésence de la montagne et du lac de Nantua, froid et neige –. Puis elle évoque le contexte social, sociologique, quasi ethnographique – une vallée rurale, l’abandon généralisé de l’élevage et de l’agriculture au profit de l’industrie du plastique dont la vallée – bientôt nommée Plastic Vallée –, la proximité avec la Suisse et la drogue qui circule, le village se situant à mi-chemin entre Lyon et Genève.

Et bien sur les protagonistes, décrits sobrement, en peu de mots, justes, précis, qui donnent vie aux acteurs de l’affaire. La belle postière, sa bande de copines, son Futur Ex, son père, notable local. Et Thomassin, personnage central, dont elle dévoile petit à petit le passé. Beaucoup d’atouts au départ, gueule d’ange, talent reconnu par un César quand il n’avait que 16 ans, en 1991, pour son rôle dans Le petit criminel de Jacques Doillon, mais rattrapé par son passé d’enfant de la DDASS, les violences subies, le contexte familial d’un père absent et d’une mère quasi SDF, alcoolique et droguée. Et ses deux potes, Rambouille et Tintin, dégotés sur place, qui vivotent minablement, mais ces trois-là qui forment trio et se soutiennent. Elle relate, sans pathos, les années où le succès semble à portée de main de Thomassin, la chute ou plutôt les chutes successives, car il a tout de même tourné dans une vingtaine de films, mais le destin, la poisse s’acharnent sur ce personnage fragile, frimeur qui a un besoin maladif d’être au centre, admiré. Il finira en prison, sans preuves, victime de propos tenus à son frère, s’accusant du crime pour en être délivré, avant qu’un nouvel élément ne relance l’enquête, le sang d’un ambulancier correspondant à l’ADN relevé sur la scène de crime.

L’inconnu de la poste, une enquête de journaliste, ou un livre d’écrivaine ? Les deux. Suspense haletant, écriture maîtrisée, on pense bien sur à De Sang-froid, chef d’oeuvre de Truman Capote. En décrivant minutieusement les emplois du temps des uns et des autres sans prendre parti, en retraçant leurs dialogues, en restituant leurs pensées, Florence Aubenas de sa plume incisive, à la fois proche et distanciée, nous tient en haleine, nous immerge dans cet univers de paumés, de malchanceux, mais aussi de notables – le père de la victime, figure du désespoir et de la volonté de vengeance, les avocats, les gendarmes etc. Une histoire qui ne vous quitte pas. Un grand livre.

 L'inconnu de la poste de Florence Aubenas - éditions de l'Olivier, 237 pages, 19 euros .

 

Cet article – texte, dessin, photographie ou infographie - vous a plu par les informations qu’il contient, par l’éclairage qu’il apporte, par la réflexion ou l’inconfort intellectuel qu’il provoque, par sa liberté de ton, par le sourire qu’il fait monter à vos lèvres… SOUTENEZ NOUS ! Il n’est de presse libre sans indépendance financière. GLOBAL est une association de journalistes sans but lucratif, sans publicité, qui ne vit que des abonnements et dons de ses lecteurs, lectrices. Pour s’abonner et soutenir c’est ici.

MERCI DE VOTRE SOUTIEN !

« L'information est indissociable de la démocratie et les journaux d'informations sont faits pour former et nourrir des citoyen-ne-s plutôt que de les distraire »
Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL