photo EELV, capture d'écran

Start-up politicienne

 Une devanture de café-librairie agriculturel, un savoir-faire d’apparatchik efficace, un culot monstre, la tête de liste EÉLV aux régionales bretonnes, Claire Desmares-Poirrier a montré en quelques mois ses aptitudes à façonner rapidement la trajectoire d’un destin politique, la Bretagne étant au rang d’accessoire, de marchepied  vers une carrière forcément nationale dans la configuration du parti écologiste.

Pour son baptême régional, la tête de liste Claire Desmares-Poirrier a vite rejoint le firmament des trahisons et coups de poignards, une culture somme toute bien ancrée à EELV. En quelques mois, elle a réussi à rendre atone un mouvement apartidaire d’élus territoriaux – Ensemble sur nos territoires, ESNT – qui lui avait tendu les bras et où elle avait sa place. Manœuvres, caporalisme et tambouilles  organisationnelles ont eu raison d’une part de la belle énergie, des bilans, et des espoirs de refondation démocratique portés par ESNT, d’autre part de celles et ceux susceptibles de lui faire de l’ombre qu’elle a éliminés pour rester seule en tête, même s’il y a de belles rescapées de ce coupe-gorge verdâtre telles Valérie Tabart (Côtes d’Armor) et Aziliz Gouez (Morbihan) qui sauvent l’esprit d’union de la liste accaparée par EELV.

La direction d’une campagne électorale est logiquement confiée à un fidèle de chez les fidèles de la tête de liste. Beaucoup, y compris dans les rangs Verts, e sont interrogés  sur la pertinence symbolique d’une direction de campagne aux mains d’un start-uppeur sorti du chapeau de Claire Desmares-Poirrier. Arnaud Giraudon a un joli bilan d’affairiste au sens premier du terme de ceux qui réussissent à faire beaucoup d’argent rapidement. L’homme fait-il dans la production manuelle, intellectuelle, scientifique, artistique ? Non, il fait de l’argent avec de l’argent, dans la banque et l’assurance (Crédit mutuel Arkéa, Fortunéo, Compte Nickel…). Deux domaines où, pas seulement chez les écologistes, on peine à voir briller les valeurs citoyennes d’égalité, de fraternité. Même le premier des socialistes en son temps, François Hollande, gagnait sa présidence du pays avec une phrase restée dans les annales « mon véritable adversaire, c’est le monde de la finance ». Claire Desmares-Poirrier est l’amie de la finance. Elle s’entoure, elle baigne dans le milieu « wonderboy » où il fait bon devenir riche en peu de temps. Le billet vert comme passeport politique ?

Start-up fermière

Claire Desmares-Poirrier déploie la même habileté dans la conduite des affaires. Elle se présente volontiers comme paysanne installée à Sixt-sur-Aff (Morbihan). Une réalité paysanne que l’on aimerait prouvée par une inscription à la Mutualité sociale agricole.  Un rapide coup d’oeil sur le profil économique de sa ferme suffit à comprendre que la ferme est, certes, un moyen de subsistance mais aussi un moyen de communication. L’affaire agricole repose en fait sur trois structures juridiques : 

Une SCI, La Chataigneraie des landes, porteuse du foncier et de l’immobilier agricole, gérée par Adrien Poirrier, mari de Claire Desmares-Poirrier. L’Amante verte, une société civile d’exploitation agricole qui valorise 4 hectares en plantes aromatiques et médicinales, gérée par A. Poirrier. Micamot, une association loi 1901, présidée par Claire Desmares-Poirrier. Son but, l’activité agri-culturelle.

En résumé : la SCI a permis au couple d’accéder au foncier sans avoir à l’acheter, en mobilisant de l’épargne solidaire : c’est bon pour l’image militante de la cheffe, c’est bon pour la vente des produits et cela ajoute de la « lutte » à bon compte pour la carrière politique. Un ersatz de cohérence entre la pensée et l’action. La SCEA loue les terres et les exploite. L’association capte au niveau européen les subventions que la ferme ne peut pas obtenir. Micamot a ainsi encaissé 54 681,89 de subvention de la Politique agricole commune, au registre du développement local (programme Leader). Le tout jouit de la façade sympathique d’un café-librairie ouvert sur demande ou lors de journées, « d’ateliers nature ». Avec les soutiens de la Région et du département.

À la vue des trois structures juridiques pour 4 hectares ( ! ), on pense aux schémas « d’optimisation » (financière, fiscale) des modèles « start-up » distillés dans les « grandes écoles ». Une recette que la candidate devrait populariser auprès de tous les paysans bio en proie aux difficultés liées à la suppression des aides au soutien de l’agriculture bio.

La commercialisation de la production se fait pour partie en ligne, via une société basée au Havre, pour partie sur le marché des tables gastronomiques et étoilées, telle celle du Plaza Athénée à Paris. Le chiffre d’affaires est renforcé par de la formation : « une expérience sensorielle complète de la terre à la tasse » pour 300 euros la journée) ou la mobilisation du staff d’un restaurant sur la fable vendeuse de tisanes qu’il sied de servir à la table des établissements haut de gamme (900 e/jour).

L’image renvoyée, celle d’un duo arriviste-affairiste Desmares-Poirrier/Giraudon, très en prise avec le monde « start-up nation », a fait des dégâts au-delà du cercle des Verts ce qui peut expliquer le score au premier tour, en dessous des espérances en regard de celui des européennes (16,20%) Et fait craindre le second tour. D’autant que l’approche agricole de Claire Desmares-Poirrier, limitée aux tisanes, fait se goberger dans les fermes aussi bien intensives-FNSEA que Confédérées-bios.

Une stratégie de pouvoir

Quand on se penche sur le curriculum vitae de la candidate on comprend la porosité entre la militante en quête de pouvoir et le start-uppeur montant des affaires juteuses. Elle a débuté en politique dans un parti, les Verts, qui revendiquait le pouvoir afin de changer le monde. Posture idéologique connue, racornie, qui permet de toujours reporter au lendemain la satisfaction des promesses intenables. Intenables parce que faisant table rase de la réalité – humaine, économique, géographique, culturelle, historique. On s’interroge sur la séduction de la jeunesse par cette vieille lune « des lendemains qui chantent si vous votez pour moi ». Sauf à voir dans cette recette – autant empreinte de léninisme que de monothéisme – un des derniers moyens de faire profession de la politique. Avec ses petites ivresses de pouvoir et ses sinécures bien matérielles. Toujours moins dur que l’usine, le bureau, la salle d’hôpital ou de classe. Du gagné vite fait à la mode start-up.

À la rentrée 2020, Claire Desmares-Poirrier a pris date avec l’opinion publique via un livre – L'exode urbain, Manifeste pour une ruralité positive, éditions Terre Vivante  –  dont le titre annonce l’arrogance à l’égard des ruraux, forcément négatifs sans l’apport de la ville. Le contenu est un véritable appel à quitter la ville : une irresponsabilité indigne d’une personne aspirant à des responsabilités politiques. Heureusement, la sagesse populaire, en ville comme à la campagne a fait un sort à cet appel à la désertion urbaine. Mais la Dame avait fait parler d’elle. Une forme de campagne de notoriété.

Aurait-elle pu écrire « Réinventer la ville », « Faites société dans les quartiers », « Aidez-les sans abri à occuper les immeubles de bureaux vides », « Densifier intelligemment l’habitat urbain » ou « Repenser les relations ville-campagne à la lumière des circuits courts » ? Pour cela, il eût fallu être lié à un territoire urbainet à des mouvements sociaux. Parler de ce que l’on connaît intimement, c’est-à-dire - quand on s’affiche «  activiste» comme elle se plait à le faire - être dans une lutte, en porter la parole, les revendications. Le livre était juste une annonce de sa présence sur le terrain politicien régional, prouvant que son auteure s’y entend en stratégie de communication.

En fait, pour elle et son équipe, le territoire est une cible, pas un lieu de vie où s’élabore dans les interactions sociales, économiques, politiques, l’esquisse d’un destin commun. Son discours s’adresse aux consommateurs en quête d’amélioration de leur confort de vie, pas aux citoyens.

En Bretagne, cette ignorance de la réalité quotidienne de la société – par inculture ou par calcul cynique de l’électorat visé – la prive d’une analyse prospective régionale sérieuse et la rend inaudible dans les milieux économiques. La Dame est totalement hors-sol. Position difficile pour une écologiste, d’autant que c’est notamment l’agriculture hors-sol et sa cohorte industrielle qu’il faut entrainer dans la mue climatique. Mais faire avec, c’est déjà reconnaître l’Autre. Est-ce vraiment sa tasse de thé ?

 

 

 

 

 

 

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