Régionales
Rennes, 02/09/2015, manifestation d'agriculteurs @ C. Allain / APEI / 20 Minutes

Tensions corporatistes

En Bretagne, le second tour des élections met l’écologie au centre de l’attention. Qui dit écologie en Bretagne dit agriculture. Qui dit agriculture dit modèle agro-industriel breton, muré dans le déni de son impasse.  Une forteresse. Pire, un animal blessé préférant mordre les mains prêtes à le soigner.

Il y aurait beaucoup à écrire sur l’état écologique de la Bretagne, je renvoie le lecteur aux rayons des libraires et bibliothèques bien faites où s’alignent les études et enquêtes sur l’état des eaux, les marées vertes, les pesticides, les atteintes à la biodiversité, l’érosion etc. Il y a suffisamment de matières pour que tous les candidats à la gouvernance régionale aient quelque chose à dire sur le sujet. La mutation écologique du modèle agricole et agroalimentaire breton n’est plus une option, c’est une des principales nécessités face à l’urgence climatique et à celle de la chute de la biodiversité. Quasiment tout le monde en convient, sauf les principaux intéressés. On ne traitera pas ici de l'importance d'une aide psychologique à la hauteur de la pathologie. A la veille du second tour des élections régionales et départementales, il s'agit d'analyser comment l'agriculture et donc l'écologie se retrouvent en position d'arbitre de ces élections.

La Bretagne peut s'enorgueillir d'être la seule Région, avec la Nouvelle Aquitaine, à avoir un second tour avec cinq listes. On est loin des duels droite-gauche, loin des idéologies simplificatrices mais loin aussi de la réalité, celle de l'abstention massive. Le président sortant, Loïc Chesnais-Girard (PS, 20,95%) a fusionné sa liste avec celle de l'ancien « maire anti-pesticides » de Langouët (Ille et Vilaine), Daniel Cueff (6,52%). Ils affronteront la liste LR d'Isabelle Le Callennec (16,28%), celle de LREM-UDI-MODEM de Thierry Burlot (ex vice-président à l'environnement de la Région, 15,53%), celle de Claire Desmares-Poirrier d'EELV (14,84%) et celle de Gilles Pennelle du RN (14,27%).

Laissons de côté le RN, qui contrairement aux annonces n'a fait de malheur que le sien. De son mandat régional, Thierry Burlot n'a à rougir que des combats écologiques non menés (agrandissement des élevages industriels, pesticides, méthaniseurs...) contre le lobby agro-industriel. Ce dernier étant bien défendu par son colistier et compagnon d'exécutif Olivier Allain, vice-président à l'agriculture sortant. Est-ce suffisant pour donner l'avantage définitif à la liste menée par Loïc Chesnais-Girard face à celle d'Isabelle Le Callennec ? Rien n'est moins sûr.

Un parfum vichyste

La fusion des listes Chesnais-Girard et Cueff pour le second tour met l'agriculture et l'agroalimentaire au cœur du débat : les uns y voient un gage à l'écologie politique, les autres un commencement de la fin du modèle agro-industriel breton. Ce dernier s'est crispé toute la semaine.

Le plus combatif est Marc Le Fur, député des Côtes d'Armor, vice-président de l'Assemblée nationale et conseiller régional sortant. Les paysans de sa circonscription ont reçu de  sa main une lettre à l'en-tête de Hissons haut la Bretagne (liste de Le Callennec) disant noir sur blanc de la liste d'union Chenais-Girard + Cueff quelle est « une vraie menace pour les agriculteurs ». Le député non seulement ne s'embarrasse pas des grandes différences de pratiques et de pensée du monde agricole (pourtant les résultats des élections aux chambres d'agriculture en témoignent) mais il verse dans le populisme avec cette saillie en gras dans le texte « Il n'est plus tolérable que des personnes qui ne connaissent rien à l'agriculture viennent expliquer aux agriculteurs ce qu'ils doivent faire dans leur ferme ». Une odeur de « chemises vertes » de la triste époque des ligues d'extrême-droite de l'entre-deux guerres. Il poursuit en livrant le cœur des frayeurs du lobby  « il n'est plus tolérable que certains veulent prendre aux agriculteurs le premier pilier de la PAC, qui est le revenu des agriculteurs, pour en faire un moyen de financer leur politique ». L'élu de longue date qu'il est (1993) ne peut ignorer que les 9 milliards d'argent public européen (auxquels s'ajoute la dotation du ministère français de l'agriculture) distribués annuellement aux agriculteurs ne sont pas une rente de revenu mais un outil pour orienter les productions agricoles en fonction de la sécurité alimentaire du pays et de l'UE et en fonction des besoins et désirs des citoyens, concernés comme payeurs et consommateurs. L'argumentation d'une agriculture se gérant seule et n'ayant de compte à rendre à personne est un argument démagogique relevant de l'idéologie corporatiste que l'on croyait défaite avec la chute du gouvernement de Vichy. Le responsable politique ne peut non plus ignorer que la répartition du premier pilier de la PAC dépend du gouvernement selon les règles européennes et non pas de l'exécutif régional.

Enfin, dans cette missive sans retenue, il reprend la propagande d'une organisation professionnelle, la FNSEA, selon laquelle il y a « place pour toutes les agricultures », entendez les plus polluantes comprises. C'est un déni des rapports scientifiques, du GIEC à L'INRAE, détaillant l'urgence à changer de modèle agricole face au réchauffement climatique et à la perte de biodiversité. On pourrait multiplier les exemples de la sérénade à l'épouvantail écologiste, le même combat d'arrière-garde sonne dans les autres départements bretons, soit dans les rangs de LR, soit dans ceux des FDSEA. Avec de tels discours, il ne faut plus s'étonner de la fièvre abstentionniste. Ce jeu politicien des plus bas de gamme se joue dans le marigot du peu de votants, avec pour seule ambition le report des fuyards de LREM (pour cause de défaite de leur lobbyiste) sur LR. Demeure l'inconnue du comportement de la mouvance LFI.

N'est pas Machiavel qui veut

Dans les confidences de couloirs, beaucoup de monde s'accorde à voir dans la scission de l'exécutif sortant en deux listes (Chesnais-Girard et Burlot) la main du parrain de la Bretagne à Paris, Jean-Yves Le Drian. Ce dernier n'a jamais vraiment digéré d'avoir dû lâcher sa présidence de la Bretagne pour le maroquin de ministre macroniste de l'Europe et des Affaires étrangères. Selon les initiés aux mystères régionaux, c'est Le Drian qui a mis en selle la liste Cueff pour diviser les voix écologistes au premier tour, de peur qu'elles arrivent en tête d'un scrutin multipolaire (probable source d'ivresse électorale chez certains et certaines Verts). Le Drian toujours, pour attiser la constitution d'une liste de rupture, celle de Burlot et Allain, deux ex vice-présidents de Chesnais-Girard. Le stratège de ce « en même temps » n'avait pas prévu la gamelle de LREM... ni l'alliance épouvantail de son ancien dauphin avec sa créature de billard, Cueff. Voilà donc l'ancien ministre socialiste rallié à la macronie en train d'œuvrer à l'élection de LR à la tête de la Bretagne. Plutôt la droite dure que la transition écologique. Et l'on s'étonne du désintérêt des citoyens pour la chose publique ? On savait depuis longtemps la Vème République en décomposition autoritaire, la gangrène gagne la Région.

 

 

 

 

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