Une COP au creux de la vague

Annoncé comme technique – continuer le travail de fourmis des modalités d’applications de l’accord de Paris – le 23ème sommet de l’ONU sur le climat a subi les torts de l’annonce française d’un sommet climat sur la finance en décembre, de la mauvaise organisation géographique de l’événement et comme toujours de la lenteur des Etats à s’accorder sur les thèmes essentiels. Au demeurant, cette COP en demi-teintes est aussi celle où s’affirme l’autonomie des gouvernements locaux et sub-étatiques. Et, enfin, celle de la reconnaissance du combat pour l’égalité des sexes.

Globalement, le compte n’y est pas, presque tout le monde en convient et on a envie d’écrire que cette COP23 est conforme à ce que l’on pouvait en attendre : un ronronnement de la machine internationale qui de sommets « climat » en sommets « désertification », « biodiversité » et « habitat » entretient vaille que vaille l’espoir d’une sagesse mondiale sur les fondamentaux géophysiques et humains de notre planète. Une astrologue aurait prédit que sous une telle configuration du ciel international – un accord historique, celui de Paris, à mettre en œuvre pour 2020 ; un retrait du deuxième émetteur mondial, les Etats-Unis, de cet accord ; une Union européenne engluée dans le charbon allemand et polonais, vitrifiée par le nucléaire français ; une initiative pirate, celle de la présidence française,  pour débloquer ailleurs le nœud gordien du financement climatique - une telle COP ne pouvait qu’au mieux entretenir la flamme d’une gouvernance mondiale en perpétuel apprentissage.

Il y a loin de la COP aux lèvres du succès

Pour l’instant, contrairement à ce que les ONG espéraient, il n’y a que les émissions de GES qui sont à la hausse et non pas les ambitions des pays de les réduire. Le chiffre est tombé sur la COP sans défriser un chef d’Etat ou de gouvernement de pays développé: après trois ans de stagnation, les émissions de GES mondiales ont augmenté de 2%. 15 000 scientifiques de 184 pays s’en sont émus au point de lancer un « avertissement à l’humanité » on ne peut plus clair : « Pour éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité, l’humanité doit adopter une alternative plus durable écologiquement que la pratique qui est la sienne aujourd’hui ». Et le temps presse. A priori les chefs d’Etats savent lire, écrire, compter. En regard d’une telle alerte, on pouvait attendre de ceux des pays développés et puissants, des donneurs de leçon à la française et des pollueurs à l’allemande, l’envoi d’un signal fort d’accélération des efforts. Une envie de montrer l’exemple plutôt que celle de jouer les orateurs lyriques sans annonce nouvelle concrète.

Alors que les Fidji, archipel de 322 îles du Pacifique, préside la COP, aucune avancée sur la protection juridique de la haute mer, où l’appétit des firmes pétrolières, gazières ou minières croit avec le dégel de la zone arctique.

Alors que le conflit syrien a débuté à la suite de trois années de sécheresse, alors que les cyclones et coulées de boue déplacent des dizaines de milliers de personnes, rien sur le statut des migrants climatiques.

Alors que milliers de personnes subissent dix cyclones successifs dans l’année, donc sans espoir de relever les ruines de leur vie, rien sur les « pertes et profits » (lost and damage en langue onusienne) dus aux extrêmes climatiques.

Alors que le financement est le point crucial de la mise en œuvre des politiques climatiques, qu’il bute sur la transparence des projets, sur celle des processus d’évaluation scientifique et économique, rien non plus de ce côté là.

Alors que l’agriculture est le premier secteur économique impacté par le changement climatique, qu’elle est autant un problème d’émissions de GES qu’une solution pour restaurer les terres dégradées, fixer du carbone et mieux nourrir les populations, les lobbies agro-industriel et agro-alimentaire tentent un passage en force dans les négociations climatiques avec les solutions techniques d’une « agriculture  intelligente », entendez numérisée et ouvrant la porte aux biotechnologies manipulant le vivant. Cette pression pour enchainer au modèle industriel la paysannerie des pays en voie de développement fait dire à Carlo Petrini, fondateur et président de Slow Food, « la pression en faveur de l'adoption du modèle techno-agricole est extrêmement forte, car elle garantirait le statu quo, c'est-à-dire les bénéfices des plus grandes entreprises, seules à pouvoir financer la recherche scientifique privée et protéger leurs inventions par des brevets. Mais nous sommes convaincus que le chemin que nous devons emprunter est complètement différent, basé sur le renforcement des économies rurales et des communautés locales, le respect de considérations environnementales et sociales plus larges et des modèles fondamentalement différents de production alimentaire, de distribution et de consommation. »

L’Union européenne en mort clinique

Sans chercher un accord global impossible dans les conditions de cette COP, on pouvait espérer une initiative européenne.  Le courage politique eut été, a minima, de fixer un plan de sortie définitive du charbon. Bien négocié, la Chine s’y serait peut-être associée et ce ne sont pas les pays vulnérables qui auraient bloqués. En ajoutant de l’audace au courage, on aurait pu tenter de fédérer les pays susceptibles de fixer une date d’abandon de l’extraction en général (fuel, gaz, charbon uranium). Qu’est-ce qui retenait l’UE d’emboiter le pas au ministre français de l’environnement, Nicolas Hulot, sur la fin de la vente des véhicules à essence ou diesel en 2040 ? Quels lobbies, ou quelle idéologie technique, empêchait la France d’annoncer un calendrier de sortie du nucléaire ? Où est passée l’Union européenne dans cette négociation ? Que retenir du discours du Commissaire européen à l’action pour le climat, Miguel Arias Cañete ?

Que manque-t-il au scenario COP dans son état d’avancement actuel pour aller plus loin ? Qu’est-ce qui anesthésie les pays susceptibles de prendre la barre du changement d’ère ? Le courage politique ? La vision stratégique du destin de la civilisation terrestre et la conviction qu’il faut la partager ? En vingt trois ans de négociation, personne n’a encore trouver la recette de ce qu’il faut faire pour sortir les Etats-nation de leur égoïsme, pourtant tout le monde connaît maintenant les ingrédients qu’exigent la réussite d’une politique climatique: une démocratie bien vivante enracinée dans la gouvernance locale, un solide appui scientifique, des moyens financiers, une politique d’équité sociale et de solidarité, une culture du changement de paradigme donc des philosophes, des sociologues, des psychologues. Et du temps. C’est justement ce qui nous manque de plus en plus.

Une victoire de longue haleine

Ne gâchons pas notre plaisir de fêter l’adoption du « Plan d’action en faveur de l’égalité des sexes ». Il couronne dix ans de lutte des ONG du Women and gender constituency, un des neuf Collectifs d’organisations non gouvernementales dotés d’un statut d’observateur dans les sommets de l’UNFCCC. Ces collectifs permettent aux ONG de siéger dans les différentes sections de travail d’un sommet et de ses sessions intermédiaires aux côtés des délégations nationales, sous réserve d’en avoir les moyens humains et financiers. Cela permet d’avoir accès aux textes en discussion et d’entretenir des contacts directs avec les négociateurs des Etats (conseillers, experts, ministres). C’est ainsi que passent les messages entre la société civile et les gouvernants. Dans le cas présent, la bataille visait à inscrire dans toute initiative en faveur du climat l’égalité de genre. Pour ne donner qu’un exemple significatif des enjeux de ce plan, Anne Barre, fondatrice et présidente du WECF-France a rappelé que « les femmes sont particulièrement affectées dans les contrées dévastées par les extrêmes climatiques. Il suffit d’une école détruite pour déscolariser les jeunes filles et les marier de force ». Grâce au plan adopté, la reconstruction d’une école sera obligatoirement liée à la re-scolarisation de tous ses élèves. 

Toujours trop long

Dix ans. Cette victoire donne la mesure du temps international. Il ne faut jamais oublier qu’à ce niveau de négociation il s’agit de faire s’accorder des Etats de nature politique et de culture différentes. Que les meilleures intentions peuvent contrarier les Etats autoritaires, les intérêts économiques, les us, coutumes et religions, les visions et intérêts géopolitiques. Que ces mêmes différences s’estompent plus facilement au niveau local, dans un « consensus de terrain ». D’où le différentiel temporel entre les acteurs de terrain (gouvernements locaux, ONG, entreprises) et l’échelon national et international. Même si, d’évidence, ces accords internationaux sont difficilement contraignants, ils permettent aux citoyen-ne-s et mouvements nationaux de s’emparer du droit international pour le faire respecter localement et nationalement. Dans le cas du Plan d’action en faveur de l’égalité des sexes, ce succès international des mouvements de femmes va permettre aux communautés de base engagées dans la réduction et l’adaptation au réchauffement climatique d’exiger la parité dans participation aux projets, dans la représentation, l’égalité d’accès à la terre, à l’eau, aux soins, aux financements etc… On imagine aisément le nombre d’endroits du globe où ce plan va être un levier de développement dans toutes les acceptions du terme et un point de friction. En bref, c’est une grande avancée des droits de l’être humain. Sans pour autant faire oublier le temps trop long de leur conquête.

Rééquilibrer le monde

En première ligne du combat contre le climato-scepticisme du gouvernement américain, le mouvement « We are still’in » a lancé l’initiative « l’Engagement américain » (America’s pledge) : plus d’une centaine de villes, une vingtaine d’Etats et une foule d’entreprises s’engagent sur des objectifs quantifiés de réduction des émissions de GES. Ce pied de nez à l’administration Trump représente aujourd’hui la moitié de l’engagement qu’avait pris Barack Obama en signant l’accord de Paris. Du côté des gouvernement locaux et régionaux, la première des constituencies historiquement reconnue en 2009 par l’ONU, on semble en voie de s’affranchir de la bénédiction des négociateurs gouvernementaux. « Nous avons un sens aigu de notre rôle dans la construction d’une société bas carbone résiliente. Les aires urbaines jouent un rôle important dans le développement global. En faisant du développement urbain durable une xx core part des plans d’action climat nationaux, les pays seront en meilleur position pour atteindre et dépasser leurs engagements climatiques » clame Ashok Sridharan, maire de Bonn et premier vice-président de l’ICLEI-Gouvernements locaux pour le développement durable. Il se réjouit de L’Engagement Bonn-Fidji pris par l’assemblée des maires réunis dans le cadre de la COP 23. Il les embarque dans de nouvelles mesures de réduction des GES, en toute indépendance de la négociation climat en cours. La plus saillante des 19 initiatives adoptées dans cet engagement est celle de laConvention européenne des maires (The European covenant of mayors) et le Pacte des maires (Compact of mayors) qui se sont unis pour créer la Convention mondiale des maires pour le climat et l’énergie (Global Covenant of Mayors for Climate & Energy) pour « réduire les émissions et construire des villes et des économies résilientes au changement climatique ».  Avec plus de 7.400 villes de 121 paysde tous les continents c’est la plus grande coalition de ce type. Ces initiatives esquissent une autonomisation des acteurs subnationaux qui fait dire à Ronan Dantec, président de Climate Chance « à Bonn, on a rééquilibré le monde ».

Course d’attente

Enfin, il y a le rendez-vous du Dialogue de facilitation,en 2018, espéré pour mai prochain. Conscient du fossé séparant l’intention (rester en dessous de 2°C)  de la réalité des engagements nationaux, l’accord de Paris a prévu une rencontre entre les parties signataires de l’accord pour évaluer en 2018 les réductions d’émissions et la réévaluation nécessaire des ambitions. Beaucoup d’Etats attendent le dernier moment pour relever leurs propres contraintes et  ne s’engageront pas avant ce rendez-vous. Ce sommet de 2018 est capital et son succès repose sur la synergie d’action au quotidien entre collectivités territoriales, ONG, entreprises et cadres nationaux. Tout le contraire de ce qui se prépare pour le 12 décembre parisien où, pour l’instant l’Elysée n’accorde qu’un  strapontin à société civile nationale. Les éconduits internationaux et subnationaux du 12 décembre devront donc attendre 2018 pour faire entendre leurs voix et solutions. Ce temps donné au temps peut aussi être celui du renforcement des dialogues et de la reconfiguration en cours de la gouvernance locale-globale.

 

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