Union européenne

Le début de la fin ?

 L’élection du président de la Commission agriculture et développement rural du Parlement européen, le 10 juillet, est passé inaperçu chez les commentateurs de la vie européenne. Pourtant, il  révèle un désintérêt massif du Parlement pour l’agriculture qui fut la politique fondatrice de l’Union européenne. Sans sursaut, ce vote est un signal d’alarme de la maladie qui ronge l’Europe, celle de sa déconstruction.

La Politique agricole commune (PAC) est la plus ancienne politique européenne. Sa création, en 1962, se confond avec celle de l’Europe. On peut dire qu’elle fut la politique fondatrice de l’Europe ce qui se traduisait financièrement en mobilisant alors les ¾ du budget européen. Elle représente encore aujourd’hui près de 40 % des dépenses de l'Union. La PAC, outre de garantir la cohérence d’une politique agricole (soutien au revenu paysan contre l’assurance de nourrir tout le monde à prix abordable), est aussi le symbole d’une fraternité entre les peuples, construite sur des communautés de nourriture (cf. l’histoire culturelle et gastronomique des Appellations d’origine protégée). La PAC, élaborée entre les principaux belligérants de la Seconde guerre mondiale a été aussi un outil et un symbole de paix. Le partage du repas contre l’affrontement guerrier.

Jusqu’ici, parmi la vingtaine de commissions du Parlement européen, la présidence de la Commission agriculture et développement rural était donc un enjeu politique important que se disputaient les grands groupes politiques, avec celle du Commerce international et celle des Affaires économiques et monétaires. Au Parlement européen, les présidences des Commissions sont reparties entre les groupes politiques selon une règle (la règle d'Hondt) qui permet aux plus petits groupes d'avoir des postes à responsabilité. Pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, les grands groupes, à savoir le Parti populaire européen (PPE, regroupement des partis de droite et de centre-droit) et les Sociaux-démocrates (alliance des partis progressistes) n'ont pas fait de la Commission agricole une de leurs priorités. Le groupe Renaissance dont font partie les élus macronistes ne s'est pas porté candidat à la présidence de la Commission agriculture, pas plus que le groupe des Verts. Cette absence d'intérêt pour la chose agricole laissait la place libre aux députés d'extrême-droite. Le Rassemblement National se frottait les mains. La Présidence leur était offerte sur un plateau.

Sauver hypocritement la face

Dans un sursaut républicain, les quatre groupes principaux ont réalisé que laisser la place à un-e ami-e de Marine Le Pen serait déplorable. Dans la précipitation, Paolo de Castro, socialiste, ancien ministre de l'Agriculture italien s’est porté candidat. Il était prêt à se sacrifier pour la bonne cause. Les liens étroits, connus, qu'il entretient avec les lobbies agro-alimentaires et en particulier le COPA-COGECA (Comité des organisations professionnelles agricoles-Comité général de la coopération agricole) n'en faisait pas le candidat idéal. Il a dû se retirer sur la pointe des pieds. Les Verts ont décidé de regarder ailleurs alors que le siège vacant était à leur portée. Il ne restait plus qu'à la droite de présenter son candidat : l’allemand et démocrate-chrétien Norbert Lins a été élu, le 10 juillet, sans difficulté (36 voix) contre la française du Rassemblement national, Maxette Pirbakas (11 voix). L'extrême-droite écartée, les apparences sont sauves, mais le mal est fait.

Rupture sociétale

Le Parlement européen, co-décisionnaire sur la Politique Agricole Commune depuis seulement dix ans, a ainsi montré que l’agriculture et le développement rural ne sont plus assez importants pour en faire une priorité. La page qui vient de se tourner est gravissime tant sur le plan de la philosophie politique que sur ses conséquences économiques, sanitaires, sociales et écologiques. A croire que les élus ne se posent plus la question de qui remplit leur assiette quotidienne et celles de leurs mandants… Une rupture sociétale dont il faut chercher les causes. De quoi nourrir les chercheurs en sciences sociales. Les députés européens sont aussi détournés du rôle de l’agriculture dans la lutte climatique et dans celui pourtant incontournable de la relation ville-campagne dans la métamorphose écologique de la société. Ce vote est un signal d’alarme.

Pour la diplomatie européenne, et celles des 27-28 pays, le message envoyé par les partis politiques démocratiques est clair : la PAC n'est donc plus la priorité centrale, son budget non plus. On rappellera que l’agriculture européenne (10 millions de paysans) a pour fonction de nourrir 500 millions de citoyens ; qu’un des premiers devoirs des gouvernants est de veiller à l’autonomie alimentaire des populations. La Commission européenne et le Conseil européen ont bien compris le message envoyé en creux par le Parlement européen. L'agriculture ne sera plus un point de fracture politique à Bruxelles. L’agriculture va en souffrir en ce sens qu’elle va être encore plus abandonnée aux lobbies agroalimentaires et au marché international. Les résistances que ne manqueront pas d’opposer les partisans d’une transition écologique de la PAC ne pourront plus compter sur  le levier et le bouclier de la régulation européenne et se verront de plus en plus renvoyées à des négociations à l’échelle nationale. Le vote du 10 juillet signe la mort de l’autosuffisance alimentaire de l’Europe et handicape gravement la transition écologique. Il risque de devenir le symbole de la mise à mort de l’Europe par ses propres députés.

 

 

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