Marché d'Engomer (Ariège) - photo JM Desfilhes ©

Faire sans l'État

 Engomer (Ariège), 297 habitants, une petite taille à passer en dessous des radars de la préfecture mais suffisante pour se mobiliser et s’organiser sans les services de l’État. Fermé le 23 mars dernier, le marché dominical a ré-ouvert le 26 avril, par la volonté des citoyens.

 « Il faut tout un village pour faire vivre un marché de plein vent » déclare la jeune bénévole en tendant un masque sanitaire en tissu réalisé par une des couturières de l'association. Le petit marché dominical d'Engomer, village de la Haute-Ariège, situé à dix kilomètres de Saint Girons, avait arrêté son activité le 23 mars dernier, dès l'annonce des mesures de confinement faite par le Premier ministre Édouard Philippe. Il a ré-ouvert le dimanche 26 avril.

Selon le gouvernement, les marchés de plein air devaient stopper leur activité alors que les SUPERmarchés, où les consommateurs se frôlent entre les linéaires, étaient autorisés à poursuivre leur activité en prenant des mesures minimales. Dans un département comme l'Ariège, où de nombreux producteurs fermiers et des artisans ont développé des circuits courts, cette interdiction remettait en cause la survie de leur activité. Pour Estelle, productrice de porcs mangalitza élevés en plein air, une race laineuse robuste et résistante au froid, « Ces quatre semaines ont été difficiles ». Installée depuis 2009, à plus de 1000 mètres d'altitude dans la commune voisine de Castillon-en-Couserans, elle vend des saucissons secs sur les marchés. « Notre projet ne peut vivre, et donc nous ne pouvons vivre, que par la vente que nous réalisons en direct. Le lien étroit que nous avons mis en place avec nos clients est fondamental. »

La Confédération paysanne, qui a recueilli 1/3 des voix des paysans aux élections professionnelles de 2019 dans le département, s'est élevée contre cette mesure discriminatoire, les pétitions se sont multipliées un peu partout et de nombreux maires ruraux ont plaidé la cause des marchés de plein air en préfecture. Le 1er avril, la Préfecture de l'Ariège a publié un décret dérogatoire… mais, vu de Foix, seule une vingtaine de communes étaient suffisamment importantes pour avoir le droit d'autoriser à nouveau les marchés.

Passer outre

« Ici, à Engomer, il n'y a pas de placier. En été, lorsque l'activité touristique est la plus élevée, nous avons une quinzaine de vendeurs, guère plus. Et nous nous débrouillons très bien entre nous » remarque Antoine, producteur de canards. « Nous avons créé une association, et c'est nous qui gérons les choses de A à Z. Lorsque nous avons vu que la préfète nous avait oublié, nous avons décidé de prendre l'initiative. Contacté, le maire du village a accepté immédiatement de jouer le jeu. Il nous a prêté quelques barrières et nous avons fait le reste. » Le nombre d'étals a été volontairement réduit et un sens de circulation a été organisé. Des marquages au sol permettent aux clients de respecter les distances de sécurité. À l'entrée du marché des bénévoles se relaient à tour de rôle et dans la bonne humeur. Les visiteurs sont invités à se laver les mains grâce à l'eau pompée directement dans la rivière, le Lez, qui dévale de la vallée du Riberot. Depuis deux semaines, les clients ont retrouvé leurs habitudes même si les horaires sont un peu resserrés. Et Estelle retrouve le sourire « Heureusement que les ventes ont repris, cela devenait vraiment compliqué. »

Se gouverner

Vu des capitales et des cabinets ministériels, les petits producteurs sont au mieux, oubliés, au pire, stigmatisés. Lors des grippes aviaires qui se sont succédées, se sont toujours les élevages en plein air qui ont été pointés du doigt comme étant les responsables de la propagation de la maladie. A contrario des canards enfermés dans des hangars industriels, cités en exemple. De crise en crise, les petits éleveurs sont poussés vers la sortie par des normes chaque fois plus contraignantes qui ne s'appuie pas forcément sur des raisons scientifiques bien démontrées. Le COVID-19 qui secoue notre société s'inscrit dans la même logique. Le premier réflexe des autorités politiques et administratives est de fermer les petits commerces et de laisser les coudées franches à la grande distribution. Amazon en a profité ainsi pour asseoir un peu plus son emprise dans de nombreux secteurs de la distribution avant que la justice ne contraigne la multinationale à limiter ces ventes aux produits de première nécessité.

Au sortir de cette période historique inédite, nos choix détermineront le visage de l'économie de demain : le marché d'Engomer ou Amazon qui lorgne aussi sur la livraison de produits frais ? Cette décision, au final, n'appartient ni à Macron, ni à Didier Guillaume, ministre de l'Agriculture, mais bien à chacun d'entre nous. Voyez Estelle et ses amis.

porc mangalitza
photo DR©

 

 

 

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