photo Paol Gorneg /Skeudennou ©

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Suite aux réactions à son article Une colère qui vient de loin, Gilles Luneau, complète son analyse.

Des lecteurs m’ont fait remarquer que mon analyse du vote français aux européennes n’abordait ni la guerre en Ukraine, ni la guerre à Gaza comme causes ayant pesé sur le scrutin. Remarque justifiée tant ces deux guerres ont été plus particulièrement au centre de la campagne électorale de deux listes. « Réveiller l’Europe ! » et Raphaël Glucksmann n’ont cessé de rappeler la guerre aux portes de l’UE et le danger expansionniste de la Russie de Poutine. Appel à serrer les rangs des membres de l’Union européenne.

« La France insoumise-Union populaire » et la médiatique Rima Hassan ont mobilisé sur les horreurs de la guerre à Gaza, avec des pudibonderies langagières pour éviter de dire franchement que le Hamas est une organisation terroriste au plein sens étymologique du mot. Calcul à peine voilé pour jouer du communautarisme afin de capter le vote des musulmans français.

Ces deux ouvertures internationales de la campagne électorale ont, pour ce qui est de l’Ukraine, réveillé la conscience du besoin d’Europe politiquement forte donc militairement à la hauteur des valeurs qu’elle défend. Ce qui habille les partisans de cette liste d’une vision géopolitique. Pour ce qui est de Gaza, le fait de brandir le désastre humanitaire palestinien sans le replacer dans le cadre de la guerre déclenchée par le Hamas contre Israël, a posé sur la voix de LFI la sourdine de son asymétrie de protestation généreuse.

À mes yeux, les deux postures ont renforcé la défiance du tiers des électeurs qui ne supporte plus le mépris de la classe politique à leur égard. Ces citoyens sont plus obnubilés par ce qui détériore la qualité de leur vie - fins de mois difficiles, détérioration des services publics, cherté du train, inflation des prix alimentaires etc – que de ce qui se passe au niveau international, même si on peut le regretter. Aucun candidat n’a su articuler politiquement les leviers européens permettant d’une part l’amélioration du quotidien des Français d’autre part l’indispensable montée en compétence géopolitique du parlement européen. Le RN en était tout aussi incapable, raison pour laquelle il a fait une campagne franco-française avec le succès que l’on connaît.

Mon analyse tentait d’éclairer où s’enracinait la colère exprimée par 36,84 % de votes d’extrême-droite. Par leur choix, ces citoyens ont tourné le dos à l’UE. Le sentiment, souvent justifié, de n’avoir plus le contrôle de sa vie a poussé au réflexe de s’occuper de l’essentiel, son premier cercle. Un réflexe animal.

Radical et social-démocrate

Quelques lecteurs se sont émus de la radicalité de ton de mon propos. Mon analyse, pour radicale qu’elle soit, n’induit pas, du moins à mes yeux, de solutions radicales et autoritaires. Un pays démocratique organise la vie politique autour de la construction de compromis entre intérêts contradictoires. Compromis qui s’élaborent sur les intérêts partagés et le Bien commun. Mais pour faire des compromis il faut s'accorder sur un constat, que je préfère radical pour que tout soit sur la table.  Il faut mettre des mots sur ce qui vient de se passer. Parce que l’on pense avec des mots et que les mots ont manqué à un tiers de nos compatriotes.

Pour faire des compromis, il faut aussi des lieux et instances de médiation à chaque échelon du territoire. C’est ce que l’on appelle les corps intermédiaires (syndicats, associations, chambres consulaires, etc). Or, les dernières présidences de la République n’ont eu de cesse de les affaiblir, particulièrement celle d’E. Macron. Le citoyen mécontent n’a plus de lieu pour s’exprimer, il est réduit à la solitude d’un individu criant dans le vide son désespoir.

Vendeurs d’illusions

Macron connait bien la culture de gauche. Le piège redoutable qu’il a élaboré a fonctionné. Il suffisait d’élever bien au chaud un bel appât RN, de le positionner à la bonne place et hop, ça a mordu : « Front populaire ! », a dit la gauche comme un seul genre. Elle aurait pu premièrement, ne pas faire campagne contre Macron mais pour une meilleure Europe. Deuxièmement, elle pouvait se dispenser de plaquer le scrutin européen sur la situation française. Mais la gauche française se fout de l’UE. Elle ne lui sert que de faire valoir, de course d’attente ou de repoussoir selon les situations. Toujours pratique quand on ne fait rien, ou que l’on s’y prend comme un manche, de dire que c’est la faute à l’Europe. Troisièmement, elle aurait pu faire le calcul simple qu’un tiers de l’Assemblée nationale ne fait pas une majorité et chercher à unir les deux tiers restants. S’inspirer des majorités flottantes que rassemble le Parlement européen sujet par sujet, projet par projet, au-delà des chapelles politiques. Penser aussi que le Parlement français ne se réduit pas à l’Assemblée et que le Sénat est toujours là en rempart républicain.

La Gauche s’est abandonnée au vieux réflexe de l’Union des gauches, parce qu’elle rêve encore et toujours de la conquête du pouvoir central. Pourtant quel usage en a-t-elle fait par le passé ? La bande hétéroclite du Nouveau front populaire est encore et toujours sous le syndrome de la « prise du Palais d’hiver ». Une adhérence marxiste malgré la mue sociale-démocrate pour certains, un gène dominant pour d’autres. Comme le mythe libéral de la croissance infinie dans un monde fini, la quête décisive du pouvoir central pour changer le monde relève de la pensée magique. Pourtant, cette illusion focalise pour ne pas dire obsède, l’échiquier politique français.

L’agonie de la Vème République

Il faut dire que la nature de la Vème République aggrave la maladie. Avec son centralisme et son présidentialisme la Vème conforte cette idée venimeuse d’un possible sauveur armé d’un programme parfait pour remédier à tous les maux du pays. Or, le monde n’est plus ce qu’il était en 1958 à la naissance du cinquième rejeton de la République. Depuis une trentaine d’années, la globalisation des échanges a modelé un monde où les États-nations ont été progressivement dépouillés d’une grande partie de leurs pouvoirs au profit des acteurs économiques et financiers (cf les règles de l’OMC, de la Banque mondiale, de l’UE). Entretenir l’illusion qu’une arrivée au pouvoir va permettre de changer profondément le quotidien de ses mandants est soit de l’aveuglement, soit un mensonge. Pire, continuer à longueur de programme et de budget d’entretenir l’illusion d’un état fort, puissant et protecteur ne fait que grossir les déceptions, les rancoeurs, les colères aveugles. Cela ne fait que gonfler les rangs des populistes.

Lucidité

Pour autant doit-on rester les bras croisés et regarder les chemises brunes défiler ? Bien sûr que non !  Ce n’est pas parce que le pouvoir central n’est pas LE lieu de la transformation du monde qu’il n’y contribue pas. Il y a d’une part des marges de manœuvres, et l’air du temps sous un gouvernement démocratique n’est pas le même que sous un gouvernement populiste. D’autre part, on peut, par la mobilisation citoyenne, donner à des élus la force d’affronter un ordre établi afin de faire bouger des lignes (juridiques, règlementaires, sanitaires…). On peut, si la mobilisation est forte, pousser nos élus à désobéir collectivement (à l’échelle d’une commune, d’une région), notamment aux diktats de certaines règles commerciales internationales.

Précédemment, je parlais de la perte de contrôle de nos vies, sentiment des plus déstabilisateurs et ferments de détresses noires. Comment et où reprendre le contrôle de sa vie … Étant posé le constat que l’on trouve en face de soi peu de personnes responsables des dysfonctionnements de la société (et de nos maux !) à interpeller et à entrainer dans la construction d’un compromis, il faut réfléchir aux systèmes qui nous mettent dans cette situation et identifier comment et où les atteindre. En clair si un Pdg de multinationale se réfugie derrière la « loi du marché », si un directeur se planque derrière son statut de salarié, si le gérant du supermarché « ne peut pas faire autrement qu’augmenter les prix » ce n’est pas forcément des mauvais bougres, ils fonctionnent selon des règles dont ils ne savent même pas par qui elles ont été écrites. Pourquoi la banque ne prête à un agriculteur que si son projet est agro-industriel, parce que les « paramètres » du banquier l’exigent. Etc… Nous sommes dévorés par des systèmes techniques.  Si on est adulte et doué d’un peu de jugeote, on sait qu’il n’y a pas de règle humaine immuable. Tout ce qui a été construit peut être déconstruit. Tout se discute. C’est là qu’intervient la politique : permettre la discussion sur la vie en commun.

Trois maux

Ce dont nous souffrons porte trois noms consumérisme, financiarisation, isolement individualiste. C’est à la racine de la dégradation générale de l’emploi, de l’économie réelle, des services publics, du climat et de l’écologie planétaire.

-        Le consumérisme, nous sommes tous coupables d’alimenter ce nouveau visage du capitalisme. Nous entrons désormais dans le système sans s’en apercevoir (nous y naissons) jusqu’au jour où ce dernier nous ligote (emprunts, mode de vie, travail éloigné du lieu de vie, loisirs marchandisés, etc). Pas facile d’en sortir, mais le premier pas est de retrouver son quant à soi avant d’acheter. S’interroger sur l’utilité de l’achat, sur la marque choisie etc. On peut aussi rallier les réseaux non-marchands (troc, monnaies alternatives) ou/et d’économie locale. Choisir son niveau de soumission à l’ordre économique dominant.

Autre pas salutaire, ralentir. Ralentir la course quotidienne. Supprimer des obligations qui n’en sont peut-être pas. Garder du temps pour soi, hors boutiques, hors écrans, hors loisirs. Du temps pour ne rien faire, pour inviter ou aller voir les copains. Pas pour consommer ou s’agiter à faire quelque chose « d’utile ». Juste pour se rendre disponible à ce qui peut arriver, ou pas.

-        La financiarisation, ça nous est tombé dessus avec les délocalisations et les licenciements d’entreprises au carnet de commande plein. Elle avance avec son ange noir : le numérique, la virtualisation, la réduction de tout à l’équation informatique que l’on peut en tirer, les robots, « l’intelligence » artificielle. C’est ainsi que l’on signe l’arrêt de mort des métiers. À la poubelle les savoirs-faires, le robot peut tout faire. Un seul métier s’impose et cancérise le monde : l’ingénieur informatique. Grand sorcier du faux. Un empire du faux est en train d’émerger et si on n’y prend pas garde il va happer la société dans un monde parallèle dont les individus se désintéresseront progressivement de la réalité. Pas simple de s’attaquer à la financiarisation. L’ancien footballeur Éric Cantona avait lancé, en 2010, une idée qui agita les milieux financiers : retirer nos économies des banques car c’est avec notre argent qu’elles nous font du mal (spéculation boursière qui déstabilise l’économie etc). Moins révolutionnaire, l’idée de séparer en établissements distincts l’activité dépôt des particuliers de l’activité spéculative introduirait de la transparence et réduirait la masse financière spéculative destructrice des équilibres économiques. Il existe en Europe des banques alternatives qui fonctionnent sous le contrôle des déposants et gèrent l’argent selon des chartes précises (développement de l’emploi, écologie…), alors pourquoi ne pas en créer plus ! La spéculation financière produit aujourd’hui considérablement plus d’argent que la fabrication réelle de biens. Il serait légitime de taxer la spéculation et de répartir le produit de cette taxe dans les budgets nationaux de transition écologique et sociale.  Enfin, comme l’automatisation détruit l’emploi et déséquilibre les régimes sociaux, pourquoi ne pas faire cotiser les robots aux régimes sociaux ? Voilà des solutions logiques, loin du grand soir bolchévique, dont la grande majorité des acteurs économiques devrait se satisfaire.

-        L’isolement est la conséquence douloureuse du consumérisme et de la financiarisation. On éduque aujourd’hui dans le culte de l’individu : compétition à l’école, au travail, dans le sport. Compétition aussi pour l’accès au logement ou pour arriver à se soigner dans les déserts médicaux. La compétition isole. La culte ambiante, commerciale, place la réalisation de soi au-dessus des liens sociaux, de l’associatif, de la culture du bien commun. La publicité de mode, de malbouffe, d’automobile s’adresse à l’individu pas à l’être social. Tout ce qui arrive à quelqu’un est nécessairement dû à son talent ou est de sa faute. Binaire comme un ordinateur. Le coût individuel se compte en dépressions, en divorces, en suicides, en alcoolisme, en consommation de drogue. Le coût social en déshérence de la vie collective dans la cité, le quartier, le village. En exacerbation des égoïsmes et des haines. La lutte et le compromis, c’est mieux qu’isolé dans l’isoloir. Le vote citoyen est celui qui vous détermine selon le bien commun en jeu. A contrario, le vote individualiste se forge en faisant peser sur les épaules du votant tous les malheurs du monde et en cultivant chez lui l’attente d’un maître.

Puissance du territoire

Ce que j’esquisse rapidement prouve chaque jour que la reconquête de la puissance d’agir est possible. Que le territoire où l’on travaille, où l’on habite, est le lieu de la transformation concrète de la vie. Ça ne résout pas tout mais ça fait du bien. Et il ne faut pas reporter au lendemain la joie de vivre du jour. Ne pas attendre de sauveur. Si salut il y a, c’est dans la rupture des isolements, la création de plus de liens entre les gens, même et surtout avec celles et ceux avec qui on n’est pas d’accord. Car une société où un camp rêve d’une victoire définitive sur l’Autre perd sa qualité démocratique.

 

 

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Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL