PAC

Schizophrénie ou enfumage ?

Le Parlement européen débat cette semaine de la prochaine Politique agricole européenne 2023-2029. Le texte soumis aux députés semble tout droit sorti du monde d’avant. Celui du monde carboné, polluant, financiarisé, inégalitaire, cynique et fier de l’être. Débat houleux en cours.

Le projet de la prochaine Politique agricole européenne (PAC) serait  l’expression aigüe de « la schizophrénie de la Commission européenne ». Le paysan et député européen Benoît Biteau a raison de souligner, dans un entretien avec  notre confrère Libération, la maladie mentale qui semble ronger l’exécutif européen.

Rappelons que depuis que les êtres humains se donnent les moyens de se gouverner collectivement, la raison d’être d’une politique agricole est de leur assurer l’autonomie, la souveraineté et la sécurité alimentaires. Concrètement, cela veut dire que la-dite politique oriente l’activité agricole vers les besoins à satisfaire à l’échelle du territoire gouverné, qu’elle veille à des prix rémunérateurs (notamment en taxant aux frontières les produits étrangers concurrents), qu’elle anticipe (stocks, indemnités) les aléas climatiques et sanitaires, qu’elle encadre avec des règles (qualitatives, sanitaires) la production agricole et agroalimentaire, qu’elle oriente la recherche dans le sens de la pérennité de ces activités agricoles. C’est ce travail qu’a fait, bon an, mal an, la Politique agricole européenne et ses déclinaisons nationalesdepuis sa création en 1962 jusqu’à 1992. Il y aurait plein de choses à dire sur ces 30 ans, notamment le venin de l’industrialisation qu’a injecté, bien au-delà de l’intérêt des outils, la mécanisation agricole. Les années suivantes, le virage politique de 1992 est déterminant et dramatique en ce sens que c’est celui de l’application à l’agriculture de la logique de marché, version dérégulation et financiarisation, sous la houlette de Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1994. Politique amplifiée par la Chute du Mur de Berlin (1989) et la globalisation du monde économique et financier qu’elle entraîne, avec en ligne de mire, l’intégration de l’agriculture dans les négociations de l’Organisation mondiale du commerce, sous pression américaine.

Une gouvernance sans bilan

La liste est longue des impacts désastreux de cette politique que ce soit en termes de ruine des paysans, en industrialisation mortifère de l’agriculture, en impact écologique (appauvrissement des sols, pollutions chimiques, atteintes à la ressource en eau, perte de biodiversité, épuisement des ressources minérales…), en impact sur les ressources propres de l’UE (baisses et suppression des droits de douane). JAMAIS, la Commission européenne n’a eu le courage de faire un bilan de ses politiques agricoles. Jamais. En 2012, avec nos modestes moyens, José Bové et moi avions esquissé un bilan et tracé des pistes de réorientation politique allant dans le sens de l’agroécologie. Bilan de dépendance et d’insécurité alimentaires, d’atteintes écologiques, culturelles et sociales, jamais contredit (cf Changeons de cap, changeons de PAC, édtions Alternatives/Gallimard, 2012).

Puis, en 2015, avec la COP 21, le monde entier a assumé le lourd héritage carboné de l’ère industrielle, l’UE jouant les bonnes élèves des engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Émissions dont l’agriculture est responsable à hauteur moyenne de 20% (par exemple, en Bretagne c’est 45 %). Enfin, depuis un an, il y a la crise sanitaire de la Covid 19 qui, souvenons-nous des études scientifiques, s’enracine dans la destruction de la biodiversité sauvage et la multiplication des interfaces entre le monde sauvage et la sphère humaine. Ce qui nous ramène au rôle de l’agriculture dans la déforestation. Déforestation induite par le choix politique européen d’importer du soja, du maïs, de l’huile de palme, pour alimenter la production industrielle de viande et d’aliments transformés.

Petite lumière verte

Ce long préambule pour dire la bonne surprise que fut l’annonce et le contenu du "Pacte Vert pour l’Europe" proposé en   décembre dernier par la présidente de la Commission européenne, Ursula  von der Leyen. Pacte Vert (« Green deal ») qui affiche l’ambition de faire de l’Europe « le premier continent neutre pour le climat ». Au registre agricole de ce pacte, la « stratégie de la fourche à la fourchette » intègre, pour la première fois dans une politique européenne, les conditions de durabilité d’un système alimentaire : agir en cohérence à la fois sur la production agricole, la transformation agroalimentaire et les modes de consommation. La réduction est mise à l’ordre du jour de l’utilisation des engrais et pesticides de synthèse, des antibiotiques, de la consommation de viande, du gaspillage alimentaire. Ce pacte promeut la protection des ressources et de la biodiversité, le développement de l’agrobiologie et le bien-être animal, l’évolution des habitudes alimentaires. Bref, on se dit qu’enfin, au sommet, les technocrates ont compris l’urgence à changer de modèle. Tranquillement. Nous tenions là, enfin, un processus de sortie du modèle à bout de souffle. Un chemin de progrès pour tout le monde.

Schizophrénie

Dans le cadre général de ce Plan Vert, la PAC devait être l’étape suivante de mise en musique cohérente des ambitions. Logique car la PAC pèse pour 38% du budget européen. Elle en est l’emblème historique, économique, sociétal et statistique. On attendait donc une proposition balisant –  mesures, chiffres et ventilation conditionnelle du budget à l’appui –  le chemin d’une Europe agro-écologique et climato-compatible. Une cohérence entre le Commissaire européen à l’agriculture et la présidente de la Commission.

Patatras, voilà la feuille de route de la Politique agricole commune qui, comme si de rien n’était, nous ressert les vieilles recettes : plus de libéralisation, plus de lutte à mort entre agricultures du monde via les accords commerciaux, plus de pesticides, d’engrais, de mécanique, plus de numérisation, plus d’automatisation, moins de conditionnalité  écologique pour accéder aux aides, plus de tout ce qui détruit sciemment la planète (car aujourd’hui plus personne n’ignore l’impact de ce qu’il fait).

Passé le moment de stupéfaction provoqué par le projet de PAC, on se demande où est passée la cohérence du Plan vert qui lie agriculture-alimentation-santé-biodiversité ? Qu’est devenue l’approche en systèmes alimentaires qui conduit logiquement à la territorialisation de la production agricole et à la sécurité alimentaire ? Où est la renégociation des accords commerciaux multilatéraux, comme le sous-entendait le président Macron en janvier 2020 en parlant d’ « exception alimentaire et agricole » ? La prochaine PAC expédie le Plan vert à la poubelle de l’histoire alors qu’elle devait en être un des principaux outils, voire le symbole concret.

Mais me direz-vous, il y a bien un commissaire européen en charge de l’agriculture, commissaire qui siège à la Commission autrice du Pacte vert ?

En effet, il s’appelle Janusz Wojciechowski, de nationalité polonaise et magistrat de formation.  Alors, soit il est mauvais élève de la Commission et la sanction se fait attendre, soit il est mandaté pour nous faire avaler l’incohérence de sa proposition. Dans ce dernier cas, il n’y a que deux options, soit comme le pressent le député Benoit Biteau, il y a schizophrénie aigüe de la Commission européenne dont le pouvoir s’étend sur 80% de nos décisions nationales, soit la PAC n’est que la partie émergente de l’iceberg d’un enfumage cynique qui nous gouverne tout autant.

Pragmatisme agricolo-climato compatible

Dans les deux cas, il ne reste au citoyen, au député, que d’en appeler au pragmatisme. Il n’y a plus rien à attendre de censé du commissaire européen à l’agriculture. Ses avocats plaideront la tenaille des lobbies agro-industriels et chimiques type COPA-COGECA (présidé par la FNSEA), la difficulté de la tâche, l’aveuglement idéologique (il est membre du parti polonais d’extrême droite et eurosceptique Droit et Justice), mais pas la méconnaissance du dossier : il a été trois fois député européen et membre de la Commission de l'Agriculture pendant les mandats 2004-2009-2014. Quelque en soit la raison, la preuve est faite de son incapacité à suivre la feuille de route de la Présidente. Idiot, impuissant ou manipulateur.Si on ne veut pas provoquer une crise politique avec un pays membre encombrant, la Pologne, la solution pragmatique serait de coupler la politique agricole avec celle de l’environnement et du climat, avec des observateurs de la politique sanitaire européenne. Ainsi coiffée, la PAC évoluerait en cohérence avec le Pacte vert de la Présidente. Sa vision progressiste de l’Union y trouverait une dynamique capable de combler ses ambitions de continent modèle. Le Parlement européen accéderait au bonheur des majorités de projet reléguant dans le vieux monde les frontières des partis politiciens. Faute de quoi, les joyeux militants de la « génération climat » finiront par comprendre qu’il est grand temps d’enrayer la machine agricole à Bruxelles, à Paris et dans les Régions. Pour le plus grand bien de tous et de la planète.

 

 

 

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