Photo William Torres/Office français de la biodiversité©

Émotions forestières

Chaque automne, le brame du cerf offre un moment privilégié pour passer une soirée en forêt et pour, tous sens en éveil, prendre silencieusement sa place au cœur de la vie sauvage nocturne.

Le jour s’étire lentement dispensant le feu de ses derniers rayons aux lisières de la forêt et aux champs alentours concourant à faire du paysage un spectacle dont nous admirons la beauté depuis un mirador dissimulé entre deux arbres de haute futaie. À peine troublé par nos respirations, le silence nous laisse tout le loisir de tendre l’oreille aux sons de la forêt. Piaillements d’oiseaux rentrant au nid, cris rauques des faisans se branchant, bruissements de feuilles sous un faible mouvement d’air, jappements d’un chien au large d’une étendue de maïs, désagréable pétarade d’un lointain deux-roues… La luminosité baisse et les yeux peinent de plus en plus à discerner ce qui peut advenir et qui demeure le but de notre présence : l’observation de cervidés en ce début de saison de brame.

Des craquements de branches, le choc de ce qui doit être des bois de cerfs contre les arbres… puis … rien… l’animal reste à couvert. L’épisode se reproduit plusieurs fois en une heure sans pour autant se couronner d’une vision. Ce mâle a l’assurance prudente et muette. 

Nous sommes maintenant entre chien et loup. Une salve de bruissements, suivie de trois autres entrecoupées d’arrêts muets et voilà qu’une biche pointe sa silhouette à l’orée d’un fourré. Elle s’avance puis s’arrête, oreilles tendues vers d’hypothétiques sons inhabituels qui lui feraient rebrousser chemin… Puis sa tête se tourne vers la forêt donnant le signal d’une voie libre : une seconde biche s’avance, puis une troisième puis une autre … Avec l’élégance de danseuses classiques effleurant le parquet, la harde de cinq biches et un daguet avance en gambadant vers le point d’eau que notre poste de vigie domine. Il est des jours où ce métier nous comble de belles émotions.

Une tradition dans la recherche

Nous sommes au cœur du domaine de Saint-Benoist, à Auffargis, en forêt de Rambouillet (Yvelines). Sur plus de 300 hectares (120 ha de prairies humides, 150 ha de forêt, 50 ha de prairies), l’Office français de la biodiversité (OFB) y gère une ferme expérimentale et une petite partie de la forêt de Rambouillet. Jusqu’à la Révolution, cette ferme dépendait de l'abbaye des Vaux-de-Cernay. En 1882, ce bien national fut vendu à la baronne de Rothschild. A partir de 1955, la ferme est le terrain d’expérience des pratiques agro-industrielles et zootechniques. En 1977, l'Office national de la chasse rachète le domaine, le restaure écologiquement et au fil des ans, y teste les alternatives agronomiques au modèle agrochimique dominant pour aboutir à une gestion respectueuse de l’environnement. Sous la houlette de Nicolas Croce, cette attention au milieu en fait une zone de quiétude propre à attirer les cervidés, dont il rappelle que « 10% sont sédentaires, 20% nomades dans un périmètre d’un kilomètre et 30% voyageant jusqu’à cinq kilomètres ». C’est aussi un terrain d’observation scientifique de la faune et flore sauvage de cette partie forestière et champêtre du bassin parisien. Ce soir-là, sur notre passage, les faisans vénérés (Syrmaticus reevesii, G.) laissent libre cours à leur mauvais caractère légendaire. 

Deux protocoles de Suivi Temporel des Oiseaux Communs (STOC) sont mis en œuvre sur le domaine de Saint-Benoit. Le programme STOC capture a permis de baguer plus de 650 oiseaux entre 2017 et 2019. Ses objectifs sont de documenter sur le long terme, et à l’échelle nationale, le fonctionnement démographique des populations d’oiseaux communs, et l’influence des variations climatiques et d’habitat. Démarré en 2020, le programme STOC-EPS (échantillonnages ponctuels simples) est basé sur des points d’écoute en vue d’obtenir une évaluation des tendances d’évolution des effectifs de différentes espèces communes nicheuses de France. Le nombre de contacts avec une espèce en un point donné est une mesure de l’abondance de l’espèce dans le milieu. Les deux premiers exercices selon ce protocole ont permis de contacter 36 puis 48 espèces d’oiseaux. Il y a aussi du travail de recherche sur les interfaces comme cette étude en cours de l'impact du lapin de garenne sur les semis de blé.

Virilité contrôlée

Nous sommes toujours dans le mirador à tendre l’oreille pour discerner ce qui relève des sons du dialogue des arbres entre eux de ceux provenant de la marche prudente d’un cerf vers la lisière. La lumière baisse de plus en plus, le brun des fougères s’assombrit et sous la moindre risée prend des allures de toison sauvage… Nous envions silencieusement les capacité nyctalopes des animaux que nous guettons. L’air est encore trop sec pour porter à nos narines les effluves musquées de la harde, néanmoins l’écart entre les températures diurne et nocturne libère du sous-bois des fragrances qui réveillent la mémoire d’humus feuillus.

Un froissement puissant des fourrés, pour ne pas dire un sacré raffut, porte nos regards vers la ligne plus sombre du bois dont nous peinons maintenant à distinguer le détail des frondaisons pourtant si variées. Le grand cerf est là. Nous devinons sa progression invisible mais audible. À nos pieds la harde continue de s’ébattre, indifférente à la mâle arrivée qui s’annonce. Et soudain, tel un boulet silencieux, le cerf rejoint en deux bonds les hautes herbes qui séparent la forêt du champ de maïs. Sans bramer. Sa masse sombre, sa large encolure et ses douze cors imposent la fin de la récréation chez les biches. Elles s’esquivent et disparaissent, sans l’ombre d’une trace, dans les maïs. Toujours silencieux, le cerf hume longuement l’air dans toutes les directions puis, enfin, brame, mezzo voce, comme s’il se raclait la gorge, puis un peu plus puissamment. Sans plus. La timide réponse qu’il reçoit d’un mâle resté dans les halliers semble le rassurer sur sa domination du moment. Il faudra revenir plus avant dans la saison des amours pour plus de virilité dans le concours de chant.

 

 

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