Journal erratique et déconfit

En cette période qui pour les raisons que tout le monde connait et dont on peine à tirer une vision claire de l’avenir, GLOBALmagazine propose à son équipe, son réseau, ses abonné-e-s et ses lectrices et lecteurs de participer à ce « journal erratique et déconfit » qui n’a d’autre ambition que celle de partager des éclats de nos quotidiens confinés.

To do list pour le 11 mai. Demain, penser à arrêter de gribouiller et déblatérer n'importe nawak.

10 mai, Nantes | 38 Special

 

 

dessin NDLC ©
En 61 jours, le nombre de macchabées mondiaux
a été multiplié par 38.
Sachant que les statistiques fuient du robinet,
calculez le taux de perte, sans oublier de décompter
pangolins, chauves-souris, planctons de grand chemin.
bruants sauteurs, tournepierres à collier.
Ni notre frère l'iguanodon,
ni le gnou, ni le gorfu sauteur, ni le goglu des prés.
Ni bien sûr, le raton laveur toujours préoccupé
à se taper l'incruste des fins de listes.
La fin de confinement laisse un gout d'inachevé.
De terrasse qu'on n'a pas repeinte, de swahili pas appris,
De pique-olives qu'on n'a pas aiguisés
De soupe au pissenlit de Mémé qu'on n'aura pas mixée
De sapins de Noel qu'on aurait pu préparer tranquillement,
de boutons de porte qui ne seront pas recousus,
de farniente remis au lendemain par excès de procrastination...
 
Mais au moins on aura revu Brautigan. Extrait de La pêche à la truite en Amérique:
Dans le Vermont, je me souviens d'avoir pris une vieille bonne femme pour un ruisseau à truite, et j'ai dû lui présenter des excuses.
"Excusez-moi, je vous avais prise pour un ruisseau à truite.
- Eh non", répondit-elle.

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9 mai, Nantes | Seringa

 

 

dessin NDLC ©

Sans odorama, le croquis ne rend rien.
Le truc du seringa, c'est de se répandre en senteurs
Envahissant l'air dans autorisation ni dérogation
Surnommé le jasmin des poètes,
ce philadelphus olfactive toute la rue.
Né du vent et du hasard, ou d'un oiseau de passage
Ce philadelphe spontané ne doit rien
à une inoculation par une seringue furtive
Un de ces étymologistes ambulants qui sonnent de porte en porte
rappellerait volontiers que son nom
vient des enfants qui évidaient le bois
pour en faire des flutes, ou des seringues à eau.
Le seringa est joueur.
Et c'est une remarque bien sentie.
Ce qui amène inévitablement à un poème de Robert Desnos.
À Seringapatam
Qu'on batte le tam-tam,
Qu'on sonne la trompette,
C'est aujourd'hui la fête,
Fête des seringas
Et des rutabagas.
Honneur aux seringas,
Honte aux rutabagas.
-------------
Aujourd'hui, Seringapatam est renommé Srirangapatna ( ಶ್ರೀರಂಗಪಟ್ಟಣ), une ville renommé bien au-delà de l'État du Karnataka en Inde, dans le district de Mandya. L'ensemble des Chantefables ayant été édité en 1944, avant la fin du régime forcé topinabaga-rutanambour, on comprend mieux son aversion pour le rutabaga. Mais le seringa, alias philadelphe ? Les exégètes croient y lire une allusion à la Résistance, les Philadelphes ayant formé une obscure société secrète qui aurait conspiré contre Bonaparte puis Napoléon. 
 
 Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

9 mai, Monde, Jour des oiseaux

Le 9 mai, c’est la journée mondiale des oiseaux migrateurs. Elle est célébrée aux deux jours de pointe chaque année (en mai et octobre) pour souligner la nécessité d'une collaboration internationale afin d'assurer la conservation des oiseaux migrateurs et de leurs habitats à l'échelle mondiale. Le thème de cette année "Les oiseaux connectent notre monde" prend une valeur particulière en pleine pandémie.

Lancée en 2006, cette journée est organisée en partenariat entre deux traités des Nations unies - la Convention sur les espèces migratrices (CMS) et l'Accord sur la conservation des oiseaux d'eau migrateurs d'Afrique-Eurasie (AEWA) - et l'organisation à but non lucratif Environment for the Americas (EFTA), basée au Colorado, USA. Pour Mme Fraenkel, secrétaire exécutive de la CMS, « Les oiseaux migrateurs se trouvent partout : dans les villes et les campagnes, dans les parcs et les jardins, dans les forêts, les montagnes et les déserts, ainsi que dans les zones humides et sur les rivages. Ils connectent tous ces habitats, et ils connectent les lieux où nous vivons aux gens du monde entier. (…) Pourtant, les oiseaux migrateurs sont menacés par la perte d'habitat, le changement climatique, l'empoisonnement, les lignes électriques et l'abattage illégal. Nous devons intensifier nos actions à travers le monde pour mieux protéger les oiseaux migrateurs et les habitats dont ils ont besoin pour survivre et prospérer. »

Environ 1 800 des 11 000 espèces d'oiseaux du monde migrent, certaines couvrant d'énormes distances. La Barge rousse, par exemple, vole sur 11 680 kilomètres entre l'Alaska et la Nouvelle-Zélande. Cette barge et d'autres espèces qui parcourent de longues distances relient les écosystèmes tout au long de leurs itinéraires, les voies de migration. Celles-ci doivent disposer de réseaux de sites suffisants et d'habitats appropriés, tels que des zones humides, des zones côtières, des forêts et des prairies, pour soutenir les oiseaux migrateurs pendant leur cycle de vie, leur permettant ainsi de se déplacer et de survivre. Pour Susan Bonfield, directrice de l'EFTA, « Nous partageons les oiseaux qui traversent les frontières, leur beauté et le phénomène spectaculaire de leurs migrations. Nous sommes également liés par le rôle que nous jouons dans leur protection. Quelle que soit la distance qui nous sépare, nos actions combinées déterminent la survie de ces voyageurs de longue distance ».

8 mai, Nantes | Ce que félin

 

 

dessin NDLC ©

Ce que félin, l'autre hésite...
Le chat de tous les jardins, partout chez lui
se tape allègrement de ces interdictions de sortie
ces autorisations à se signer.
Des tracasseries d'humains, tout ça.
Un jour, on aura oublié ces auto-ausweis,
les amendes pour avoir acheté du chocolat ou des couches
classés de nécessité seconde, voire tierce.
Alors que le vraiment nécessaire aura été chamboulé.
Reclassé dans un nouveau palmarès.
Ben dis donc, on en a des trucs à digérer.
 
Et question digestion, cette réclame médicale épatante des années cinquante donne le la, avec un sens de la poésie implacable :
 
Multibrol, viens à nous et nous donne un baiser
Du tube digestif, viens le spasme apaiser
Tel Prométhée en pleurs, cloué sur le Caucase,
Notre intestin se tord sous le mal qui l'écrase.
Notre pauvre estomac que son acide aigrit
Nous fait voir tout en noir, même l'amour en gris.
En vain nous nous bornons aux insipides nouilles, En vain nous absorbons des charbons et des houilles,
En vain nous renonçons à nos plaisirs gourmets,
Mangeant pour nous nourrir des monotones mets.
Sous l'effort infernal, dont le rythme nous pousse,
De la bouche à l'anus tout brûle et se trémousse.
Coupant le sympathique à l'excessif essor,
L'ésérine peut seule embellir notre sort,
Et calmant le cerveau, père de nos alarmes,
Un brome bon au goût est la reine des armes.
 A ce stade il convient d'ajouter que l'ésérine est un alcaloïde toxique extrait de la fève de Calabar, utilisé en médecine comme stimulant du système parasympathique
 
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7 mai, Nantes | bal masqué maison

 

 

dessin NDLC ©
Masque fait maison
Standard, bricolé, cousu main.
Selon le patron publié par la presse
Mais peut-on faire confiance aux patrons?
Et aux masques chargés de cacher tout,
Le risque toux, la postillonnation,
le souffle court ou long, la grimace chargée à blanc?
A l'hosto, on leur en a refilé des périmés depuis 2011.
On dit qu'avec ceux fournis par la mairie
On peut éteindre une chandelle à quatre pas.
A se demander pourquoi les bougies font autant de pas.
Et ce machin qui va se coller au groin
A bout portant, en face à face
Est-ce qu'on va savoir lui parler?
 -------------
Il paraît qu'au Liberia, les Mano et les Gio parlent à leur masques, les consultent avant de prendre des décisions importantes en balançant des coquillages : de la manière dont ils retombent on en déduit l'accord ou le désaccord de l'esprit que le masque représente.
Puisqu'on est en Afrique, un peu de Léopold Sédar Senghor dans le texte : 
Masques! Ô Masques!
Masques noirs masques rouges, vous masques blanc-et-noir
Masques aux quatre points d'où souffle l'Esprit
Je vous salue dans le silence!
Et pas toi le dernier, Ancêtre à tête de lion.
Vous gardez ce lieu forclos à tout rire de femme, à tout sourire qui se fane
Vous distillez cet air d'éternité où je respire l'air de mes Pères.
Masques aux visages sans masque, dépouillés de toute fossette comme de toute ride
Qui avez composé ce portrait, ce visage mien penché sur l'autel de papier blanc
A votre image, écoutez-moi!
Voici que meurt l'Afrique des empires – c'est l'agonie d'une princesse pitoyable
Et aussi l'Europe à qui nous sommes liés par le nombril.
Fixez vos yeux immuables sur vos enfants que l'on commande
Qui donnent leur vie comme le pauvre son dernier vêtement.
Que nous répondions présents à la renaissance du Monde
Ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche.
Car qui apprendrait le rythme au monde défunt des machines et des canons?
Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphelins à l'aurore?
Dites, qui rendrait la mémoire de vie à l'homme aux espoirs éventrés?
Ils nous disent les hommes du coton du café de l'huile
Ils nous disent les hommes de la mort.
Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds
reprennent vigueur en frappant le sol dur.
 
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

6 mai, Mayenne, Le passage africain

CHRONIQUE DES JOURS (nouvelle saison) // N°9
Dyptique photographique Guy Hersant ©
La photographie en noir et blanc est prise en 1990 sur le marché d'Ayoru au Niger ; les couteaux sont utilisés par les pêcheurs et mareyeurs du Grand fleuve qui traverse la ville.
Le passage africain
Les trésors rapportés de mes voyages et séjours en Afrique sont des objets modestes: ustensiles servant en cuisine 
ou au repas, accessoires domestiques, petits outils, tissus locaux, couvertures en laine des Peuls, indigo de coton malinké, ou dogon, quelques jouets et jeux.
Ils ont été fabriqués localement par des castes de forgerons, de menuisiers, de tisserands, des potiers et teinturières. 
Je les ai achetés aux marchés de villages ou dans des villes, à l'arrêt du taxi de brousse ou du bus. 
Les objets vernaculaires ont toujours éveillés ma curiosité par leur forme et leur usage, leur fabrication, la transformation et l'assemblage des matériaux utilisés qui proviennent, et presque toujours pour le métal - aluminium ou acier - de la récupération de pièces industrielles. Ils exercent sur moi une sorte de fascination et d'étonnement respectueux.
Les installations au marché ou devant les boutiques et ateliers qui les montrent sur des sacs de toiles ou sur le tissu 
disposé  à même le sable ou le ciment, sont des agencements rigoureux ou délicats dont l'oeil curieux s'émerveille 
à en faire l'inventaire. 
Chaque objet est unique, sa rusticité est son titre de noblesse. Il tient comme déjà en soi, la beauté de l'usage 
qui lui revient et l'amorce brute des gestes qui vont le relier au corps de l'humain.
Ce sont des œuvres d'art faites pour être touchées, prises et reprises, polies dans la main jusqu'à l'usure. 
J'ai enlevé ces trésors toutes les fois que cela me fut possible et j'ai photographié ceux auxquels je dus renoncer.
Le panier à salade* provient de la ville de San au Mali. Je l'ai acheté en 1993 au forgeron
qui l'avait fabriqué à partir des armatures métalliques extraites des pneus usagés des camions.
Ces tiges en acier-ressort, sont incrustées en cercles concentriques dans la gomme lors de
la fabrication du pneu, ils en renforcent la structure­ pour une meilleure résistance
aux chocs de la route ou de la piste.
Ce panier dormait depuis plusieurs années au bout d'une étagère suffisamment profonde pour
s'y dissimuler tandis que son souvenir réveillait de temps à autres la crainte de sa disparition.
Bienfait du confinement, il a ressurgi ces jours derniers au bonheur de rangements dans la maison.
Guy Hersant
* Dimensions du panier 38cm de diamètre, 25 cm de hauteur. Poids 800 gr.

6 mai, Nantes | Vénus

dessin NDLC ©

On croit qu'ils sont venus ils sont tous là,
même ceux du sud de l'Italie. Mais non. C'est pas eux.
Perchée sur le mur, cette élégante est un nombril de Vénus,
appellation homologuée par les jardiniers des haut de muretins.
Alias Ombilic des rochers, Gobelet, Oreille d'abbé,
Cotylédon, Cotylet, Cymballion, Coucoumelle.
Pour les Occitans, c'est Capeléta, Campaneta, Llombrigol de Venus, Barretets, Escudeleto, Cogarèla, Èrba de monilh, Cocomèla, Escudet.
Pour les Bretons, Krampouezh-mousig, la musique de la crêpe.
E Bricciocule en Corse. Vulgairement, salade des murailles.
Crassulescente, vivace, saxicole et délicieuse, tendre, acidulée.
Contre les cors aux pieds, les brûlures, on ne fait pas mieux.
Contre la mélancolie, zéro patate.
Ce nombril soigne l'épilepsie, mais en Angleterre seulement.
Macérée au vinaigre, en velouté, en flan, en pesto, un régal.
Vous r'prendrez bien un peu de nombril.
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Et en guise de poésie tapas, une pseudo cornichonade

Nombrils de Vénus au vinaigre : Remplir un bocal avec les nombrils de Vénus, en tassant un peu avec quatre gousses d'ail, une branche de romarin, une de thym et dix grains de poivre. Y verser un litre d'eau bouillie additionnée d'un quart de vinaigre d'alcool et fermer hermétiquement.
Il faut bien quinze jours à mariner avant de les déguster, comme des cornichons.

Et Théophile Gautier  

(juste pour la musique de son prénom)

Nombril, je t'aime, astre du ventre.
Œil blanc dans le marbre sculpté,
Et que l'Amour a mis au centre
Du sanctuaire où seul il entre,
Comme un cachet de volupté.

Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

5 mai | Deuxième main

 

dessins NDLC ©
Il y a des moments où faut raconter l'histoire des choses
(elle est bien, cette phrase)
Une petite laine, est-ce une chose ou plutôt un ami du haut?
Ici un justaucorps tricoté mécaniquement,
chandail de deuxième main acheté trois francs six sous,
abandonné pour avoir rétréci au lavage.
Le gars devait être d'une stature opposée au rétrécissement.
L'occasion l'a bradé pour quasi rien et il va bien.
Aucun bébé limace n'a bavé dessus, bien que beaucoup y aient pensé.
Aucun papillon ne s'est mouché dedans. Il est respecté.
Propre sur lui. Il se lave régulièrement.
Et pendouille sans rerétrécir au relavage.
La deuxième main invisible de la diminution de taille
ne supporte pas le déjà vu.
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Pour éviter le déjà vu il faut remonter loin. Au XVIe siècle, Louise Labé par exemple, a beaucoup écrit, on le sait peu, sur le pull over difforme pour longues soirées d'hiver. Exemple avec le poème 
"Luth, compagnon de ma calamité" (il est bien, ce titre)
 
Luth, compagnon de ma calamité,
De mes soupirs témoin irréprochable,
De mes ennuis contrôleur véritable,
Tu as souvent avec moi lamenté ;

Et tant le pleur piteux t'a molesté
Qu' avachi comme pull over sur le sofa,
Tu le rendais tout soudain lamentable,
Feignant le trou de laine par qui l'âme fuit.

Et si tu veux efforcer au contraire,
Tu te détends et si me contrains taire :
Mais me voyant tendrement soupirer,

Donnant faveur à ma tant triste plainte,
En mes ennuis me plaire suis contrainte
Et d'un doux mal douce fin espérer.

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Ah! Je reçois à l'instant un câble des ayant droits de Madame Labé, plein de mots rudes, procès, ignominie, lèse-labesté, apocrypherie partielle, irrespect du texte, laberration, puis labélacération, anachronie. A n'y rien comprendre. 
 
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

4 mai, Nantes | Téléquoi 

 

 
 
 
 
dessin NDLC ©
 
A quoi sert une télé jamais allumée?
sans doute à capter la poussière mais
ça ne dispense pas la poussière de se poser à côté aussi.
C'est un fait avéré.
Comme attrape-poussière c'est donc très limité.
 
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La pêche au mot clef donne des surprises, aujourd'hui Jean-Luc Moreau:
 
La télévision
 
Quand on branche la télé,
Mes amis, quel défilé !
Le négus, le roi d'Ecosse,
De vieux gus et de grands gosses,
Cendrillon dans son carrosse,
La véloce
Carabosse
Chevauchant son balai-brosse,
Des prélats, des portes-crosses,
De beaux blonds, des rousses rosses,
Des colosses,
Des molosses,
Des rhinocéros atroces...
Et quand c'est le plus joli :
"Les enfants ! C'est l'heure ! Au lit !"
 
Ou alors Queneau :
 
Grand Standingue
Un jour on démolira
ces beaux immeubles si modernes
on en cassera les carreaux
de plexiglas ou d'ultravitre
on démontera les fourneaux
construits à polytechnique
on sectionnera les antennes
collectives de télévision
on dévissera les ascenseurs
on anéantira les vide-ordures
on broiera les chauffoses
on pulvérisera les frigidons
quand ces immeubles vieilliront
du poids infini de la tristesse des choses
 
 Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

3 mai, Nantes,  Bloqué

 

dessin NDLC ©
 
Bloqué à la maison, bloqué du dos.
Un dimanche bien coincé.
Rien à faire qu'à regarder en arrière sans se tordre le dos.
De cette nuit reste un rêve en lambeaux :
j'étais à l'imprimerie qui, surprise,
était tenue par deux Chinois jumeaux
habillés couleur d'automne et puis
l'un des deux est devenu bleu ciel.
Veste, pantalon.
Ils voulaient du délai,
je voulais du tout de suite.
Je me suis réveillé avant qu'on puisse s'entendre.
C'est grave docteur?
 
Pour faire passer ça, une poésie chinoise piochée au hasard
 
Seul à boire sous la lune 
Pichet de vin posé parmi les fleurs...
Seul à boire, sans ami sans parent,
je lève ma coupe
et sers le clair de lune.
Mon ombre en plus,
nous voilà déjà trois !
 
Ce qui en version originale, donne:
月下独酌 
花间一壶酒
独酌无相亲
举杯邀明月
对影成三人
 
C'est qui ce Li Bai ? Pompons wikipedia :
Li Bai (chinois : 李白 ; pinyin : Lǐ Bái), né en 701, mort en 762, ou Li Po (pinyin : Lǐ Bó), ou encore Li Taibai (chinois : 李太白 ; pinyin : Lǐ Táibái), son nom de plume, est l'un des plus grands poètes chinois de la dynastie Tang.

Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

3 mai, Mayenne, Empreintes

Dyptique photographique Guy Hersant /Lise ©
3 mai, Mayenne, Empreintes
CHRONIQUE DES JOURS (nouvelle saison) / N°8
 Après-midi, avril

2 mai, Nantes, Le Futur brocanté

dessin NDLC ©
 
Le passé brocanté n'aide pas à imaginer le futur de tout de suite.
Quelle suite donner à ce présent imposé ?
Un maintenant maintenant toutes les conneries d'avant,
l'acquisition frénétique de plein de trucs inutilisés,
plus impensables qu'indispensables?
L'hosto géré comme une mauvaise boutique,
les vies si mal boutiquées.
Sous les drones, face à face avec les écrans
on se sent un peu coincés.
En attendant, vivement tout de suite.
Le confinement, qu'on en finisse.
Qu'on en décoince.
 
Pour éclairer cet avenir flou, faisons confiance à l'anticipation passé au crible du futur antérieur. Genre de ce bouquin « L'an 2000. Une révolution sans perdants » d'un obscur Henri Muller, publié en 1965 et qui imagine le progrès triomphant partout, avec l'enthousiasme du visionnaire borgne :
« Nous avons mis l'hélicoptère à tous les usages, police de l'air et de la route, recherche des délinquants, transports des ruraux à la ville, évacuations sanitaires, services de la poste et du médecin à la campagne, traitement des récoltes, épandage des pesticides, semailles, lutte anti acridienne, acheminement vers les aéroports, remonte pente pour les skieurs, allègement de la circulation routière, service postal intervilles, déplacement des paysans dans les limites de leur propriété et pour la surveillance de leur personnel saisonnier au moyen de petits hélicoptères individuels fabriqués aujourd'hui en très grandes séries, et qui évoluent à quelques mètres seulement du sol. »
Richard Brautigan (Mémoire sauvas du vent, publié en 1982) est plus sarcastique :
« Dans ce temps-là, les gens se préparaient eux-mêmes l'imagination, comme on fait sa cuisine soi-même. Maintenant, nos rêves ne ressemblent plus guère qu'à n'importe quelle rue d'Amérique, bordée des deux côtés de restaurants à succursales. Je me dis parfois que même notre digestion n'est qu'une bande sonore que les chaînes de télévision font enregistrer à Hollywood. »
 Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

1er mai, Nantes, Premier mai

dessin NDLC ©
Cette année, exceptionnellement,
le premier jour de mai tombe au début du mois,
et dure toute la journée.
Balcons transformés en beuglards,
affichettes bricolées collées la nuit d'avant,
pancartes et banderoles accrochées
aux grilles d'une vieille mairie de quartier, 
qui clame « Travail-Paix » au fronton et tombe en lambeaux,
chacun a fait comme il a pu pour lever le poing,
lever la tête, montrer qu'on ne lève pas le pied.
En attendant que les plaques d'égout s'y mettent aussi,
A sauter bruyamment en ciblant leurs proies.
 
Pour cette histoire d'égouts, il faut lire Benjamin Péret, expert en fonte de rue :
 
RENDRE L'ÂME
Plonger dans le pain rassis
voilà ce qui attend les pierres plates
grognant à l'approche des camions de fer-blanc
car les moules vernies pour les expositions universelles
meurent d'ennui avant l'inauguration
et leur âme céleste fait éternuer les sénateurs
dont la barbe masque une jeune fille violée
Demain après-demain dans huit jours peut-être
les bruits de plaques d'égouts sautant sur la gueule des flics
tailleront dans le ciel autant de bleu qu'il en faut pour
la tête de la plus jolie femme du monde
et le pac pac n'empêchera pas les petits oiseaux de dormir
Le monde sera plus grand qu'une boîte plus grande depuis
qu'elle est vide
et toutes les exécutions du monde n'arriveront pas à la
remplir
Il faudra une petite pluie fine
une poudre d'or qu'on ne ramassera pas
pour rafraîchir les visages en sueur qui n'auront rien perdu
de leur fatigue
mais où le perce-neige accostera les passantes nues.
 
 Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

1er Mai, Mayenne, Jour de fleurs

 

Tryptiquephotographique Guy Hersant ©
CHRONIQUE DES JOURS (nouvelle saison) // N°7  
L'atelier de Lise, le bouquet des champs et le brin du jardin porté sur le bonheur.

30 avril, Nantes-Brest, Regarder la grêle

dessin NDLC ©

[La neige bretonne à la fenêtre de l'école,c'est quand j'étais piti, à Brest-même]
 

30 avril, Nantes | Regarder la grêle

 
Comme aux temps de neige bretonne
et en temps de petite école,
on courait à la fenêtre.
Aller regarder la grêle
qui crépite d'un coup,
même en marchant,
c'est courir le risque d'y trouver l'éclair
et ça n'a pas raté.
Schblam. La grêle, elle, a plutôt fait plicaplac.
Pas le temps de calculer son angle d'attaque
ni de noter la zébrure de l'éclair,
que pfuit! c'est déjà du passé.
Le passé instantané est l'ennemi du présent immédiat.
Commentez.
Les copies seront ramassées dans deux heures.
-------------
Pour patienter avant la fin de ces deux heures, un poème de  Mohammed Dib
 
Printemps
 
Il flotte sur les quais une haleine d'abîmes,
L'air sent la violette entre de lourds poisons,
Des odeurs de goudron, de varech, de poisson ;
Le printemps envahit les chantiers maritimes.

Ce jour de pluie oblique a doucement poncé
Les gréements noirs et gris qui festonnent le port ;
Eaux, docks et ciel unis par un subtil accord
Inscrivent dans l'espace une sourde pensée.

En cale sèche on voit des épaves ouvertes ;
En elles, l'âme vit peut-être...
Oiseau têtu,
Oiseau perdu, de l'aube au soir reviendras-tu
Rêver de haute mer, d'embruns et d'îles vertes ?

Je rôde aussi, le cœur vide et comme aux abois.
Un navire qui part hurle au loin sous la brume ;
Je tourne dans la ville où les usines fument.
Je cherche obstinément à me rappeler, quoi ?

 
 Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

30 avril, Belgique, Confinés engagés

Pour la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB), « Le 1er mai, c'est la fête du Travail, mais c'est surtout la fête des travailleurs ». Pour célébrer le 1er mai, la FGTB a créé une plate-forme numérique où chacune et chacun peut s’inscrire avec sa photo, sa pancarte revendicative, histoire de faire une manifestation monstre et « se saisir cette occasion pour revendiquer le changement et le réaliser. C'est possible. ». Sur la plate-forme vous retrouverez aussi d’autres contenus tels les discours traditionnels du 1er mai, des portraits et la chaîne de la Solidarité, une chaîne humaine digitale qui aspire à devenir la plus grande du monde. L’inscription est ouverte à tous, sans frontière nationale.

29 avril, Nantes, Poste à pourvoir

 

dessin NDLC ©
Où elles sont les nouvelles de l'extérieur?
Doivent être bloquées, confinées quelque part.
Pas une lettre, pas une facture
pas de relance ni de menace,
pas de dénonciation anonyme, rien.
Cette boîte aux lettres est un désert.
Poste à pourvoir.
Déjà qu'elle n'est plus ravitaillable tous les jours.
Comme les poubelles, on s'y perd. 
Et passer sa vie perdu dans les ordures,
c'est pas une vie. 
Si ça continue, va falloir s'envoyer
des lettres à soi-même
 pour soutenir le service public.
 
Au tout début des années 1950, on ne le dit pas assez, la poste -les pététés à l'époque- a su représenter un haut lieu de la poésie administrative, dont voici un extrait dans la collection Centre de tri :
 
Ministère des PTT. Notice à l'usage des auxiliaires trieurs.
Attitude et mouvements du trieur
Le trieur se tient debout*, droit mais sans raideur, à gauche du milieu de la partie du casier devant laquelle il travaille, de façon que sa main droite puisse atteindre les cases extrêmes de gauche et de droite sans déplacement des jambes. Il prend dans la main gauche, entre le pouce et les autres doigts, un nombre de lettres formant une épaisseur d'environ 5 centimètres (épaisseur variant avec la grandeur de la main) et porte cette main à la hauteur de la poitrine (côté gauche). Il dégage avec le pouce gauche la lettre à classer et la fait glisser (soit de bas en haut, soit de haut en bas) de manière à la faire déborder légèrement de la poignée des correspondances tenues par la main gauche, et à permettre à la main droite de la saisir facilement. Le trieur lit la destination, prend la lettre (une seule à la fois) de la main droite et la porte en droite ligne dans la case (il faut placer la lettre et non la jeter dans la case).
Les lettres sont placées dans les cases méthodiquement, toujours dans le même sens, parallèlement les unes aux autres, en un tas ayant pour base toute la largeur de la case. Pour éviter la fatigue, le trieur doit travailler avec souplesse et sans mouvements inutiles. Quand une case est presque remplie et que le trieur est sur le point d'éprouver des difficultés pour y placer des lettres, les correspondances sont sorties en bloc de la case (ce qui se fait avec la pus grande facilité si l'on s'est conformé aux prescriptions ci-dessus) et sont enliassées.
* Ce n'est qu'à titre exceptionnel que les trieurs sont autorisés à s'asseoir.

 Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

29 avril, Mayenne, Marguerite et le jeune pommier

Dyptique photographique Guy Hersant ©

CHRONIQUE DES JOURS (nouvelle saison) / N°6  
Elle, la fleur, dans le moment unique et merveilleux de son éclosion à la première pointe du jour.
Ensuite, jusqu'au soir, toute la journée à se débarbouiller, à mettre de l'ordre dans le bazar des pétales.
Parfaitement, une journée toute entière à se faire belle. 
Marguerite !
Lui, le beau et lisse, planté là, au bon endroit, fringant, ciselé, organisé, 
et un peu ballot avec son étiquette "Reinette du Mans" flottant au courant de l'air.
Je l'aime, un peu, beaucoup...

28 avril, Dordogne, Meunier ne s'endort pas

En Dordogne, la pandémie du covid19 redonne vie à un moulin à eau du XIVème siècle. A Vézac, un moulin patiemment remis en marche par son propriétaire pendant une quinzaine d’année, meulait tranquillement ses 20 kg par semaine pour les agriculteurs de la région faisant leur pain. La ruée sur la farine provoquée par le confinement sanitaire ayant vidé les rayons des magasins, une nouvelle clientèle s’est présentée à la porte du moulin d’Elie Coustaty.  Aujourd’hui, toute la famille est au boulot pour moudre 150 kilos de farine bio par jour. Plus de détails ICI.

28 avril, Nantes, Abstraction de mes fesses

 

 
dessin NDLC ©
 
Abstraction mes fesses.
On lit très bien, là, dans les méandres du tronçon
de platane ratatiné sur le trottoir l'an dernier,
un gros plan du président du Medef
après un accès de méchante peste bubonique
aggravée d'acné véroleuse grimpante.
Et en surimpression, des tréfonds de tiroir
masquant une double fonds de pension
atteint par la récession infectieuse.
Ou un masque réglementaire rudimentaire
né d'un patron décousu comme les propos du moment.
Un jour il faudra bien en découdre.
 
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Pour aider à bien dessiner ces contours, deux extraits de Gaston Chaissac, "Au pays de la calotte vinassouse" édité en 1979, Chaissac avait déjà calanché quinze ans avant :
 
Avez- vous vu danser la calotte vinassouse
Les bras nus et les pieds sur la pelouse
Tandis que les aéroplanes
Zigzaguent au-dessus des platanes
et que les ramasseuses de bois mort
la sautaient en pleurant comme une madeleine
et en mettant la voile endirection
de la fontaine avec leur seau percé
qu'on suit à la trace en vuede la fermière
qui brasse la crème pour le beurre à graisser la charlotte.
 Des histoires grivoises restées dans l'armoire à la lumière de l'alcôvese briseront les ailes.
 
(...)
Heureusement que la calotte vinassouse
N'a pas dégobillé sur les tutus
Très bien cousus
Des gentilles petites péquenouses
Qui ont incarné les rats de l'opéra
Hier en grand tralala
Dans une chaleur chaleureuse
Où l'heure tourna si heureuse
Aux papas au cul terreux
Et aux mamans le cœur heureux
En ces moments inoubliables
Où même l'épine a l'air affable
Mais un grand vent vint rompre la concorde
Et chacun fort déçu rentra
Dans l'arène des mordus prêts à mordre pour voir ce qui en restera.

Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

27 avril, Nantes, Paratonnerre souterrain

 

dessin NDLC ©
 
Quand ça récalcitre
il faut user de la force.
Tous les gouvernements savent ça.
Une barre de fer fichée au milieu
des territoires à tomate et ciboulette,
bravait la terre et l'arrachement.
Un paratonnerre souterrain, sans doute, 
datant du temps où on craignait
la foudre ascensionnelle du potager.
Il a fallu tirer une épine du pied de tomate,
isoler la ferraille, creuser, s'obstiner.
Mise en branle, elle a résisté farouchement.
Mais pas éternellement.
C'est, au passé, l'événement du jour.
La querelle de l'être humain contre la matière
s'achève par la victoire du premier.
Qui n'en tire nulle gloire
s'en tire juste avec les genoux terreux.
L'anecdote tire à sa fin.
Il y a de quoi lui tirer son chapeau.
 
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Pour saluer ce différend avec le métal
Benjamin Péret à la rescousse, ce brave peintre des querelles.  
 
BRAVES GENS
La querelle entre la poule au pot et le ventriloque
nous a valu un nuage de poussière
qui est passé au-dessus de la ville
en sonnant de la trompette
Il sonnait si fort que son chapeau melon tremblait
et que sa barbe se redressait
pour lui mordre le nez
Il sonnait si fort
que son nez s'est ouvert comme une noix
et que la noix a craché
bien loin
une petite étable
où le plus jeune veau
débitait le lait de sa mère
dans des bouteilles en peau de saucisson
vulcanisées par son père
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

 

26 avril, Nantes, Charles attend

 

 
dessin NDLC ©
 
 
Nous interrompons les programmes pour
quelques nouvelles en provenance de tous les pays du virus,
Céline Dion reporte sa tournée européenne.
Le président malgache a une tisane de plante miracle.
Au Congo, un médoc à base quercétine,
qu'on trouve dans l'ail, les haricots verts, le chou, l'oignon rouge
Le Cap-Vert se rue sur le fenouil, en infusion.
Deux verres de vodka chez les Biélorusses.
Maduro au Vénézuéla penche pour un mix de
citronnelle, gingembre, sureau, poivre noir.
Trump préfère l'eau de Javel en intraveineuse.
On va attendre un peu.
Mais pas le chantier de Notre Dame de Paris qui reprend
Les ventes de doliprane dopent Sanofi.
On a trouvé sept milliards pour sauver Air France.
C'est tout pour le moment.
Vous pouvez reprendre une vie normale.
Avec mon petit stock de gingembre, 
reste à fonder dare-dare une start-up
 pour vanter et vendre
un vrai remède miracle contre les remèdes miracles.
 
Pour bien faire mariner la décoction, rien de ne vaut les Alcools d'Apollinaire, cuvée 1913.
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Frôlée par les ombres des morts
Sur l'herbe où le jour s'exténue
L'arlequine s'est mise nue
Et dans l'étang mire son corps
Un charlatan crépusculaire
Vante les tours que l'on va faire
Le ciel sans teinte est constellé
D'astres pâles comme du lait
Sur les tréteaux l'arlequin blême
Salue d'abord les spectateurs
Des sorciers venus de Bohême
Quelques fées et les enchanteurs
Ayant décroché une étoile
Il la manie à bras tendu
Tandis que des pieds un pendu
Sonne en mesure les cymbales
L'aveugle berce un bel enfant
La biche passe avec ses faons
Le nain regarde d'un air triste
Grandir l'arlequin trismégiste.
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C'est ça qu'est chouette avec Apollinaire, ça fait plonger dans le dictionnaire.
Trismégiste − Adj. [P. réf. à Hermès trismégiste, nom gr. du dieu égyptien Thot considéré comme l'inventeur de tous les arts, de toutes les sciences et comme l'aut. de nombreux écrits hermétiques] Tour à tour ils [les roismouraient silencieux et tristes Et trois fois courageux devenaient trismégistes (Apoll., Alcools, 1913, p. 149). − Empl. subst. Ces antiques patriarches des déserts de Syrie (...) sont les trismégistes de l'histoire religieuse (Renan, Hist. peuple Isr., t. 1, 1887, p. 61).
 
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

25 avril, Nantes Ecologie, désastre et Kit Carson

dessin NDLC ©
 
Ecologie ou désastre.
Mince, ça, c'est un programme. Mais,
une option ou l'autre, est-ce qu'on pourra garder les frites?
Bookchin ne parle pas des frites.
ce type, pionnier de l'écologie politique
dénonce dans les années 1950
les méfaits de la chimie sur l'agriculture.
Mais la radio apprend ce matin que
Charles Fourier écrit en 1824 sur
la « détérioration matérielle de la planète »
la déforestation et les « désordres climatériques »,
« vices inhérents à la culture civilisée ».
Il est grand temps de s'ensauvager grave.
Ensauvager a tout pour anagrammer en grave,
mais il nous reste ensau sur les bras.
Le saune sent vraiment trop la nasue.
 
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A Burlington, dans le Vermont où Bookchin a passé pas mal de temps, en participant à des communautés autonomes autogérées, une « bibliothèque Brautigan » a ouvert en 1990. Depuis elle a été déménagée à Vancouver. Le principe : les auteurs qui veulent peuvent y mettre à déposer des textes refusés par les éditeurs, ainsi rendus publics. Ce qui s'inspire de la bibliothèque décrite dans le roman de Richard Brautigan : « L'Avortement : une histoire romanesque en 1966 ».
Extrait :
« Je suis venue tout du long à pied, dit elle. Je suis partie à minuit et je serais arrivée depuis longtemps si je n'étais pas si vieille.
- Où habitez-vous ?
-A l'hôtel Kit-Carson, dit-elle. Et j'ai écrit un livre.
Elle me le tendit d'un air fier, comme si c'était la chose la plus précieuse au monde. Ce que c'était.
C'était un classeur à feuilles mobiles comme on en trouve partout en Amérique. Il n'y a pas d'endroit où il n'y en ait pas. Il y avait une grosse étiquette collée sur la couverture et, dessus, était écrit, d'une grande écriture au crayon vert, le titre : 
Madame Charles Fine Adams :
La Culture des fleurs à la lueur des bougies dans une chambre d'hôtel 
[...]
- J'ai mis cinq ans à écrire ce livre, dit-elle. J'habite l'hôtel Kit-Carson et j'y ai souvent cultivé des fleurs. Ma chambre n'a pas de fenêtre, alors il faut que j'allume des bougies. Les bougies, c'est ce qui donne les meilleurs résultats. [...] Rien ne vaut les bougies. On dirait que les fleurs aiment l'odeur de la cire qui brûle, si vous voyez ce que je veux dire. Il suffit de montrer une bougie à une fleur et la voilà qui se met à pousser.
J'ai parcouru le livre. C'est une des choses que mon travail ici me donne l'occasion de faire. Il n'y a que moi, d'ailleurs, qui le fasse.
[...]
- Ecrire ce livre a été une si merveilleuse expérience, dit-elle. Maintenant, c'est fait et je peux m'en retourner dans ma chambre d'hôtel et retrouver mes fleurs. Je suis très fatiguée.
-Tenez, votre livre, dis-je alors, en le lui tendant. Vous avez le droit de le mettre n'importe où sur les rayons. Là où le cœur vous en chante.
- Comme c'est émouvant ", dit-elle.
Elle a pris son livre et, à petits pas, elle est allée jusqu'à une étagère où les enfants, souvent, comme s'ils suivaient une piste subconsciente, viennent placer leur livre.
Je n'ai pas souvenir d'avoir jamais vu quelqu'un de plus de cinquante ans mettre son livre dans ce coin-là, mais elle, pourtant, y alla tout droit, guidée, on aurait dit, par des mains d'enfants et elle glissa son livre, qui traitait de la culture des fleurs à la lueur des bougies dans une chambre d'hôtel, entre un livre sur (c'est-à-dire farouchement pour) les Indiens et un tract illustré chantant les louanges de la confiture de fraise. »
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

25 avril, Corrèze, Eaux, B. Plossu

Pic et lac d'Ayous, photo Bernard Plossu ©

Beaucoup d'initiatives en ligne se développent. Pour certaines, il s'agit de valoriser des ressources déjà existantes. Mais des actes créatifs ont lieu aussi. Des actes généreux comme celui de Bernard Plossu et de l'agence Signatures-Photographies inaugurant le nouvel espace "La galerie" sur le site nuage-vert.com

Bernard Plossu est un des plus importants photographes vivants, apportant son regard singulier et ses recherches depuis les années 1960. Il a effectué une sélection (30 clichés) à partir de l'ensemble de son oeuvre autour d'un thème central de la vie sur Terre, l'eau. C'est aussi un thème particulièrement important au pays d'Argentat-sur-Dordogne, terre de barrages hydrauliques et s'interrogeant comme partout sur les modifications climatiques.

Cette expo, on peut la regarder pour rêver, voyager sur la planète et dans le temps. Elle permet aussi de se poser des questions. Comme le disait René Dumont, premier candidat écologiste à une élection présidentielle en 1974, en montrant un verre d'eau, ce liquide banal est un trésor précieux. Nous sommes faits d'eau. Notre gestation se réalise dans l'eau. La vie sur terre est liée à l'eau. Il existe des guerres de l'eau. L'eau non potable est un poison pour des populations entières des villes ou des campagnes. L'agriculture est liée à la gestion de l'eau...

Cette thématique est celle de l'exposition 2021 que lui consacrera Nuage Vert-musée mobile Vallée de la Dordogne, avec publication d'un livre (dans la collection "Les couleurs du Nuage. Des livres durables à l'ère du jetable"). Bernard Plossu contribue ainsi à un acte d'ouverture vers des imaginaires déconfinés.

24 avril, Nantes, Falafel et chouchou dada

 
Boustifaille
C'est obsédant cette histoire de boustifaille.
Qu'est-ce qu'on va manger. Quand est-ce que.
Aujourd'hui falafels (tes laitues naissent-elles?)
et chou braisé. Avec de la carotte, alors.
Et ça revient, tous les jours. Préparer à manger,
manger, digérer. Passons la suite.
Et ça recommence. Qu'est-ce qu'on, quand.
C'est une maladie ou quoi, cette addiction au répétitif ?
On ne mange plus, on réitère.
Et si on réitère cette réitération, ça fait
подтверждено en russe
热烈 en chinois.
تكرر en arabe
ou plutot : ebara ne تكرر
재차말하다  en coréen
言い直す en japonais
C'est même pas sûr et certain
mais ça fait des joulis caractères.
 
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Pour accompagner ça, quelques zakouskis poétiques, le chef s'appelle Tristan Tzara
 
I
la chanson d'un dadaïste qui avait dada au cœur
fatiguait trop son moteur qui avait dada au cœur
l'ascenseur portait un roi lourd fragile autonome il coupa
son grand bras droit l'envoya au pape à rome
c'est pourquoi
l'ascenseur
n'avait plus dada au cœur
mangez du chocolat
lavez votre cerveau
dada
dada
buvez de l'eau
 
II
la chanson d'un dadaïste qui n'était ni gai ni triste et aimait
une bicycliste qui n'était ni gaie ni triste
mais l'époux le jour de l'an savait tout et dans une crise envoya au
Vatican leurs deux corps en trois valises
ni amant
ni cycliste
n'étaient plus ni gais ni tristes
mangez de bons cerveaux
lavez votre soldat
dada
dada
buvez de l'eau
 
III
la chanson d'un bicycliste qui était dada de cœur
qui était donc dadaïste comme tous les dadas de cœur
un serpent portait des gants il ferma vite la soupape
 mit des gants en peau d'serpent et vint embrasser le pape
c'est touchant
ventre en fleur
n'avait plus dada au cœur
buvez du lait d'oiseaux
lavez vos chocolats
dada
dada
mangez du veau
 
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque
 

24 avril, Wallonie, Belgique polluée par la France

photo DR ©

Le 9 avril, la rupture d’une digue à l’usine Tereos de Thun-Saint-Martin (Nord) a libéré 100 000 m3 d’un liquide noirâtre, chargé en matières organiques provenant du lavage des betteraves, polluant l’Escaut. La Région wallonne (concernée par 35 km du fleuve) a estimé à des dizaines de milliers de tonnes la quantité de poissons morts. Plus d’infos ICI.

24 avril, Mayenne, Le temps des esprits

photo Guy Hersant ©
 
CHRONIQUE DES JOURS (nouvelle saison) / N°5   24 avril 2020
 
La vérité est que "la bonne fortune du jardinier" évoquée dans le proverbe de la chronique précédente m'a réellement été accordée. Le trésor fut révélé ainsi que je vais le dire, il se produisit plusieurs jours avant l'étape du ratissage représenté sur la photographie prise par Lise et son ombre. 
La coupe de quelques arbres devenus invasifs ou trop vieux - un bouleau était tombé par la tempête - avait été décidée dans l'hiver. Le travail fut fait, souches arrachées et terrassement sommaire, par une entreprise. Il s'agissait maintenant de préparer le sol, de le lisser, de le rendre avenant au semis de l'herbe mythique: le gazon zonzon. 
Faute de pouvoir obtenir la location d'un motoculteur ou d'avoir recours au téléjardinage non encore inventé, j'ai opté fatalement pour l'usage des outils traditionnels dont on dispose : pioche, fourche à cinq doigts, pelle et râteau..
Ce travail à gestes répétés, progresse lentement malgré les efforts. Le bonheur veut que l'esprit s'évade, s'offre au vagabondage de pensées allant plus ou moins à l'enfance terrienne, au temps qui passe... à la nature qui nous dépasse. Lorsque la réalité nécessaire reprend le dessus, on se dit bonnement que le jardinage, ces temps-ci, est une activité saine qui, l'un dans l'autre - rêves et labeur - n'est pas désagréable.
Ce faisant, il arrive que de drôles de résistances se manifestent, s'obstinent à retenir la pioche dans la terre, à la faire dévier ou rebondir. Je plonge alors la main au coeur du mystère jusqu'à exhumer des emberlificotements de racines argileuses qu'en temps ordinaire j'aurais ajouté in petto au bourrier des mauvaises herbes de toutes tailles et variétés, dont on va faire feu et fumée.
Nous sommes dans ce Bocage mayennais, pays fameux pour la sorcellerie, et ma foi, supposant là quelque magie, je me prends à examiner sous toutes les coutures, ces monstres malicieux sortants ébahis de leur nuit souterraine, ébouriffés dans leurs radicelles autant que je rêverais de l'être si la nature avait su me garder en cheveux. Je me suis souvenu qu'on attribue à ces innocentes racines, dans nos campagnes, le nom de "Petites couronnes des champs" ( Corona locus ).
Pourquoi ne pas croire que ces énergumènes sont les cousins rustiques de l'autre, le lointain parent, honni donc, urbain sûrement, mauvais comme la peste, terrible, fuyant et qui confine chez-soi quasiment le monde entier, prêt même à le détruire ?
J'ai constitué une brave collection de spécimens de ces couronnes et me suis dit, que pour être cru, il se devait que quelques-uns vous soient présentés. 

photo Guy Hersant ©

23 avril, Nantes, Bitonniots

 

dessin NDLC ©
 
Bitoniau, bitonniot.
le \bi.tɔ.njo\ comme disent les gens
qui parlent en phonétique dans le texte,
a une existence incomparable.
Vautré dans des boîtes
à trésors, à gâteaux, à chaussures,
avec des congénères dépareillés,
il ne sert à rien, mais attention : il pourrait.
On dit que ça fait toute sa force :
une existence future hypothétique,
et c'est en ça que le bitonniot est un sage
qu'on n'écoute certainement pas assez.
Le bitonniot a beaucoup de choses à nous dire.
 
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La poésie s'efface devant tant de profondeurs insondables.
« On est entré dans la civilisation du bitoniau », nous avait pourtant averti « Richesses lexicales du français contemporain » publié en 1995 par deux éminents chercheurs du CNRS, Charles Bernet et Pierre Rézeau.
Ce que prouve parfaitement cet extrait de la revue Océans évoquant un nouveau profondimètre génial mais on ne sais plus quand : « A 35 mm de la crosse et suivant son plan de joint, percer le tube (mèche de 55 mm). A l'aide d'une petite lime, mettre le trou supérieur au carré. Placer le ressort (celui d'une gachette Tarzan) dans le tube, engager le "bitoniau" ».

Toutes ces hypothèses sont corroborées par un autre extrait de « La Pensée: revue du rationalisme moderne, arts, sciences, philosophie», publiée en 1968 : 

« A l'adjectif trop savant "phalloïde", le titi parisien a substitué " bitoniau" en utilisant un radical populaire chargé d'une allégorie formelle pour désigner une petite proéminence. En insistant sur le rôle de nomination métaphorique de nombreux animaux, et sur l'introduction de leurs radicaux nominatifs dans des composés destinés à de nouvelles nominations, nous ne récusons pas la traduction directe, mot à mot, lorsque les bêtes interviennent agressivement contre l'homme. »

Et c'est ainsi que le pangolin trouve sa place dans l'histoire de l'humanité.

Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

23 avril, « Emmanuel Macron déclare la guerre à la transition écologique »

C’est ce qu’affirme dans un communiqué la Fédération nationale de l’agriculture biologique (FNAB), au lendemain de la visite présidentielle dans des serres chauffées pour faire pousser des tomates hors-sol, à Cléder (Finistère). Déplacement programmé pour rendre hommage à la « ferme France » qui assure l’approvisionnement en nourriture pendant le confinement. « Pour son premier déplacement dans le monde agricole depuis le début de la crise du Covid-19, le Président de la République a choisi de valoriser le modèle agricole le plus déconnecté du monde vivant ; un modèle aseptisé, artificialisé, où il y a plus de béton que de terre, où les fruits et les légumes sont chauffés toute l'année. Un modèle qui pourtant devrait aujourd'hui se remettre en question, à l'aune de ce que l'on comprend des pandémies, mais aussi du rôle que l'agriculture a joué et jouera encore dans les crises sanitaires et écologiques, passées et à venir » affirme la fédération des paysans bios. La FNAB rappelle que « depuis plus de trois ans, l'agriculture biologique est victime de l'absence totale de vision écologique de l'Elysée : retards de paiement, suppression des aides au maintien, objectifs de développement mensongers. Dans ses déclarations publiques d'hier, le Président de la République dénigre les circuits courts, qui sont pourtant en ce moment un véritable refuge pour les consommateurs. Avec le drive, ils sont le mode de consommation le plus plébiscité pendant la crise avec + 73% de vente sur les semaines 12 et 13.  Ce sera sûrement la plus grande leçon de cette crise : les territoires qui ont les circuits de proximité les plus développés sont aussi les plus autonomes et agiles pour assurer la sécurité alimentaire de leur population. »
Guillaume Riou, président de la FNAB dénonce « Ce qui est plus inquiétant encore, c'est d'affirmer, à ce niveau de responsabilités, que l'agriculture biologique se limite aux circuits de proximité. C'est une méconnaissance totale de nos pratiques, qui prônent la diversification y compris des modes de commercialisation pour sécuriser nos systèmes. Nous n'avons pas attendu Emmanuel Macron pour nous organiser aussi en filières longues ».
 

22 avril, Nantes, Les acanthes

dessin NDLC ©
 
Parait que c'est moche, vivace, tenace
Que ça pousse à la va comme je pousse
C'est pourtant sur tous les chapiteaux corinthiens
L'acanthe a une histoire de résistance
La nymphe Acantha voulait pas passer
à la casserole d'Apollon
elle lui a carrément griffé les joues
Pas content, le dieu l'aurait transformée 
en plante épineuse, vindicative,
à graines explosives au soleil.
C'est pourtant une acanthe
à feuilles molles Dite Acanthus mollis.
Une autre variété, la branche-ursine,
ou branque ursine, voire brancursine
n'a pas d'épine, juste des airs de patte d'ours.
Y a pas un ours dans cette impasse.
L'ours s'est toujours donné des airs
de bête vivant à la va comme j't'impasse.
Avec ça, on est bien avancé.
 
Acanthe ou ours, on aurait pu garder un bout d'un poème d'Hugo:
Je te fais molosse, ô mon dogue !
L'acanthe manque ? j'ai le thym.
Je nomme Vaugirard églogue ;
J'installe Amyntas à Pantin.
 
mais ça fait un peu pompeux et il y en a 36 strophes.
Il vaut mieux se rabattre sur Desnos, c'est plus léger
L'ours
Le grand ours est dans la cage,
Il se régale de miel.
La grande ourse est dans le ciel,
Au pays bleu des orages.
Bisque ! Bisque ! Bisque ! Rage !
Tu n'auras pour tout potage
Qu'un balai dans ton ménage,
Une gifle pour tes gages,
Ta chambre au dernier étage
Et un singe en mariage !
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque
 

22 avril, Mayenne, Probable proverbe

CHRONIQUE DES JOURS (nouvelle saison) / N°4  - 21 avril 2020

 
Dyptique photographique Guy Hersant ©
La fenêtre de la chambre ouverte sur l'or du matin promet au jardinier la bonne fortune pour la journée.
 

21 avril, Nantes, Champignons de souche

dessin NDLC ©
 
En passant plusieurs hivers dehors,
dame souche s'est chopée des champignons,
balconnant à tous les étages
Chez les souches, on a toujours
un certains sens de le coquetterie.
Ces questions de souche, pourtant
pourrissent surtout les discours réac.
Vive le champignon squatter,
les balcons naturels, les souches vivantes!
Au Portugal, les étrangers ont vu leurs droits prolongés
L'Italie va en régulariser deux cents mille,
d'accord, pour les faire trimer aux champs.
Une centaine de nos députés demande la même chose.
On peut pas rester de bois. Ou alors de bois vivant.
 
Pour appuyer sur le champignon rit en 2011 dans une école primaire de Sainte-Luce sur Loire

Pauvres champignons
Quand je vais dans la forêt
Je regarde les champignons
L'amanite, elle a la grippe.
La coulemelle n'est pas très,très belle.
La morille est mangée de ch'nilles.
Le bolet n'est pas frais, frais,frais.
La girolle fait un peu la folle.
La langue de bœuf n'a plus l'foie neuf.
Le lactaire est très en colère.
Le clavaire çà c'est son affaire.
Le cèpe de son côté perd la tête.
Moi, je préfère les champignons d'Paris
Eux,au moins n'ont pas d'maladies.

Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

21 avril, La Lettre à Lulu

Depuis 25 ans, le canard déchainé de Loire Atlantique cultive la satire et l'enquête journalistique. Avec la constance d'un indispensable mauvais esprit, l'irrégulomadaire Lettre à Lulu, entretient la flamme du politiquement incorrect en terres où la presse quotidienne régionale peine souvent à s'affranchir des pouvoirs locaux. Nul besoin d'être ressortissant de Loire-Atlantique pour apprécier La Lettre à Lulu. D'habitude, les ventes au numéro paient les frais, jamais le travail. Aujourd'hui, le confinement contraint au tout numérique. Nous laissons Lulu présenter l'affaire:


La Lettre à Lulu, n° 109-110
Nous avons bien compris la crise du PQ que nous venons de traverser. Pour ne pas l'aggraver, pour économiser les ressources papetières mondiales*, ce numéro du journal satirique nantais n'a pas de version papier, il est publié uniquement en pdf, toujours fait à la main, biodégradable, copyleft pour ses contenus comme d'hab. Mais offert gratis à la lecture du monde entier, qui n'en demandait pas tant.

Pour les nouveaux : depuis 1995, La Lettre à Lulu, "le sale gosse de la presse nantaise", traite l'actualité de Nantes, son agglomération et, plus largement, du département de la Loire inférieure, sous un angle satirique. Des journalistes et dessinateurs de presse œuvrent bénévolement pour faire paraître chaque année quatre numéros de cet irrégulomadaire humoristique, ironique, voire caustique...
La Luttre à Leuleu, qui édite La Lettre à Lulu, est une association loi 1901, sans but lucratif. Nous ne faisons aucun bénéfice, ne recevons aucune subvention et bien évidemment aucune recette publicitaire.
Bref, nous sommes libres comme l'air.
En temps ordinaire, les recettes issues de la vente du journal nous permettent de payer l'imprimeur, la poste, le distributeur.

Pour les abonnés dont nous n'avons pas l'adresse électronique et qui reçoivent ce message par des voies amicales mystérieuses : c'est le moment de nous la faire parvenir, votre adresse, à lalettralulu [at] gmail.com. Ça peut servir, comme cette fois. Promis, on ne vous enverra pas de publicités ni d'offres promotionnelles.

Pour tous : vous pouvez télécharger le journal par là. Soyez généreux, offrez-le à vos amis en partageant largement ce message !

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Pour s'abonner à l'édition papier ou pdf, c'est par là.

Au sommaire du numéro 109-110 :

  • L'économie du désastre
    Ce numéro déconfi s'intéresse à l'économie du désastre en Loire-Inférieure, aux acharnés de l'absurde en pleine crise climatique. Fausse neige à plein canons, fausses vagues à surf en pleine campagne, plage de la Baule pompant l'eau de mer pour la rejeter en mer; patinoires de plein air, parasols chauffants, vignoble chauffés... L'effondrement vient de montrer un de ses scénarios et les effondrementeurs feraient comme si de rien n'était?
  • Lulu dit tout ce qu'il sait sur:
  • le mystérieux virus des huîtres,
      • l'amibe tueuse du surf park texan qui sert de modèle aux promoteur du projet en pays de Retz;
      • le manque de lits au CHU, qui ne s'arrangera pas avec son projet de déplacement au bord de la Loire;
  • question santé qui tousse, l'aide financière de la Région à l'industrie du tabac.
  • Mais c'est pas tout :
    • "Héros du quotidien " la formule démago des temps de confinement et de travail forcé, la villégiature flottante du patron du Medef qu'on peut croisiquer au bord de la mer ou sur la route.
  • Mais c'est pas tout et patin-couffin :
    • les riverains de La Beaujoire ont pondu une carte subjective, narquoise ;
    • Airbnb, toujours incontrôlé ;
    • un bar rural, à Soulvache, éradiqué par la municipalité ;
    • une commune rurale, Lusanger, traitée de "pire du département" par un palmarès douteux des villes & villages où il ferait bon vivre. Palmarès très urbanocentré, commercialisé par un ancien communiquant de Sarko et imprégné d'un regard condescendant sur la campagne ;
    • Fanfan Fillon n'avait pas que Pénélope dans la vie, il avait aussi Daniel Augereau. Une synergie très performante ;
    • le foot amateur, du temps où faisait courir sur les terrains et sur les routes.
  • Mais c'est pâte et riz :
    • rumeurs historiques sur la peste bubonique, le muscadet, Jules Verne métis, André Breton vendeur à la sauvette, la fièvre espagnole, le stade prénatal du surréalisme lié à la glande surrénale de qui? On ne spoile pas. Réponse dans la BD page 11 ;
    • pour finir, page 12, par des histoires de grandes gueules et de privilèges masculins.

* Aussi parce que les cafés et librairies qui nous diffusent habituellement ont du tirer le rideau, que les kiosques sont moins courus qu'avant le coronafinement.

 

20 avril, Nantes, Loin du ketchup 

dessin NDLC ©
 
Il a loin de la graine au ketchup,
du vert au rouge final, du pot au rose.
En attendant le rouge.
Les plans de tomate sont de sortie, eux.
C'est pas juste.
Et ni Sophocle ni Sappho, ni Homère si Simpson
n'ont laissé d'écrits sur le ketchup.
On me fait des signes. Ah oui le gars Simpson, si.
Mais c'étaient plutôt des cris.
 
Tirage au sort, poème et ketchup, gagnant du jour, un gars de l'Ontario, Patrice Desbiens. Extrait de « Les conséquences de la vie», publié en 1977 ( actualisation : depuis, la vie à continué, les conséquences aussi)
 
Ketchup

La journée est chaude.
Le soleil brille comme un beau 25 cennes neuf.
Le beurre de pinottes coule dans la rue.
Il forme un petit ruisseau brun.
Les enfants sont comme devenus fous.
Ils ont le blanc de l'œil rouge et le noir de l'œil blanc.
Ils se baignent dans le beurre de pinottes.
Ils se promènent dedans avec leurs bottes d'hiver.
Certains, même, y envoient leurs bâtons
de popsicle déguisés en bateaux.
Vers midi, une bouteille de ketchup a
explosé, prenant la vie d'une famille entière.
Ce n'était pas du Heinz.

Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque
 

19 avril, Morbihan, Le printemps

photo Paol Gorneg ©
Resté dans le vert
par la promesse pommée 
délicatement éclairé

19 avril, Nantes, Cinoche en panne

 

dessin NDLC ©
 
C'est dimanche, il pleut,
Idéal pour une séance tenante
Le cinéma de couloir est en panne
Rien à l'affiche, même pas un bon film nihiliste
Le projectionniste a pris la tangente
et face au mur ça manque de recul.
Personne ne s'y tape plus le cul
ni même le recul.
C'est quoi ces fauteuils de décor?
On doit tourner un film par ici.
 
Et puisque y a pas de projection il ne reste plus qu'à se projeter dans ce synopsis après coup éclair de Philippe Soupault inspiré par« Une vie de chien » de Charlie Chaplin, et publié dans le revue Littérature en 1919.
 
« À cinq heures du matin ou du soir, la fumée qui gonfle les bars vous prend à la gorge : on dort à la belle étoile.
Mais le temps passe. Il n'y a plus une seconde à perdre. Tabac. Au coin des rues, on croise l'ombre ; les marchands établis aux carrefours sont à leur poste. Il s'agit bien de courir : les mains dans les poches, on regarde. Café-bar. À la porte on écoute le piano mécanique. L'odeur de l'alcool fait valser les couples.
Ils sont là.
Au bord des tables, au bord des lèvres les cigarettes se consument : une nouvelle étoile chante une ancienne et triste chanson.
On peut tourner la tête.
Le soleil se pose sur un arbre et les reflets dans les vitres sont les éclats de rire. Une
histoire gaie comme la boutique d'un marchand de couleurs.  »
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque
 

18 avril, Mayenne, Le point de vue des piquets

CHRONIQUE DES JOURS (nouvelle saison) N°3

Tout le temps masqués, sans bouger, au même endroit, ça ne nous gêne pas. On a un sacré moral, on se serre les coudes.
 

On bavarde à distance, les nouvelles, on s'amuse, un rien nous distrait, on fait gaffe quand-même. On nous surveille.

Dyptiques photographiques Guy Hersant ©

 

18 avril, Pluvigner (Morbihan)

 

Pluvigner, place du marché, photo Paol Gorneg ©

17 avril, Nantes, Défourbissage

 

dessin NDLC ©
 
Dans l'fourbi,
d'la fourmi
y en avait un nid
Des grosses.
Manque une rime en i.
Dérangées par le rangement
du cagibi. Un comble.
Ah, a plus d'rime...
Ça rime à quoi c'bazar?
 
Aujourd'hui rebelote une citation du poète belge Georges Mogin, dit Norge, extraite de Les cerveaux brûlés, 1969:
« Je mets beaucoup d'ordre dans mes idées. Ça ne va pas tout seul. Il y a des idées qui ne supportent pas l'ordre et qui préfèrent crever. À la fin, j'ai beaucoup d'ordre et presque plus d'idées. »
 
Pour Pérec, le souci du rangement, c'est plutôt rayon bouquins (extrait de Penser/classer» publié en 1985, trois ans après sa disparition):
« Manières de ranger les livres
classement alphabétique
classement par continents ou par pays
classement par couleurs
classement par date d'acquisition
classement par date de parution
classement par formats
classement par genres
classement par grandes périodes littéraires
classement par langues
classement par priorités de lecture
classement par reliures
classement par séries.
Aucun de ces classements n'est satisfaisant à lui tout seul. Dans la pratique, toute bibliothèque s'ordonne à partir d'une combinaison de ces modes de classements : leur pondération, leur résistance au changement, leur désuétude, leur rémanence, donnent à toute bibliothèque une personnalité unique.
Il convient d'abord de distinguer les classements stables et les classements provisoires ; les classements stables sont ceux qu'en principe on continuera à respecter ; les classements provisoires ne sont censés durer que quelques jours : le temps que le livre trouve, ou retrouve, sa place définitive : ce peut être un ouvrage récemment acquis et non encore lu, ou bien un ouvrage récemment lu que l'on ne sait pas très bien où mettre et que l'on s'est promis de ranger à l'occasion d'un prochain « grand rangement », ou encore un ouvrage dont on a interrompu la lecture et que l'on ne veut pas classer avant de l'avoir repris et terminé, ou bien un livre dont, pendant une période donnée, on s'est servi tout le temps, ou bien un livre que l'on a sorti pour y chercher un renseignement ou une référence et que l'on n'a pas encore remis en place, ou bien un livre que l'on ne saurait mettre à la place où il irait car il ne vous appartient pas et on a plusieurs fois promis de le rendre, etc. En ce qui me concerne, près des trois quarts de mes livres n'ont jamais été réellement classés. Ceux qui ne sont pas rangés d'une façon définitivement provisoire le sont d'une façon provisoirement définitive, comme à l'OuLiPo. En attendant, je les promène d'une pièce à l'autre, d'une étagère à l'autre, d'une pile à l'autre, et il m'arrive de passer trois heures à chercher un livre, sans le trouver mais en ayant parfois la satisfaction d'en découvrir six ou sept autres qui font tout aussi bien l'affaire. »
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque
 

17 avril, Union Européenne, Conflit d’intérêts…

Le groupe des Verts au Parlement européen demande une enquête sur un appel d’offres de la Commission de Bruxelles attribué à BlackRock, leader mondial de la gestion d’actifs (6 500 milliards de dollars d’actifs). Appel d’offre pour conseiller la Commission européenne dans la tâche d’incorporer « les facteurs environnementaux et sociaux » dans la surveillance bancaire. L’appel d’offres prévoit le pilotage de l’inventaire des meilleures pratiques pour l’intégration des risques environnementaux, sociaux, et de gouvernance (ESG), l’analyse des obstacles au développement de la finance verte et de l’investissement durable, ainsi que l’identification d’instruments et stratégies nécessaires à leur développement. Un domaine où la multinationale américaine est accusée de conflit d’intérêts par les Verts et par l’ONG Finance Watch.

16 avril, Nantes, Fourbi

 

dessin NDLC ©
 
C'est dans le cabernot,
l'appentis, en parler nantais 
Paraît qu'on disait aussi
cabagintu et carbinot,
mais ça s'dit pu.
Et dedans, c'est l'fourbi.
Paraît qu'ailleurs ça se dit foutoir,
capharnaüm, bordel, bataclan,
bintz, chambard, boxon, souk,
mais on dirait pas ça, par ici.
Bourrier, peut être.
En tous cas,
faudrait ranger.
Faudrait.
Ranger.  
 
Pour les détail sur l'origine de ce fourbi
Fourbi: subst. masc.
Prononc. : [fuʀbi]. Étymol. et Hist. 1. a) 1542 fourby « sorte de jeu de cartes » (Rabelais, Gargantua, éd. M. A. Screech, var. entre 99 et 100 de l'édition E); b) 1835, 20 sept. arg. « jeu frauduleux » ([Raspail], Réf. pénit., p. 2); 2. [1861 « trafic malhonnête » ds Esn.]; 1872 « friponnerie » (Larch. Suppl.); 3. 1886 arg. milit. (Courteline, Gaîtés Esc., p. 10 ds Sainéan, Lang. par. p. 69); 4. a) 1883 « choses en désordre » (Richepin, loc. cit.); b) 1888 « tout objet dont on ne peut dire le nom » (Courteline, loc. cit.). Part. passé subst. de fourbir*; on notera que le sens 3 est dû à l'infl. sém. de fourbir*, absente dans tous les autres sens. Fréq. abs. littér. : 42. Bbg. Sain. Arg. 1972 [1907], p. 278.
 
Et autre poésie brute, celle du Belge Georges Mogin, dit Norge :
Semaines
Lundi, mardi, mercredi :
Roulis, fourbis, cliquetis.
Cœurs et jours à folles ailes
Dans leur fuite de gazelles.
Jeudi : soucis.
Vendredi : giboulis. torticolis.
Joues au vent, à petits sauts
Joutent les jours jouvenceaux.
De lundi à samedi.
La course aux maravédis.
Florins, francs, ducats, roupies !
Tournez les ans. les toupies.
Les monts, les mers, les mâtures
Et plusieurs lunes futures.
Mais où est, fleur de pervenche
Sur son ineffable branche,
Naïve et douce de hanche.
Ma dimanche ?
O ma dimanche.
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque
 

16 avril, Argentat (Corrèze), Vadrouilles en écologie

À Argentat et communes alentours, l’équipe de Nuage Vert fait de la résistance culturelle depuis longtemps, notamment avec Histoires de passages. Suite à la déclaration du président de la République annonçant qu’après le 11 mai « les lieux rassemblant du public, restaurants, cafés et hôtels, cinémas, théâtres, salles de spectacles et musées, resteront en revanche fermés à ce stade. Les grands festivals et événements avec un public nombreux ne pourront se tenir au moins jusqu'à mi-juillet prochain », Nuage Vert s’interroge sur la tenue des Rencontres-promenades des 17-18 juillet prochain mais pour ouvrir des promenades dans le confinement, l’équipe a ouvert des ressources inédites en ligne, notamment "Vadrouilles en écologie", une série de 14 vidéos sur les rapport des humains et de leur environnement de la Préhistoire à aujourd'hui à travers des conseils de lecture et de films.

15 avril, Nantes, Chélidoine

dessin NDLC ©
 
C'est un enfant de la famille des papaveracées
celle des pavots, des coquelicots.  
Et ça pousse à la va comme j'te passe partout
dans une lézarde de ciment.
On peut lui dire de dégager,
elle s'incruste, tenace.
La chélidoine, c'est l'herbe à verrue
son suc orange vif pétant guérit
mais seulement quand il veut.
La légende antique dit que les hirondelles
s'en servait pour guérir les yeux de leurs oisillons nés aveugles.
En résumé, la fable du printemps aveugle.
En swahili, on ne sait pas, mais en vietnamien,
chélidoine, ça se dit cây thô hoàng liên.
C'est ce qui nous reste du voyage en ces temps déconfis.
 
------------------
Pour aller avec les verrues, une poétesse du XIIIe siècle, Barbe de Verrue
dans son jus d'une langue :
 
Je qui fiz Guillaume au faulcon,
Griselidys, et le Flasquon,
Et le pallaiz dame Fortune,
Ou que nuz aultre ha part aulcune :
Ung novellet ay, d'hier, emptins,
Qu'entre li miens ne soict comprins,
Car l'ay tiré de Jéronyme,
Dict l'Africain, qu'en belle rime,
De nos pays, ung siecle en ça,
Le mist, devant qu'il trépassa,
Por l'amor d'ugne vicomtesse
Que molt aima sa gentillesses,
Despuyz qu'icel, d'ung fol espous
Ot faict le sire le plus dous,
Le plus discret, et le plus saige
Qu'ot veu Marseille en si josne eaige;
Sy qu'en ses longs, mais très-biaux jors,
Fol onc ne fust plus que d'amors
Or donc, je, Barbe de Verrue
D'ung mesme cop au cuer ferrue, etc., etc.
 
Présentée comme une trouvère française du XIIIe siècle, Barbe de Verrue est un personnage des « Poésies de Clotilde», une supercherie littéraire publiée en 1803. De son nom complet , « Poésies de Marguerite-Éléonore-Clotilde de Vallon-Chalys, depuis Madame de Surville, poète français du xve siècle».

 Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

15 avril 2020, France, Le changement de saison

 

photo Guy Hersant ©

CHRONIQUE DES JOURS (nouvelle saison) / N°2

C'est avec cette photographie que tout a commencé, le printemps qui chasse l'hiver et, on le sait déjà, il va s'installer avec sa magie entendue, attendue. En quelques jours, la belle saison de campagne, l'inspecteur l'hiver, des vérités, est congédié et avec lui la finesse et la précision inerte ou grelotante au cru des choses, des menus détails de la nature mise à nue.
Dans le Bocage, on ne connaît pas souvent l'autre miracle, la neige, la maligne, grande séductrice des enfants, de grands aussi, effaceuse intermittente et à bas bruit des inventaires complexes de l'hiver. Mais pas ici.
Pour moi, l'hiver c'est débarrassé des amas bruns de l'automne, au mois de janvier, février aussi, la lumière plate, scrupuleuse, sans l'ombre des ombres enjôleuses.
Là c'est déjà la mi-mars passée, on voit que l'hiver se retire, que c'est le tour du printemps, il va mettre la gomme, nous submerger de soleil de fleurs et de parfums et ce sera brutal et joyeux et ensuite, rapidos, la verdure partout, les fruits s'ajouteront aux fruitiers, le plaisir au ravissement, forcément. On est préparé à être surpris d'étonnements avec le printemps, on le sera encore et cette fois davantage in fine.
C'est précisément cette photographie, une des premières en arrivant ici, qui m' a donné l'idée et encouragé à ouvrir à nouveau ces "Chronique des jours" créées en octobre 2016 et diffusées jusqu'en novembre 2017. Après hésitations et égarements : " Vas-y donc, ballot, recommence! " et voilà. Ce sont les photographies qui décident du désir d'écrire, soufflent les mots pour dire, plus ou moins, les chemins pris pour les prendre ou pour que d'autres voyages s'inventent

 Guy Hersant

14 avril, Nantes, Frontières par-dessus tête

dessin NDLC ©
 
Dessiner un bruit du ciel
il paraît qu'on ne peut pas.
Ni sur le vif ni de mémoire.
Pourtant celui de l'avion
de la police des frontières, hier,
a fait un sacré barouf
que les toits n'ont pu faire taire.
La presse locale renseigne :
mission de repérage des attroupements.
Comme les drones et l'hélico,
une patrouille est dépêchée
illico. Scrogneugneu,
verbaliser les contrevenants!
La frontière puait déjà.
Sa police est désormais partout
et nous regarde de haut.
Il faut enterrer toutes les frontières,
de toute urgence, partout et ailleurs.
 
----------------------------------------
 
Quelle poésie pour ces frontières de partout et ses gardes aériens? Allez c'est fête, deux. Celle, goguenarde de Prévert en 1972, et celle, plus amère, de Marguerite Yourcenar en 1934.
 ------
Frontières
 
 Votre nom ?
- Nancy.
- D'où venez-vous ?
- Caroline.
- Où allez-vous ?
- Florence.
- Passez.
 
- Votre nom ?
- On m'appelle Rose de Picardie, Blanche de Castille,
Violette de Parme ou Bleue de Méthylène.
- Vous êtes mariée ?
- Oui.
- Avec qui ?
- Avec Jaune d'Œuf.
 
- Passez.
 
----------
Gare d'immigrants : Italie du Sud
 
Entre les ballots mis en tas,
Longs hélements, sanglots, bagarres ;
Émigrants, fuyards, apostats,
Sans patrie entre les états ;
Rails qui se brouillent et s'égarent.
Buffet : trop cher pour y manger ;
Brume sale sur la portière ;
Attendre, obéir, se ranger ;
Douaniers : à quoi sert la frontière ?
Chaque riche a la terre entière ;
Tout misérable est étranger.
Masques salis que les pleurs lavent,
Trop las pour être révoltés ;
Étirement des faces hâves ;
Le travail pèse ; ils sont bâtés ;
Le vent disperse ; ils sont jetés.
Ce soir la cendre. À quand les laves ?
Tantôt l'hiver, tantôt l'été ;
Froid, soleil, double violence ;
L'accablé, l'amer, l'hébété ;
Ici plainte et plus loin silence ;
Les deux plateaux d'une balance,
Et pour fléau la pauvreté.
Express, lourds, sectionnant l'espace,
Le fer, le feu, l'eau, les charbons
Traînent dans la nuit des wagons
Des dormeurs de première classe.
Ils bondissent, les vagabonds.
Peur, stupeur ; le rapide passe.
Bétail fourbu, corps épuisés,
Blocs somnolents que la mort rase,
Ils se signent, terrorisés.
Cri, juron, œil fou qui s'embrase ;
Ils redoutent qu'on les écrase,
Eux, les éternels écrasés.
 
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

13 avril, Nantes, L'île déserte

 

dessin NDLC ©
 
Comme dans les dessins d'humour pas drôle
les îles désertes ont toujours un
palmier fiché sur une rondelle flottante
Ici sur la souche, pareil.
On emporterait quoi, sur une souche déserte ?
Platane découpé par les élagueurs de la ville
récupéré sur le trottoir. Rescapé.
Les plantes trouvent toujours de quoi
en prendre de la graine.
C'est fortiche, la vie de plante.
 
En 1968, Richard Brautigan a publié huit petits poèmes imprimés sur des sachets de graines. Avec de vraies graines dedans. Et ça s'appelait Please plant this book. Échantillon (on est prié de remettre l'échantillon en terre après l'avoir parcouru) :
Le temps est venu de mélanger les phrases
phrases avec la terre et le soleil
avec la ponctuation et la pluie avec
les verbes, et pour les vers de passer
à travers les points d'interrogation, et
pour les étoiles de briller sur les noms bourgeonnant, et la rosée à se former sur les paragraphes.

Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

13 avril, France, 1 Km

L'équipe de Ty Films, organisatrice du festival du documentaire de Mellionnec (Côtes d'Armor) partage ce film hilarant sur la consigne limitant les déplacements à 1 km de chez soi. On peut aussi retoruver le film ICI.

 

13 avril, France, Balade mentale


Voilà un film écrit et réalisé par réalisé par l'équipe de Balade mentale qui le partage gracieusement avec nous. On peut aussi retrouver le film ICI.

 

12 avril, Nantes, Kraftitude


Dessin NDLC ©
 
Un sac en papier chiffé,
bien des gens s'en fichent.
Ça se dit, chiffé ?
Des bouteilles à aller déposer
dans un containeur prévu à cet effet
on en connait à qui
ça ne fait aucun effet.
Résumé: papier de verre,
verres en papier
tout le monde s'en fout.
 
-------------
Dans mon sac en papier, qu'est-ce qu'il y a? Un poète que je ne connaissais pas: Volker Braun, et des iguanes.
 
Ils gisent indolents parmi la grisaille
Des vestiges des temples qui les indiffèrent
Parfois seulement une paupière bâille
Corps gris minéral, roche à l'angle vif
Mais les pattes lestes, puis un bond furtif
Pour happer les moustiques, la grande affaire.
 
Nous les iguanes, une espèce récente
Parquée face aux courbes des monnaies cassantes
Voyons s'effondrer les banques en silence.
Pas même la colère, pas même un rire.
Le temps ? Le pouvoir ? Cela va pourrir
Et dans le jour neuf le soleil s'élance.
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

12 avril, France

En attendant l'Ascension, gardons la Distanciation !
Photo Guy Hersant ©
 

12 avril, France, Pâques

On ne saurait trop recommander la page fessebouc où le talentueux dessinateur de presse Marc Large partage ses coups de crayon. Aujourd’hui, ce qu’il a commis pour le quotidien Sud Ouest:
Marc Large + de Vinci ©

 

11 avril, Nantes, Saloperie de bouffeur de graine sans y avoir été invité

dessin NDLC ©
 
Saloperie de bouffeur de graine sans y avoir été invité
Scène de crime
Ou plus exactement un
outrage à gestation tomatière.
C'est là, là, devant,
un pot de plantation
de graines de tomate,
la terre sombre, encore humide,
a été éventré ce matin.
Sauvagement.
Le responsable s'est fait prendre
en flagrant délit
pour le deuxième pot.
L'appétit trahit les petits.
Saleté de corneille
cherchant les graines
en fouillant le pot
mettant tout dehors à coups de bec.
Ça s'est passé derrière la porte. 
Pas voulu le montrer.
C'est trop horrible.

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Rayon poésie cinq graines légumes fruits par jour, Péret, encore
 
Sans tomates, pas d'artichauts
Mes tomates sont plus mûres que tes sabots  
et tes artichauts ressemblent à ma fille 
Sur la place du marché
il y avait une tomate et un artichaut
et tous deux dansaient autour d'un navet
qui tournait sur sa racine
Dansez tomate dansez artichaut  
le jour de vos noces sera clair comme le regard des carpes
Les sabots qui nous contemplent
en pleurent des larmes de poires blettes
et s'ils chantent ils font un bruit de cercueil
qui éclate et fait surgir un cadavre
Le cadavre bat des mains comme un caillou dans une vitre
et dit
Non tu n'auras pas ma tomate à ce prix-là

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Et pour les magyars dans la salle, la traduction en hongrois:
Paradicsom nélkül nincs articsóka
Paradicsomom érettebb mint facipőd
s articsókáid a lányomra hasonlítanak
A piactéren
volt egy paradicsom és egy articsóka
és mindkettő egy karórépa körül táncolt
ki a gyökerén forgott
Táncolj paradicsom táncolj articsóka
fényes lesz esküvőtök napja mint a pontyok tekintete
A minket figyelő facipők
kásás körte könnyeket sírnak emiatt
s ha dalolnak koporsó reccsenést hallatnak
ami fölpattan és egy holttest bukkan elő
A holttest tenyere úgy csattog mint ablaküvegen kavics
és azt mondja
Nem paradicsomom nem lesz tiéd azon az áron
 
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque
 

11 avril, Douarnenez (Finistère), Fenêtre sur mer

Pensant aux marins des équipages bloqués à terre pendant le confinement, la revue Le Chasse-Marée offre chaque jour une « Fenêtre sur mer » gratuite. Un rendez-vous quotidien où les meilleurs articles de la revue bénéficient pour l’occasion d’une iconographie enrichie et de nouveaux encadrés. Aujourd’hui : le canal de la mer Blanche par Nathalie Couilloud.

11 avril, Pluvigner (Morbihan)

Sans commentaire, marché de Pluvigner, photo Paol Gorneg ©

10 avril, Nantes, Pling et Plong dans la cuisine

 

dessin NDLC ©
 
Pling et plong sont dans la cuisine
Nina de dos
Comment peut-on jouer
de la guitare de dos?
Et dans une cuisine, en plus.
Mystères du confinement.
--------------
et à la clef (hé!) un poème de Lorca. Vas-y Federico !
 La guitare
Commencent les pleurs de la guitare.
Se brisent les coupes du petit jour.
Commencent les pleurs de la guitare.
Il est inutile de la faire taire.
Il est impossible de la faire taire.
C'est un pleur monotone
comme le pleur de l'eau
Comme le pleur du vent
sur la neige tombée
Il est impossible de la faire taire.
Elle pleure pour des choses lointaines.
Sable du Sud brûlant qui appelle des camélias blancs.
Elle pleure la flèche égarée, le soir sans lendemain,
et le premier oiseau mort sur la branche.
Ô guitare !
Cœur blessé par cinq épées.
 
y para los enamorados del castellano, la versión original
La guitarra
Empieza el llanto
De la guitarra.
Se rompen las copas
De la madrugada.
Empieza el llanto
De la guitarra.
Es inútil callarla.
Es imposibile
Callarla.
Llora monótona
Como llora el agua,
Como llora el viento
Sobre la nevada.
Es imposibile
Callarla.
Llora por cosas
Lejanas.
Arena del Sur caliente
Que pide camelias blancas.
Llora flecha sin blanco,
La tarde sin mañana,
Y el primer pájaro muerto
Sobre la rama.
¡ Oh guitarra!
Corazón malherido
Por cinco espadas.
Poema de la siguiriya gitana, in Poema del cante jondo, 1921
 
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque
 

9 avril, Nantes, PQ perché

dessin NDLC ©
 
La réserve à PQ est perchée
dans les goguenots, au-dessus des
bouquins de savoir-vivre
trouvés aux puces depuis des années.
Baronne machin, Comtesse truc.
Usages mondains, guide de savoir-vivre
dans toutes les circonstance de la vie.
Repas de funérailles, baise-main,
comment manger des asperges,
bienséance à l'opéra, visites aux pauvres...
Et la grave question du cigare et la pipe :
de quelle main quand on salue.
Tout ça c'est bien beau
Mais rien sur la manière de se tenir dans les lieux d'aisance.
 
Au hasard, j'ai quand même trouvé un truc au chapitre « Éjections et déjections» dans « Principes et usages de la bonne éducation moderne», de Baudry de Saunier, éd. Flammarion 1937 :
« Les grosses manifestations matérielles. Oui, celle de la vessie et de l'intestin. Je n'ai pas à dire qu'aucune de ces manifestations, de quelque ordre physique qu'elle soit n'est tolérable en public. Si l'on vient à une réunion, ou si l'on se rend à une invitation, on doit être assuré d'offrir aux "besoins" une complète résistance, et tout le temps indispensable. Vous vous rappellerez l'époque enfantine où votre mère, avant que vous n'alliez rendre visite à vos grands parents, ou bien avant que vous ne montiez en chemin de fer, s'assurait que vous aviez "pris vos précautions"! (voir page 65) »
 et donc, page 65 :
«S'il [un invité] est pris de coliques invincibles, il vaudrait mieux qu'il quittât la table en appuyant de ses deux mains son mouchoir sur l'une de ses joues, en balbutiant qu'il a une crise de névralgies faciales intolérables!... Ainsi pourrait-il revenir un quart d'heure plus tard en tapotant ses tempes et les maxillaires, avec une pâleur qui lui vaudrait de tout le monde une grande compassion. »
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

9 avril, Rennes-Paris, échelle des valeurs et sens des priorités

24ème jour du confinement sanitaire, 82 000 malades du covid 19, 12 000 morts. Dans un entretien accordé au quotidien Ouest-France, et dans l’ignorance de la durée de la pandémie, Aurore Bergé, députée LREM des Yvelines et rapporteuse générale du projet de loi relatif à l’audiovisuel, déclare « Soutenir la publicité est une mesure d’urgence et de relance ». La transfuge des Républicains qui, il y a un an, était « persuadée que les Français sont d’accord pour travailler plus », a une échelle des valeurs et sens des priorités qui ne laisse pas de surprendre.

8 avril, Nantes, les meilleurs du monde

dessin NDLC ©
 
Le préfet de par chez nous, Claude d'Harcourt
qui a déjà sur la conscience
la mort de Steve Caniço
lors de la fête de la musique l'an dernier
joue les farauds en cocoriquant à la presse :
«  Regardez l'Espagne, L'Italie... et même les pays anglo-saxons.
Ils sont en difficulté pour affronter cette crise.
Le modèle français de sécurité civile est plus performant»
fin de citation.
On a plutôt l'air d'être dépassé.
Déclaration faite le jour des 10 000 morts dépassés
le chiffre quotidien le plus important depuis le début de l'épidémie
sans avoir atteint le pic,
cette fois pas réservé aux premiers de cordée.
Le même jour, le ministre de l'intérieur demandé à ses préfets
« d'examiner au cas par cas la nécessité de durcir les mesures ».
Refin de recitation.
-------------
Et pour rafraichir un peu l'air saturé de rodomotades, rien en vaut un texte rageur de Benjamin Péret:
 
Tête à gifle
"Ah que les os sont maigres par temps de pluie
quand les pépinières de nez grecs
retentissent du cri strident des œufs rouges
qui parfois pleurent des larmes de biftecks
parfumés comme une bête de somme
quand les pommes demandent justice
et quand les lorgnons crèvent les yeux des ministres
de la troisième république
où les princes se cachent comme des pots ébréchés
dans des recoins d'armoires
avec les nouveau-nés de la bonne
qui ne veut pas être renvoyée
 
Ah que les os sont gras
quand les lampions de feutre
bâillent comme des haricots
quand les nombrils se font tailler la barbe
et les cheveux
chez le tondeur du quartier
qui n'a jamais vu de pareils caniches
si bien dressés à avaler le sucre
comme des aveugles au coin d'un quai
des bicyclettes dans un cimetière
ou des musiciens dans un égout"
 
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque


7 avril, Nantes, vénéneufes & affoupiffantes

 

dessin NDLC ©

Et ça fait trois semaines. Et on est dans l'étape psychologiquement la plus difficile, paraît-il. Après, on finira vite légume (ou fruit, va savoir)
Avant la phase élevage de tomates
il faut passer par
l'atelier de domptage de graines.
Avril, un peu tard,
vaut mieux que jamais
te découvre d'un fil.
Le compost est gras
l'espoir remplit nos cœurs
notre route est droite
la pente est forte
 et la binette attend son heure.
 
Poma aurea par Pierandrea Mattioli, in Commentaires sur Dioscorides (édition allemande de 1590)
 
Pour faire poseur -de graines- et parce que le cheveu sur cette langue est trop joli, un extrait de l'Encyclopédie Pancoucke de 1782, de son vrai nom " L'Encyclopédie méthodique ou par ordre de matières par une société de gens de lettres, de savants et d'artistes ; précédée d'un Vocabulaire universel, servant de table pour tout l'ouvrage, ornée des portraits de MM. Diderot et d'Alembert, premiers éditeurs de l'Encyclopédie".
« La pomme d'amour ou tomate (folamen lycoperficon) qui au milieu d'une famille de plantes, & fouvent de plantes vénéneufes & affoupiffantes, offre un fruit très fuculent & plein d'une pulpe rougeâtre très acide. L'acide femble être mis là comme un contre poifon du principe vénéneux, fi répandu dans l'ordre des folanées, poison dont les effets font généralement corrigés par les acides; & il eft bon d'obferver que dans ces plantes, comme dans beaucoup d'autres, la couleur rouge eft un indice de l'acidité, & comme un avertiffement pour nous faire diftinguer les efpèces bienfaifantes, des espèces dangereufes. Le fuc de tomate eft employé dans différentes provinces, comme un affaifonement qu'on mêle avec les viandes, comme dans d'autres lieux on fe sert de la bigarade ou du citron. »
 
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

7 avril, France

C'est s' donner bien du mal mais à la fin ça fait plaisir !

Dyptique photographique Guy Hersant ©

Ah vieillir gourmand...

Pépé
-       J'ai une folle envie de glace
Mémée
 -      Je vais en chercher, que veux-tu ?
Pépé
-       Deux au chocolat, et toi ?
Mémée
-       Moi, je prendrai deux à la vanille
Pépé
-       Il vaut mieux que tu le notes
Mémée
-       Mais non, le camion de glaces est juste là, devant
Pépé
-       Note-le, je te dis que tu vas oublier
Mémée
-       Non, non, je n'oublierai rien !
Mémée part en grommelant « Deux chocolat, deux vanille, deux ch...  »
Après un bon quart d'heure, Mémé revient avec deux saucisses et deux cornets de frites bien dorées !!!
Pépé
-       Et la moutarde.. ?!
Mémée
-       Bon sang, je l'ai oubliée !
Pépé
-       Tu vois, je te l'avais bien dit de le noter

 

6 avril, Nantes, Papa orange

 
dessin NDLC ©
 
Chez nous, on l'a toujours appelé Papa Orange.
Au stand des peluches, à la foire,
il n'avait pas de nom.
Mais son vrai nom, c'est Flat Eric
et c'est une star.
Il a joué dans des clips de Mr Oizo
alias Quentin Dupieux
plus connu pour ses films déjantés
comme Rubber où
un serial killer un tantinet télépathe
arpente la Californie et ses déserts
Oublié de préciser que
le personnage principal est un pneu.
Mais on s'égare.
Flat Eric est une star de la zique électro.
Mais chez nous, Papa Orange doit faire
de la musique muette.
On ne l'entend jamais.
Et si on nous avait refilé un mauvais clone?
 
 

A propos de flat, un extrait de Tortilla flat de Steinbeck :
« Ainsi, un mois durant, Danny occupa une couchette dans la prison de Monterey. 
Parfois il dessinait des images obscènes sur les murs, 
parfois il se remémorait sa carrière militaire. 
Le temps lui pesait lourd dans sa cellule, à la prison municipale. 
De temps à autre on lui amenait un ivrogne, 
pour la nuit, mais, en règle générale, 
le crime était stationnaire à Monterey et Danny restait tout seul. 
Au début les punaises le tourmentèrent un peu, mais bientôt 
elles s'accoutumèrent au goût de sa peau, 
il s'habitua à leurs piqûres et on vécut en paix. »

Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

 

5 avril, Bretagne, les salopiauds

 
Truites sauvages mortes dans le ruisseau du Thouru affluent du Couesnon pollué par versement de lisier sur la commune de Romagné / Rovenieg. Photo Jérémy Grandière / Fédération de pêche d'Ille-et-Vilaine ©

La qualité des eaux est indissociable de la santé humaine. Ici, en Bretagne, France 3 relève que l'absence de contrôle social (sorties des naturalistes, des pêcheurs, des promeneurs) favorise un accroissement des épandages de lisiers et de pesticides qui se traduit par des poissons le ventre en l'air dans les rivières. Idem pour la recrudescence de décharges sauvages de produits polluants.

5 avril, la main qui ne lève pas

 
dessin NDLC ©
 
On connaît la main invisible du marché.
Fantasmatique et présentement
un peu défaillante,
trop obstinément droitière sans doute.
Mais là, c'est plus grave :
la main qui ne lève pas
sabote le pain à domicile.
J'ai cette main. Une maladie.
Pourtant j'avais du levain maison.
Résultat désespérément raplapla.
Résolution: la prochaine fois et longtemps,
se rappeler de se lever de bonne heure.

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Et question de pain, mais de bien d'autres choses, un poème de l'écrivain palestinien Mahmoud Darwich :
 
Identité
Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !

Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j'ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d'écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n'irai pas quémander l'aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !

Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l'effusion de la durée
Avant le cyprès et l'olivier
...avant l'éclosion de l'herbe
Mon père... est d'une famille de laboureurs
N'a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.

Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c'est
L'huile d'olive et le thym

Mon adresse :
Je suis d'un village isolé...
Où les rues n'ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !

Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as rafflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l'on dit !

DONC

Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n'ai pas de haine pour les hommes
Que je n'assaille personne mais que
Si j'ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !

Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque
 

4 avril, Corrèze, Ça ressemble à quoi un virus ?

Nuage Vert – le musée mobile Vallée de la Dordogne – lance un « appel aux artistes, aux enfants et à tout le monde d'ailleurs », pour leur envoyer des images de virus de toute nature (réels, imaginaires, numériques…) dans le but de monter une exposition virtuelle, une exposition physique, un livre et des vidéos, sur le thème « Ça ressemble à quoi un virus ? Montrer l’invisible ».

 

Collection Nuage Vert

Montrer l’invisible, c’est aussi exposer des images ou des objets des absents omniprésents dans l’histoire où l’on montre tout sauf le virus lui-même.

4 avril, Nantes, compost sauvage

Dessin NDLC ©
 
C'est plus un tas laissé à lui-même
que du vrai compost.
On y pourrit à la va-comme-j'te-pousse
grignoté de lombrics morfales.
Une ou plusieurs
des sept mille espèces
du sous-ordre des Lumbricina,
selon wikipédia.
En Armorique, pas de lombric,
juste du buzhug, voire buzug, burug, buzuc.
Ceux-là, dans le fond du jardin, à gauche,
on ne sait pas,
ils ne disent pas un mot.
Pour pas se faire repérer. Des malins.
La nuit, ils sortent certainement,
mais pas sûr qu'ils compostent le moindre ticket.
Alerte : des lombrics muets fraudeurs nous menacent.

Et pour raccorder avec l'éclat de la veille voici, du compost au caveau, l'« épitafe » de Rabelais, par Ronsard :

"Si d'un mort qui pourri repose
Nature engendre quelque chose,
Et si la génération
Se fait de la corruption,
Une vigne prendra naissance
De l'estomac et de la pance
Du bon Rabelais, qui boivoit
Tousjours ce pendant qu'il vivoit
La fosse de sa grande gueule
Eust plus beu de vin toute seule
(L'epuisant du nez en deus cous)
Qu'un porc ne hume de lait dous,
Qu'Iris de fleuves, ne qu'encore
De vagues le rivage more.
Jamais le Soleil ne l'a veu
Tant fût-il matin, qu'il n'eut beu,
Et jamais au soir la nuit noire
Tant fut tard, ne l'a veu sans boire.
Car, alteré, sans nul sejour
Le gallant boivoit nuit et jour.
Mais quand l'ardante Canicule
Ramenoit la saison qui brule,
Demi-nus se troussoit les bras,
Et se couchoit tout plat à bas
Sur la jonchée, entre les taces :
Et parmi des escuelles grasses
Sans nulle honte se touillant,
Alloit dans le vin barbouillant
Comme une grenouille en sa fange
Puis ivre chantoit la louange
De son ami le bon Bacus."
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

3 avril, Nantes (Loire-Atlantique), du rab de Rabelais

dessin NDLC ©
 

  « Quelles nouvelles? sçavez vous rien de nouveau?
Qui dict? qui bruyt par le monde?
Et tant y sont attentifz,
que souvent se courroussent
contre ceulx qui viennent
de pays estranges sans apporter
pleines bougettes de nouvelles, 
les appellant veaulx & idiotz. »
Va pour l'édition de 1535 de
« Pantagrueline prognostication
Certaine, veritable & infaillible
pour l'an perpétuelle.
Nouvellement composée au prouffit 
& advisement de gens estourdis & musars 
de nature ».
Les épices, elles, sont de Marseille, 
et d'avant la guerre.
« A consommer avant fin 1997. » 

Le fétichisme des emballages est un vilain défaut.
Et tant qu'à faire encore un peu de pantagruelleries d'époque :

« Ceste année les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz 
oyront assez mal: les muetz ne parleront guières: les riches se 
porteront un peu mieulx que les pauvres, & les sains mieulx que 
les malades.
Plusieurs moutons, boeufz, pourceaulx, oysons, pouletz & canars, 
mourront & ne sera sy cruelle mortalité entre les cinges & 
dromadaires.
Vieillesse sera incurable ceste année à cause des années passées.
Ceulx qui seront pleureticques auront grand mal au cousté, ceulx 
qui auront flus de ventre iront souvent à la celle percée, les 
catharres descendront ceste année du cerveau es membres 
inferieurs. Le mal des yeulx sera fort contraire à la veue, les 
aureilles seront courtes & rares en Guascogne plus que de 
coustume.
Et regnera quasi universellement, une maladie bien horrible, & 
redoubtable: maligne, perverse, espoventable et mal plaisante, 
laquelle rendra le monde bien estonné, & dont plusieurs ne 
sçauront de quel boys faire fleches, & bien souvent composeront en 
ravasserie, syllogisans en la pierre philosophalle & es aureilles 
de Midas. Ie tremble de peur quand ie y pense, car ie vous diz 
quelle sera epidemiale. »

Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

2 avril, Argentat ( Corrèze), L'Écologie c'est quoi ?

photo Nuage Vert ©
 
Nuage Vert - musée mobile Vallée de la Dordogne continue son travail de mise à disposition gratuite de ressources en ligne pour faire un peu de résistance culturelle. Sur le site (et sur YouTube), dans sa nouvelle rubrique "ça bouge / vidéos", trois semaines de travail intensif ont permis de réaliser une série inédite de 14 vidéos intitulée : "Vadrouilles en écologie".
 
Le propos est tout à fait nouveau puisque, en cette période de confinement (et après), il s'agit de donner des éléments de réflexion sur un sujet central dans l'actualité mais que personne ne connait. De la Préhistoire à aujourd'hui, comment les humains ont-ils considéré leur environnement ? Quand le mot "écologie" est-il apparu ? Et comment ses significations ont-elles changé ?
 
Chaque étape chronologique est une visite commentée de livres --parfois précieux-- et de films qui incitent à aller plus loin. Sans dévoiler le contenu, chacune et chacun pourra voir des mythes et fables anciennes, les naturalistes voyageurs, Darwin et Thoreau et l'inventeur du mot "écologie" en 1866, l'Allemand Ernst Haeckel, comme discipline scientifique. Les communautés libertaires du XXe siècle, à la fois écologistes et féministes prônant l'amour libre et l'éducation populaire, précèdent l'idéalisation de la nature des années 1930 et 1940 pour la droite comme la gauche. Et puis les hippies et le "Summer of Love" de 1967 anticipent un tournant en 1970 avec la première Journée de la Terre et le passage de l'écologie scientifique à l'écologie politique. Toutes les questions d'aujourd'hui sont alors mises en évidence mais sans effet puisque René Dumont, premier candidat écologiste au monde à une élection présidentielle en 1974, obtient 1,3% des voix...

Dans notre temps de pandémie, de pollutions diverses et de dérèglements climatiques, voilà donc un outil simple pour donner un peu de perspectives historiques à toutes ces questions : à période troublée, besoin de repères. A noter que de façon complémentaire le site nuage-vert.com propose avec la Ligue de l'Enseignement et le Musée du Vivant une exposition téléchargeable gratuitement en ligne intitulée : "Une histoire générale de l'écologie en images".

Laurent Gervereau

2 avril, Gymnastique du confiné, anonyme

1er Avril

Dyptique photographique de Guy Hersant ©

 

31 mars, Saint Sauveur du Larzac, Patrick Herman

photo DR ©

Patrick Herman était paysan-journaliste une double vocation que l’on rencontre rarement. Doublée d’une fidélité à ses engagements humanistes. Dissident de l’oppression, il a quitté ce monde par surprise concédant un séjour à l’hôpital de Millau qui fut son passage vers l’au-delà. Une ultime liberté.

Naturellement paysan bio (fraises, pommes), sur le Larzac, et tout aussi naturellement journaliste indépendant spécialisé dans la santé publique et l’agriculture. Paysan, il cultivait un libre-arbitre journalistique qui lui permettait d’interpeller le développement de la Bio (La Bio, entre business et projet de société, éditions Agone). Journaliste, il critiquait la Politique agricole commune (Changeons de politique agricole, éditions Mille et une nuits). Citoyen, il publiait un florilège de lettres adressées au prisonnier José Bové (Numéro d’écrou 20671U, éditions L’Atalante). On se souviendra aussi de ses investigations dénonçant les conditions d’exploitation éhontée des ouvriers agricoles. De son travail prospectif et littéraire avec la photographe Alexa Brunet (exposition Nouvelles du Ghazistan, livre Dystopia aux éditions du Bec en l’air).

Parti sans les adieux des amis, pour cause de confinement, le rendez-vous de sa mémoire est à prendre.

31 mars, Nantes (Loire-Atlantique), le caveau ...

 

dessin NDLC ©
 
On pense que chez les fossoyeurs
il existe un code de bonne conversation,
des mot tabous
soigneusement évités.
Pas du tout.
Ce matin, ils sont deux
dans le cimetière d'en face
Rapport par téléphone au patron 
de l'entreprise de pompe :
" Non mais là, le caveau
il est mort
Non mais il est mort, mort! "
Ils reviendront sans doute l'enterrer
cet après-midi.
 
Nicolas de La Casinière en sa bibliothèque

25 mars, Finistère, restriction d'accès aux îles

Un arrêté préfectoral interdit l'accès aux îles du Morbihan pour les non-résidents.

29 mars, Paris, Ne pas se tromper d'époque !

Paris outragé, Paris brisé, Paris confiné, mais Paris…

On entend ces jours-ci dans la bouche de soi-disant reporters de chaines d'information en continu : « Vidée de ses piétons, Paris est à nouveau comme sous l'Occupation ! » L'un d'eux s'est même hasardé à citer Lucette Almanzor (veuve de Céline, morte l'an passé à 107 ans) pour qui « le visage de Paris n'avait jamais été aussi beau qu'entre 1940 et 1945 » ! Laissons à chacun la responsabilité de commentaires oiseux pour évoquer cette époque, dont la différence majeure avec la nôtre, est que beaucoup de restaurants étaient ouverts entre 1940 et 1945, alors qu'aujourd'hui, ils sont tous fermés.

L'histoire des restaurants sous l'Occupation allemande n'a guère été abordée autrement que par les témoignages accessoires d'écrivains qui tenaient un «journal» ou par quelques mémorialistes : Jean Cocteau fait bombance à Paris, tandis que Léon Werth, réfugié dans le Jura, pourfend ceux qui croient préserver l'essentiel grâce à la politique du pire. Le cuisinier Jean Ducloux (Greuze à Tournus) s'est livré à quelques confidences dans « Une vie passionnée. » Témoin impartial de cette époque, Jean Galtier-Boissière (1891 – 1966), fondateur du Crapouillot et polémiste au Canard Enchainé, a consigné dans « Mon journal pendant l’Occupation » (1944) une série d’observations précieuses, sans fioritures ni souci de littérature – ce qui en fait la valeur – qui sont autant de traits singuliers sur la table de cette époque :

«Un bougnat de la rue des Mathurins qui avait inscrit sur sa boutique «Auvergnat's Geschaft.» La police fait enlever l'enseigne.»

«Je me souviens du Veau d'Or à La Villette. Atmosphère d'avant-guerre, très bruyante. Une seule table de soldats autrichiens. En fin de programme "La Marseillaise». Tous les convives se lèvent sauf les Autrichiens, ahuris.»

«Il y a deux sortes de cartes de pain en vente : les fausses et les volées. Les volées valent plus cher.»

C’est le même Galtier Boissière qui relève le « trait d’humour » de Radio Paris annonçant le Débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944 en paraphrasant Paul Reynaud : « La route du beurre est coupée ! »

Mets invisibles

Le gouvernement de Vichy règlemente la restauration en quatre catégories, de 18 francs à 50 francs. Le service à la carte étant interdit, les restaurants doivent afficher le menu à partir de 10 heures, ainsi que la valeur des tickets à remettre par le client. Les hors d'œuvres doivent être servis froids ; le poisson est prohibé, comme le beurre et le sucre, ainsi que les salades contenant des œufs. Tous les fruits et les plats doivent être invisibles de l'extérieur. Inutile de préciser que cette réglementation n'a jamais été  appliquée. Georges Navel, propriétaire du restaurant Les Plats Mijotés, 26, rue Gramont 9ème, n'admettait dans son établissement que des visages connus ou recommandés par des clients qu'il tenait pour sûrs. Le prix réel était établi sur le principe de la double addition, une pour le fisc, une pour le client.

Canards inconnus

 A côté des «Rescos» (cantines communautaires), les restaurants de luxe pouvaient, à la suite d'un accord de Vichy avec l'occupant (été 1941),  «ménager pour certains motifs spéciaux la possibilité d'une plus grande latitude de présentation ainsi que pour faciliter la préservation de quantités appréciées de la cuisine française.» Les bénéficiaires de ce passe-droit étaient notamment le Carlton, Drouant-Gaillon, Lapérouse où Jean Luchaire et Georges Prade accueillaient intellectuels et collaborateurs. Maxim's  «protégé» par l'Autrichien Otto Horcher – personnage fascinant -  reçut la visite du Maréchal Göring, dont une partie des pillages a été retrouvée dans une cave de Cricova en Moldavie. Au Coq Hardy et au Fouquet's se retrouvait le monde du cinéma, ainsi qu'à La Tour d'Argent, où depuis la fin du 19e siècle, on dégustait le canard au sang. Chaque pièce était numérotée, et une contremarque offerte au client dont le nom était consigné dans un registre. Le prince de Galles - futur Edouard VII - dégusta en 1890 le canard numéro 328. En 1900, le canard n° 6 043 fut servi au grand-duc Wladimir de Russie. A la veille de la guerre de 1939-1945, les listes se firent discrètes. Entre le canard n° 147.844 dégusté par le duc de Windsor en 1938 et celui (matricule 185.397)  dévolu, dix ans plus tard à la princesse Elisabeth, les archives sont muettes. Connaîtra-t-on jamais les bénéficiaires des 37.513 « canards inconnus » des années de guerre ?  Dietrich Von Choltitz, gouverneur du Gross Paris, qui refusa, semble-t-il, en 1944 de faire sauter les ponts malgré l’ordre d’Hitler, est revenu à la Tour d’Argent en 1956.

L’œuvre au noir

Civilisation du Marché Noir ? Ce mode économique d'échange qui privilégie les possédants, les affairistes et les récupérateurs de métaux non ferreux, fut le conservatoire de la gastronomie française, quatre années durant de 1940 à 1944 : elle  ne désarma pas devant l'ennemi. On ne connait guère faillite de restaurant à cette époque. Les chefs brillent par leur talent  comme le danseur, le peintre, le cinéaste. Continuer son art durant l'adversité, telle fut leur devise. Quelques-uns cependant connurent les geôles où apprécier la nourriture carcérale, dans une relative indifférence de la profession.

La critique gastronomique officielle – Curnonsky, Edouard de Pomiane – tout en admettant que «le drapeau noir flotte sur la marmite», publie des recueils de recettes pour temps de disette assez dérisoires comme un discours de dame d'œuvres s'adressant aux populations méritantes, discours d'hygiéniste voulant réformer les habitudes exécrables des classes laborieuses. Eduquer, diriger, réformer le peuple est une obsession rousseauiste de ce temps de pénurie.

Responsables les restaurateurs dans un temps de malheur? Ils participent de l'œuvre au noir qu'est l'Histoire. Aussi depuis Carême les représente-t-on agités devant un brasier le visage barbouillé du noir de fumée, comme des alchimistes au travail. Les chefs dans le travail de cuisine ne font que humer l'air du temps. Une recette, c'est comme un chapeau, un Schako, c'est daté. Les courants d'air de l'histoire vident ou remplissent les salles illuminées, brillantes de cristaux, de beaux Houzards,  d'Occupants, qu'ils soient tudesques ou bien miliciens. C'est le temps d'une impassible fête qui continue, au Palais-Royal, ou bien ailleurs dans les beaux quartiers de Paris, malgré les disparitions silencieuses derrière le miroir, de bannis, de résistants, d'étrangers. L'enjeu apparent, c'est la fête, ses méandres, ses volutes, ses surtouts de table en vermeil. En réalité, ce qui se joue, c'est le drame, et le manque. Une portière claque sur une traction-avant de la police, un agent à pèlerine, un autobus pour Drancy, c'est fini.

Maintenir un art

Alors pourquoi et comment peut-on s'intéresser au banquet de Sardanapale de la gastronomie à cette époque ? S'approcher de ces personnages, de cette comédie agitée du feu des aliments, de l'argent, pour  faire mieux  saillir sa radicale différence est sans doute un jeu de dupe. Le cuisinier de ce temps ne l'est pas. Il est au centre de l'échange essentiel de l'avoir, de l'argent, de la réplétion et du manque. Bombance signifie exclusion, c'est dans l'air du temps; le rejet radical des pauvres qui n'ont plus que leurs yeux pour pleurer derrière la vitrine du Grand Restaurant, illuminée a giorno et brillante de cristaux, selon l'image de Baudelaire.

Les cuisiniers maintenaient leur art. Un peu indifférents, peut-être. Car qu'est-ce que l'enfance d'un chef de cuisine? Cela commence à la pluche des pommes de terre aux «Chantiers de jeunesse» pour toute une génération qui sera aux commandes de brigades dans l'après-guerre et jusqu'à nos jours pour les vétérans tels Paul Bocuse.

Jean Ducloux (chef de Greuze à Tournus), dans «Une vie passionnée» a consigné ses souvenirs : L'Occupation vue des cuisines c'est le train-train des recettes quotidiennes.

«Je ne devins qu'un pseudo-soldat, puisque je fus dirigé sur les chantiers de jeunesse. Etre à la cuisine ne procurait pas de gros avantages, hormis cent grammes de pain supplémentaires et un canon de plus...»

Le client d'alors, c'est Alain Laubreaux, auteur de "L'Amateur de Cuisine" chez Denoël et Steele, journaliste à Je Suis Partout. De par son engagement politique, qui date de l'avant-guerre, c'est le vrai    «Convive de Pierre» de toutes ces fêtes, incarné par Gérard Depardieu dans le Dernier Métro, le chef d'œuvre de François Truffaut.

«De Mars à Janv. 41, nous n'avons pas eu une seule pomme de terre. Notre ordinaire était fait de rutabagas, topinambours, choux et fèves. Un régime pareil ferait fureur aujourd'hui.» (Sic)

«On ne parlait pas encore de maquis. Le pays était partagé en deux zones et la gare de Tournus était frontalière. Pendant cette "perm", je vis emmener par les gendarmes un vieil ami de mes parents qui était juif. J'eus du mal à comprendre.»

Galettes, pommes duchesse, pommes au lard, ragoût de pommes de terre, salades «couvre-feu», rigolades, jours de congé, petites amies en semelles de bois compensé. On bâfre aux arrière-cuisines, où l'on voit passer les ombres et les inspecteurs du ravitaillement, les «gentils gendarmes» entre deux rafles, fournisseurs chafouins à grosses lessiveuses pleines de billets.

Ersatz

L'époque est propice aux produits de substitution. Ersatz est d'ailleurs un mot d'origine allemande. Les ingrédients sont parfois pittoresques : café de malt, de glands ; thé au rhum, ratafia ;  cancoillotte, à base de metton franc-comtois, seul «fromage» de vache autorisé ; pâtisserie sans farine, lait «mouillé», saccharine...vin de cosses de pois, salade de pousses de chardons râpés, mayonnaise sans œufs...On fume de l'armoise, du tilleul, du topinambour. Le menu du dernier diner du Maréchal Pétain en route pour Sigmaringen chez Alexandre Dumaine à Saulieu (auquel succéda Bernard Loiseau), le 20 août 1944, est frugal : potage aux légumes du pays, omelette aux champignons soufflée, grosses pommes de terre croquettes, salade paysanne, fromage à la crème, fruits du verger.

Banquet des puissants et rage possédante

Vouloir comme le "Passe Muraille" de Marcel Aymé pénétrer le cercle brillant de la fête, c'est se risquer au hasard sanglant de l'Histoire ripailleuse, bruyante, pléthorique, qui, du fait même de son existence centrale sur la scène sociale, rejette, il va de soi, dans l'ombre, les pauvres, les misérables, et les hors-venus.. Il n'y a pas d'innocent à ce jeu, où l'argent, l'abondance, la réussite côtoient la faillite, la prison, le cul de basse-fosse. Le corrupteur corrompt, les viandes mûrissent, les vins vieillissent, l'argent sale se transforme en un brillant banquet pour le plaisir des puissants, la bonne vie.

Le véritable pouvoir de cette époque est la rage possédante et d'exclusion que partagent nantis, nervis, exécutants, sous-fifres, sous les yeux écarquillés des pauvres abasourdis qui admirent le spectacle dans la boue glacée sur le boulevard. Le vrai gastronome joue de l'avoir et devant le dépossédé, il sait, il connaît, il mange, il consomme. Il sort le vrai denier, le louis d'or tintinnabulant sur la table. La fête bat son plein à la Coupole,  à la Tour d'Argent, chez Maxim's. Les anecdotes pittoresques ne manquent pas : Louis Vaudable, propriétaire du Maxim's, qui s'était rendu à Fresnes, fin 1944, pour chercher Albert,  son ancien maître d'hôtel emprisonné pour un délit de marché noir, s'étonne de ne pas le voir sortir avec la douzaine de libérés du jour. Il attend. Albert apparaît enfin. «- Voyons Albert, que faisiez-vous ? - Monsieur, les clients d'abord» lui répondit celui qui a laissé son nom à une fameuse recette de sole au vermouth.

Jean-Claude Ribaut, architecte, écrivain, chroniqueur gastronomique en chômage partiel...

24 mars, Paris-France, Air connu...

Affiche de Noël Fontanet, 1943 DR©

« (…) Je connais un coiffeur, je ne vais pas citer son nom évidemment là, son prénom c’est Éric, je suis si on lui dit va ramasser des fraises, va buter des asperges, va travailler dans un champ pendant une semaine, pour aider parce que nous sommes en crise (…)  Je lance un grand appel à l'armée de l'ombre qui ne travaille pas, confinée. A ceux qui n'ont plus d'activité. Rejoignez la grande armée de l'Agriculture française. A ceux qui n'ont pas de travail, qui n'ont plus du tout d'activité ou au chômage partiel: si vous voulez faire un acte citoyen, faisons ensemble un acte citoyen. Allons dans les champs (…) » Didier Guillaume, ministre de l’Agriculture en direct de BFM/RMC

La Confédération paysanne répond au ministre: « Malgré ce ton martial, point de nationalisation ou de réquisition en vue, mais un retour aux conditions de travail d'avant-guerre. Cet appel à rejoindre les champs témoigne d'un certain mépris vis-à-vis des savoir-faire paysans et de l'emploi agricole, perçu comme non qualifié. Il illustre surtout les faiblesses du modèle agro-industriel reposant sur l'exploitation de travailleurs.euses considéré-e-s comme de simples outils de production. Alors que les frontières se ferment, il est demandé aux précaires de France de remplacer les saisonnier.e.s détaché.e.s, sans garantir les conditions de travail, d'accueil ou de logement rendues encore plus nécessaires face à la propagation du COVID-19. Le monde agricole exprime des inquiétudes légitimes : perte de récoltes, défaillance de certains maillons de la chaîne agro-alimentaire, baisse de chiffre d'affaire. Mais cette peur ne saurait justifier des atteintes inacceptables au droit du travail, qui créent un précédent dangereux et risquent de perdurer au-delà de l'urgence sanitaire. L'attractivité de l'emploi agricole ne sera pas renforcée en légalisant la semaine à 60h ou en limitant la durée de repos à 9h (…) Pour l'heure, la Confédération paysanne appelle les personnes qui souhaitent aider bénévolement à rester chez elles, à rejoindre un groupe de solidarité locale via la plateforme https://covid-entraide.fr/ et à soutenir les paysan.ne.s en privilégiant les circuits courts, la vente directe et les produits locaux »

23 mars, Morbihan-Monde, petit appendice


Grand phallus en érection,  musée du sexe à Tongli (Chine) DR ©
 
Le monde malade d’un petit appendice
Ainsi d’un peuple mâle au petit appareil
Qui rêvait d’une taille sans pareille
Pour rester le centre du monde
Il en fit péter la précieuse bonde
En entreprenant la stupide quête
De ce qui grossirait sa quéquette.
Du tigre il consomma le pénis
Pour aller à l’assaut des clitoris.
Sans peur du ridicule
Il soupa de testicules
Croyant gagner une canne
A manger des organes.
De la corne de rhinocéros
Il crut de sa nouille faire un os.
A foison, il ingéra de l’holothurie
Sans le moindre effet de zizi.
Par milliers bouffa de l’hippocampe
Sans pour autant armer sa hampe.
Avala de l’ours goulûment la bile
Pour en vain sa pine rendre agile
Il suça du pangolin
Sans effet de vagin.
 
Son obsession du phallus
Libéra un méchant virus.
La planète l’eut ainsi dans …l’anus.
Répandant mondialement la terreur
Quelle que soit de la peau la couleur
Ou du membre la longueur
De la mort c’était l’heure.
Des petites bites la terrible inconscience
Éteignit mondialement toute insouciance.
Ils n’en mouraient pas tous
Mais tous en étaient ébranlés
Au point de ne plus s’embrasser
Ni de se coucher sur la mousse.
Il leur faudrait un jour expier
Pour qui ne prend son pied
Pour une tringlette
Qui fait fuir la minette
Pour un brindillon
Se voulant bâton
Même les Apollon
Tombant le Mignon
Devaient rendre grâce
Pour de ces mâles
La triste disgrâce
D’un sexe déloyal.
 
Voilà la planète en déroute
Pour cause de petite biroute
Chez les dictateurs, de mourir la peur
Le peuple en silence se meurt.
Chez les démocrates, celle de perdre la Bourse
Laisse le peuple sans ressource.
Pour que cesse l’animal génocide
Et la mortelle pandémie
Certains vouaient à l’abbaye
Les mâles au zizi réduit
Les plus radicaux réclamaient l’appendicide
Des mâles en dimension démunis.
L’affaire prit une autre tournure
Quand une femme d’une voix pure
A ce demi-peuple son mépris déclama
A ces mâles qui de leur bite font un cas
« Qu’importe l’appendice
Pour la joie du calice
Seul l’accueil compte
Pour la joie son compte.
Il y a comme une anomalie
À importer la cuisine au lit.
Nul besoin de poudre de rhino
Pour grimper aux rideaux
La connerie éteint plus ma libido
Que les mensurations de ton tuyau.
Et j’ai toujours une main
Pour faire face au destin. »
Ces sages et plaisantes paroles
Se répandirent comme la vérole
A nouveau on chanta la gaudriole
Les demi-mâles on pria de ne plus croquer de bestioles
Sous peine d’avalanche de grosses torgnoles.
Que vous soyez puissant ou impuissant
Courts en virilité
Ou bien membrés
Des nymphes retenez le diamant
Visez plutôt l’intelligence
Pour du corps tirer jouissance.

 Gilles Luneau

21 mars, Corrèze-Monde, résistance culturelle numérique

photo  Nuage Vert ©

Nuage Vert - musée mobile Vallée de la Dordogne offre des ressources gratuites en ligne à l'occasion des circonstances internationales nouvelles. Une nouvelle rubrique (destinée à être participative) est ouverte intitulée "ça bouge / vidéos". Elle comporte des petits films très courts pour déplacer le regard à l'occasion des événements actuels. Il y en aura tous les jours. Des objets, pièces de musées seront commentés (notamment sur la peste, les épidémies, venant des collections de Nuage Vert, mais beaucoup d'autres sujets).

Par ailleurs, ces films permettent de faire vivre les deux expositions devenues fantômes sur "Boris Vian, de la 'Pataphysique à la science-fiction" (Nuage Vert et médiathèque Xaintrie Val'Dordogne). Par petits bouts thématiques, vous pénètrerez dans les expos pour voir des raretés et différents aspects de ce personnage exceptionnel, à l'humour décapant, passant des romans aux polars, de la science-fiction au jazz et au rock...

Par ailleurs, sont disponibles gratuitement (téléchargeables sur demande) une vingtaine d'expositions nées d'une collaboration avec la Ligue de l'Enseignement et le Musée du Vivant autour des questions environnementales et du décryptage des arts, des images, des médias. Ainsi, peuvent être regardées "PAYSANS (histoire générale de l'agriculture et de l'élevage)", MANGER (alimentation, gastronomie, santé)", "Humain-Animal" ou "Une histoire générale de l'écologie en images"... Du côté visuel, "Les images mentent ? Manipuler les images ou manipuler le public", "Petite histoire de la bande dessinée", "Voir / ne pas voir les handicaps", "L'histoire mondiale des images"...

Cette gratuité pour toutes et tous est destinée à montrer que le "musée" n'est pas un coffre-fort à trésors, ni un prétexte à business, mais un lieu d'échanges qui a un rôle social. Le président de Nuage Vert, Laurent Gervereau, insiste fortement sur ce point à l'occasion de ces nouvelles mises en ligne : "Plus la crise actuelle durera, plus nous nous rendrons compte que l'être humain a besoin de nourrir son corps mais aussi son esprit. Faire de la Résistance Culturelle, c'est affirmer l'aspect vital des savoirs et des créations dans le ciment de notre vie collective."

Alexandra Duchêne

20 mars, Finistère, restriction d'eau

"Les habitants des communes de Pont-Aven, Névez et Trégunc appelés à limiter leur consommation d’eau aux usages nécessaires" (Concarneau Cornouaille Agglomération). Ces mesures de restrictions d'eau ont été prises pour faire face à la consommation croissante. L'afflux de résidents secondaires à Nevez, Pont-Aven et Trégunc a provoqué un pic de consommation auquel l'usine de production d'eau ne peut répondre du fait de travaux en cours. Certains avaient même l'intention de remplir leur piscine..

17 mars, ausweis, le retour

Collection La grange aux tacots DR ©

Ça y est, le permis de circuler est de retour. La nouveauté par rapport à ce que mes parents ont connu il y a 80 ans, c’est que chacun se l’auto-délivre. Un progrès dans la domestication.

Obligation de refaire un laisser-passer par déplacement. Un problème pour celles et ceux qui n’ont pas d’ordinateur ou pas d’imprimante ou ni papier, ni cartouche d’encre. Quant à l'approvisionnement (papier, encre) avec les magasins fermés et l’empreinte écologique de cette consommation…

 

 

 

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