Municipales 2020

L'étincelle territoriale

Les rencontres nationales du mouvement Ensemble sur nos territoires se sont déroulées à Erdeven (Bretagne) les 4 et 5 octobre. Dépasser les clivages politiciens et les egos qu’ils nourrissent afin de penser concrètement les solutions durables pour faire face à l’urgence – climatique, sociale, écologique, démocratique – telle est l’ambition de ce mouvement qui s’enracine dans le rôle primordial de la commune pour refonder  au quotidien la vie collective. Un outsider qui devrait compter dans les prochaines municipales.

Mûrissant les châtaignes et les pommes, l’été s’étire en Bretagne avec un air indien. A Erdeven, à quelques pas de la plage de Kerhilio, le village vacances de Keravel a des hôtes singuliers, sans tenue de bain, sans attirail de kite surf, sans palme ni parasol. Pendant deux jours, le mouvement Ensemble sur nos territoires, né en juin dernier, tient ses premières rencontres nationales. Venus des quatre coins du pays, 250 élus locaux, régionaux, européens et nationaux et celles et ceux qui aspirent à s’engager dans la vie publique, sont réunis pendant deux jours afin de se mettre en ordre de marche pour les élections municipales. Structuré sur une alliance la plus large possible autour de la transition écologique et sociale et sur l’action de terrain concrète, le mouvement est là pour s’accorder sur les grands axes de la « nécessaire métamorphose sociétale » comme le présente le sénateur du Morbihan, Joël Labbé.

S’enraciner dans les solutions de terrain

Elu-e-s ou non, ils sont venus d’Alsace, d’Aquitaine, d’Auvergne, des Alpes, d’Île de France et bien sûr de Bretagne. Pas d’effet de manche, pas de petites phrases, pas de postures égotiques, pas de négociation d’appareil politique, pas de promesse de lendemain qui chantent mais une élaboration de stratégies à partir de l’expérience communale et intercommunale de plan climat, de restauration collective bio, de création d’emplois et d’insertion sociale, de protection de la biodiversité, de mobilité,  de démocratie participative. Du concret, comme l’arrêté anti-pesticides de Daniel Cueff, maire de Langouët (Ille et Vilaine), point saillant d’affrontement étatique d’une politique communale qui a emmené pas à pas, un village de 610 habitants à construire une école bioclimatique, une restauration collective 100% bio depuis 2004 avec sa filière paysanne d’approvisionnement (« ce sont les agriculteurs qui font le menu »), des lotissements basse consommation, la production d’électricité renouvelable plus que la commune n’en consomme, un centre de formation à la permaculture ouvert à tous . Comme Ana Sohier, élue municipale à Rennes (220 000 habitants), expliquant l’installation de 27 exploitations agricoles pour alimenter, en partie, une cuisine centrale livrant 1,5 million de repas par an et affichant l’ambition de réduire de moitié le gaspillage alimentaire. Comme ce village de 250 habitants, Châtel en Trièves, dans le sud de l’Isère, dépouillé de tous les services publics, de tous commerces, dont la population dans un sursaut magnifique élabore dans des ateliers participatifs la transformation d’une ancienne colonie de vacances à l’abandon pour y construire une épicerie-bar, un marché de produits locaux, un lieu d’entraide, aménager le terrain pour en faire un vraie place publique. Du concret toujours avec Charles Braine, ce représentant d’une organisation de petits marins-pêcheurs, Pleine mer plaidant pour la participation des petits pêcheurs aux marchés paysans et pointant l’interdiction de vente directe de poissons par certains maires cédant au lobbying des grandes surfaces, notamment en Bretagne. Du concret avec cet élu régional normand, François Dufour,  expliquant les contrats de parrainage mis en place sur les fermes qui se libèrent pour favoriser l’installation de jeunes agriculteurs plutôt que l’agrandissement des voisins. Territoire zéro chômeur, Territoire à énergie positive…  On pourrait multiplier les exemples, les ateliers de ces deux journées en regorgeaient dans tous les domaines.

Décloisonnement durable

Ces initiatives ont en commun de repenser l’ensemble de la gestion communale au filtre de l’insertion des activités humaines dans l’écosystème. Daniel Cueff, résume bien la démarche de son équipe municipale : « nous n’avons pas de maire-adjoint à l’environnement car nous prenons toutes les décisions au filtre du durable. C’est l’écologie de l’action sans en parler». Et ça évite de cristalliser les a priori anti-écolos sur une personne.

On retrouve cette approche des interdépendances dans toutes les prises de parole. Dans la cohérence des bilans. Ces gens là ne s’aveuglent pas de l’urgence, au contraire, ils élargissent leur vision pour mieux relever les défis. Denez L’Hostis, président d’honneur de France nature environnement (FNE) témoigne « des  fois où nous voulons donner notre avis en économie et où on nous oppose que notre expertise serait cantonnée à la biodiversité, pourtant il y a dire sur l’impact de l’économie sur la biodiversité ».  Même écho chez  Lydie Nicol, secrétaire régionale CFDT, venue partager les propositions du Pacte du pouvoir de vivrequi au-delà de « l’esprit d’entreprise où l’on veut nous cantonner » réclame l’intégration des Objectifs du développement durable (ODD de l’ONU dans toute politique publique. Raphael Gluksmann, député européen, insiste sur « l’importance de dégager du temps et du pouvoir pour reprendre le contrôle de nos vies » et positionne la démocratie comme « la question centrale des prochaines municipales ». Anne-Laure Bedu, élue régionale Nouvelle Aquitaine, « ne veut plus d’un monde d’élus qui accaparent le pouvoir », s’inquiète de « l’opposition trop facile et populiste entre élus et citoyens » et y voit comme remède « le courage des élus » . Le courage de faire, de défendre une vision ambitieuse, de créer un environnement permettant la participation des citoyens, de s’appuyer sur le savoir-faire et les compétences des habitants, de protéger les biens communs, de tenir les promesses, d’accepter le contrôle   à l’année ou à mi-mandat de l’action communale par des tiers comme le propose un maire. Est-ce suffisant pour donner envie aux jeunes de s’engager dans la vie politique s’interroge Ronan Dantec, sénateur de Loire-Atlantique, à l’initiative d’Ensemble sur nos territoires. Damien Glattard répond prudemment qu’avec ses camarades du  « mouvement de lobby citoyen » La Bascule, ils sont au stade « d’expérimentation de la gouvernance partagée », qu’ils développent une « université du Nous » pour remplacer la puissance du « Je » en politique. Un « Je » souvent « je sais tout » dont on connaît les ravages.

En finir avec la géographie libérale

L’analyse partagée lors de la plénière finale est celle d’en finir avec les politiques nationales de ces dernières années qui ont privilégié le développement de métropoles, et de « pôles de compétences » dont la philosophie repose sur la compétition entre territoires et entre personnes, sur l’innovation brandie comme seule solution à l’emploi ce qui est la négation des savoir-faire et compétences de nos concitoyens. Il en résulte une fracture territoriale et sociale, un sentiment de relégation de celles et ceux qui ne s’inscrivent pas dans l’avenir radieux des conurbations gavées aux nouvelles technologies,  dont la violence a pu en partie s’exprimer dans le mouvement social de l’année écoulée. Ces élus ou aspirants à l’être d’Ensemble sur nos territoires s’érigent contre cette fatalité d’une géographie des laissés pour compte qui aggrave la crise systémique, planétaire.

Cette politique de concentration du pouvoir économique, politique et spatial par les métropoles conduit à l’amenuisement du pouvoir des élus locaux, à l’assèchement de ressources fiscales communales, à la mise en dépendance des communes ce qui ruine les fondements de la démocratie. Le citoyen juge alors inutile de participer à la vie communale quand tout ou presque se décide ailleurs.  Les élus territoriaux sont le thermomètre de cette fracture territoriale qui confine aujourd’hui à une fracture sociale voire culturelle. Ensemble sur nos territoire montre que cette fracture est suffisamment grave pour mobiliser les élus par delà leurs affiliations partidaires.

Etincelle citoyenne

Dans une grande liberté d’esprit, ce réveil des élus territoriaux ne manque pas ambitions (arrêt des pesticides, logements écolos et abordables, alimentation bio, zéro chômeur, énergies renouvelables, réseaux de santé, protection de la biodiversité, etc..) et l’expérience déjà accumulée livre des leviers, des méthodes pour réussir ou désigne des points de blocages pour lesquels il faut changer la loi nationale ou européenne donc « porter la parole à l’échelon supérieur avec le plus de poids possible, c’est à dire de mobilisation des habitants » comme le rappelle Isabelle Thomas, ancienne députée européenne.  Une manière de souligner l’enjeu d’une mobilisation des électeurs en mars prochain.

Agora de base de la vie démocratique, cadre de vie et d’épanouissement de chaque individu, la commune et ses édiles est par trop piétinée par une République qui s’éloigne de la trilogie de sa doctrine fondamentale Liberté, Egalité Fraternité. Fanny Lacroix, présidente de Tous et maintenant, réinvestir la vie publique,parle « d’étincelle citoyenne » et de la commune comme « des racines d’où monte la sève dans l’arbre républicain ». Pourquoi une commune, en ce qu’elle est l’émanation de la conscience collective de ses habitants, ne pourrait-elle pas se saisir concrètement des enjeux planétaires ? En quoi voir loin, altère-t-il la vision de près ? La réponse peut donner des envies de s’engager.

 

 

 

 

 

 

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