Manif Climat
Photo Daniel Perron©️

Du côté lumineux et serein de la force populaire

350 000 personnes défilant pour le climat dans la bonne humeur versus un millier de casseurs, black blocs et gilets jaunes, besognant sur les Champs Elysées, devant les caméras de « l’information en continu », contre ce qu’ils estiment être des symboles de leur oppression. Indéniablement populaires, les deux mouvements sans être opposés diffèrent par leur nature et leur expression. Les Gilets jaunes relevant du Contre et peinant dans la formulation de propositions ; les Marcheurs du siècle relevant du Pour et réclamant la mise en œuvre de solutions bien identifiées.

Masquée par la couverture médiatique du mouvement des « Gilets jaunes » (en partie liée à ses dérives violentes) depuis 18 semaines, la mobilisation de plus en plus importante en faveur du climat et, plus largement, ce que sa défense suppose de changement de société, grossit à chaque rendez-vous depuis 7 mois.Samedi 16 mars, 350 000 personnes ont manifesté dans toute la France pour réclamer des gouvernants qu’ils agissent efficacement pour contenir le réchauffement climatique en dessous de 2°C. En septembre, ils étaient 150 000 et avaient surpris par leur nombre, déjà, les observateurs politiques. Ces derniers n’avaient pas prévu l’onde de choc provoquée dans la société par la démission du ministre de l’Ecologie, Nicolas Hulot, et ce qu’elle signifiait d’impuissance à changer la réalité sans mouvement social fort. Message entendu par ces Marcheurs du siècle comme ils se nomment. Depuis, au fil des manifestations quasi mensuelles, le mouvement grossit discrètement, sans violence, sans haine, sans envie de prendre le pouvoir. Une conscience collective de la nécessité d’embarquer tout le monde dans métamorphose indispensable à la perpétuation de la vie terrestre dans de bonnes conditions. Ces manifestants le clament haut et fort, climat et social sont liés : l’effort pour décarboner la société peut accroître les inégalités si les politiques qui le portent n’y prennent garde. Ne pas le comprendre c’est allumer la colère des plus pauvres, des piétinés par la globalisation de l’économie, qui voient arriver une contrainte financière supplémentaire, une complication de leur vie. Une goutte de diesel qui fait déborder le vase comme on l’a vu avec le point de départ du mouvement des gilets jaunes.

La simultanéité des deux mouvements – des marcheurs pour sauver le climat, des gilets jaunes pour sauver le niveau de vie -  permet d’en voir aisément les différences de nature et d’expression. Les gilets jaunes sont fondamentalement contre. Contre l’augmentation du carburant, contre la désindexation des retraites, contre la disparition des services publics en zone rurale, contre la pression fiscale, contre la paupérisation, contre le mépris de Paris pour la province, contre les élites politiques, contre le gouvernement. Contre.

Les marcheurs du siècle sont fondamentalement pour. Pour stopper le réchauffement climatique. Pour protéger les biens communs que sont l’air, les sols, l’eau douce, l’océan, la biodiversité sauvage et domestique, les cultures et savoirs des peuples autochtones. Pour changer de mode de vie, pour respecter les écosystèmes, pour plus de bien-être spirituel, pour plus de démocratie participative, pour plus d’égalité, de fraternité, de solidarité, de liberté. Pour.

Du côté obscur de la force

Les Gilets jaunes ont le vieux schéma autant capitaliste que marxiste de concentrer les maux sur le pouvoir central. Tout vient de là, tout est de la faute des autres. D’où la violence, à hauteur des couches d’humiliation subies pendant des années. Ils n’admettent pas que, par leur volonté ou leur démission, le pouvoir central est aussi là par leurs votes. Que les patrons ne peuvent rien sans eux. Que « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » comme disait Etienne de La Boétie. Ils refusent d’admettre qu’ils se sont trop souvent soumis à l’ordre, en l’occurrence celui de la Vème république. Qu’ils ont tout accepté sans rien dire pendant des années… Ils sont vieux. Vieux, pas nécessairement en âge mais d’esprit. Leur raisonnement relève du vieux monde baigné dans le charbon, le pétrole, l’uranium. Bercé d’accumulation individuelle, de réussite personnelle, de compétition au détriment des autres ; de bonheur matériel inspiré, formaté par le marketing. Ils ont une vision de la vie obscurcie par leur détresse individuelle. Ils ne voient leur salut que dans la verticalité des rapports avec un pouvoir dominateur (ce qui nourrit aussi les tentations autoritaires) ; que dans un sursaut de la loi de la majorité sur la minorité. Le peuple contre les élites. Une idée, là encore, vieille de 230 ans. Vieux et terriblement tristes.

Du côté lumineux de la force

 

Les seconds refusent d’emblée de se soumettre aux intérêts économiques dominants qui poursuivent la fuite en avant jusqu’à la dernière goutte d’énergie fossile. Parce qu’ils ont clairement conscience de l’intérêt collectif à « sauver la planète », bien avant leur intérêt personnel. Ils ont envie d’avenir, de vie en harmonie avec leur entourage humain et naturel. Ils demandent plus de vie collective, plus de lien aux autres, plus d’attention à l’architecture générale de la vie. Ils sont souvent impliqués dans la transformation active et collective de la réalité : réseaux d’action pour le climat, pour la protection de la biodiversité, pour la solidarité Nord-Sud. Pour la lumière. Ils ont une vision de la résistance aux pouvoirs à tendance hégémonique de l’économie et de la finance qui emprunte les chemins de la désobéissance civique non violente : le boycott, le développement de réseaux alternatifs, le « ça ne passera pas par moi ». Ils y forgent une vision de la démocratie plus horizontale, plus territorialisée. Une redécouverte des vertus du consensus pour faire société.  Ils ont une haute conscience du devoir moral, social, politique, des sociétés humaines et aussi des entreprises. Ces marcheurs du siècle veulent un avenir pour eux et leurs enfants. Ils portent déjà des solutions qui n’attendent du pouvoir politique que les lois et moyens d’un changement d’échelle. Ces changements sont en soi une révolution économique, sociétale, politique. Ils sont jeunes et l’horizon qu’ils dégagent les remplit d’espoirs et de joie.

L’heure du choix

Les Gilets jaunes ont bien sûr raison de dénoncer les maux qui les accablent. Les Marcheurs du siècle ont raison de vouloir un avenir radieux. Négatif/positif, les deux mouvements sont les faces d’une société qui, telle une pièce de monnaie sur sa tranche ignore le côté sur lequel le joueur ou le sort va la faire tomber. Le pouvoir en place - gouvernement et lobbies économiques et financiers – doit impérativement apporter des réponses aux deux mouvements. Ces réponses (nationales, européennes, internationales)  sont dans le camp du climat, local, global et solidaire. Le temps du ni-ni cher au président de la République n’est plus de mise. L’heure du choix est venue : celui d’enrayer le chaos climatique et de réduire la fracture sociale. Cela s’appelle la transition écologique. Une politique qui passe l’ensemble des devoirs et missions d’un gouvernement au filtre de leur compatibilité sociale et écologique. La transition écologique ne se limite pas à un maroquin, elle doit arbitrer toutes les politiques. En France, nous en sommes très loin. À des années-lumière.

  

L’ensemble des photographies illustrant cet article sont de Daniel Perron, réalisées lors de sa couverture de la manifestation des Marcheurs du siècle,à Paris, le 16 mars 2019.

 

 

 

 

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