Présidentielle

Le syndrome du vote utile

Ce qui caractérise cette élection présidentielle par rapport aux précédentes, c’est  l’enjeu du premier tour. D’habitude, sous la Vème République, et du fait de sa nature constitutionnelle républico-monarchiste, le premier tour sert à faire entendre la voix de tout le monde, ce qui donne aux deux candidats restant en lice au second tour le loisir d’annoncer gouverner, ou non, en tenant compte de la puissance respective des sensibilités exprimées au premier tour. Temps d’écoute et/ou de ralliement.

Dans le cas présent, le premier tour n’apparaît plus comme celui qui brosse le paysage complet des courants politiques du pays : il devient - à en croire ce que l’on entend à longueur de discussions de bureau, de bistrot, de repas de famille – le rendez-vous du vote utile habituellement réservé au second tour. Situation particulièrement frustrante que celle de ne pouvoir voter avec son cœur et son esprit. Voilà une automutilation inédite de l’expression citoyenne, amputation qui prive la société du débat sain, diversifié et décomplexé sans lequel il n’est de démocratie bien vivante. La faute en incombe à la radicalisation du débat par le populisme. A droite comme à gauche, cette maladie de la politique instrumentalise non seulement les colères, revendications et comportements des citoyen-ne-s, mais aussi le discours politique général.

Avec ce parti pris du vote utile, on part du principe que Marine Le Pen sera obligatoirement présente au deuxième tour, faisant ainsi du premier tour celui qui désignera son challenger. Alors, selon les camps, il faudrait voter Macron pour éviter un face-à-face Le Pen-Fillon ou Le Pen-Mélenchon ; voter Fillon pour éviter Le Pen-Macron ou Le Pen-Mélenchon ; voter Mélenchon pour éviter Macron-Le Pen. Personne n’envisage une absence de Marine Le Pen au second tour, cas de figure qui pourrait déboucher sur un duel Macron-Mélenchon ou Mélenchon-Fillon pour ne donner que ces deux combinaisons si l’on en croit les sondages (dont on ne nous donne jamais l’intitulé des questions). Car après tout, qui garantit qu’un Benoit Hamon n’aura pas aussi sa « réserve invisible » d’électeur-trice-s ? Qu’il y a autant d’intentions de vote, à droite et à gauche, tenues secrètes aux sondeurs ?

L’appel du vote blanc

Ce premier tour  est aussi caractérisé par l’indécision affichée des électeurs, leur désaveu des sondages, la manifestation d’intérêt pour l’abstention, l’appel séducteur du vote blanc. On regrettera ici la non reconnaissance du vote blanc – lié à l’obligation de voter et à un seuil de bulletins blancs  déclencheur d’annulation de l’élection en cours – qui offrirait la possibilité de désavouer tout à la fois l’offre populiste et la pantomime politicienne sans pour autant détourner les citoyen-ne-s de leurs responsabilités dans la bonne marche d’une société. Là aussi, nous butons sur le cadre usé de la Vème République.

Une République à bout de souffle

Dès l’instant que l’on tienne à voter, nous voilà « enfermés volontaires » dans le vote utile face à la radicalisation populiste. Et là, le choix est mince pour ne pas dire ténu. Là encore, le bât blesse. Car si se ranger au vote utile face à la radicalisation est incontestablement une manière de grandir en démocratie, le faire dans le cadre constitutionnel de la Vème République, c’est prendre le risque de donner sans grand contrôle les clés du pays pour cinq ans à un chauffard ou un individu sensible aux lobbies.

Découlant de cette analyse, les élections législatives vont servir de premier tour. Nombre d’électeurs et électrices se diront « pas question de voter pour le même, faisons entendre notre voix, nos désirs ».  Et le gouvernement, quelque il soit aura une Assemblée nationale en embuscade. Une fois de plus, on va payer l’inversion du calendrier électoral faite sous la houlette de Lionel Jospin. Nous sommes sous l’empire d’une République constitutionnellement à bout de souffle.

 

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Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL