Céline Alvarez, les raisons du succès

Les lois naturelles de l'enfant, le livre de Céline Alvarez sorti en août 2016, est toujours en tête des ventes de la maison d’édition Les Arènes. Lumière sur une ascension peu commune pour un livre sur l’éducation.

A travers son livre, Céline Alvarez a autant été qualifiée d’ « institutrice révolutionnaire » par Le Monde, qu’accusée de « recycler la méthode Montessori » par Jean-Paul Brighelli dans Le Point ou encore d’être liée à des idées libérales selon Paul Devin dans son blog sur Mediapart. Qu’en est-il vraiment ? C’est vrai qu’on sent la communication bien huilée : sortie le 31 août 2016, le livre avait déjà fait l’objet de diverses interviews dans Version Fémina, Télérama ou encore La Croix, le 1er septembre Céline Alvarez fait la matinale de France Inter, puis enchaine les interviews à la télé. Et pour cause, le livre est en tête des ventes de la maison d’édition Les Arènes.

Résultats positifs

Brève présentation. Céline Alvarez est diplômée de linguistique et s’est toujours intéressée à l’éducation. Elle lit tout ce qu’elle trouve sur le sujet et en particulier Édouard Séguin et Maria Montessori. Elle décide de mener une expérience dans une maternelle publique, à Gennevilliers, située en « zone d’éducation prioritaire » sur la base de la pédagogie Montessori et en s’appuyant sur les tests des neurosciences pour « mesurer les progrès des enfants ». Elles passe donc le concours de professeur des écoles afin de « vérifier (son) intuition ».

Elle commence l’expérience avec vingt-cinq enfants âgés de 3 à 4 ans. Alvarez précise en introduction de son livre qu’elle « s’appuie sur la connaissance des mécanismes naturels d’apprentissage […] développés d’abord par le médecin Jean Itard, et poursuivi par Maria Montessori ». La nouveauté en revanche, c’est que ces travaux sont désormais « largement validés par la recherche scientifique » au sein d’une classe en situation.

Les tests de la première année, effectués par le CNRS de Grenoble, ont été positifs : « Tous les élèves, sauf un, progressent plus vite que la norme ». Mais la deuxième année, «  l’académie décida […] de refuser les tests scientifiques » car la situation administrative n’était pas à jour (manque d’agrément). « Je pris la décision […] de faire tout de même passer ces tests hors temps scolaire, avec la complicité des parents et d’un psychologue indépendant » dans le but de ne pas perdre « la mesure objective des progrès des enfants » détaille t-elle dans le livre. C’est Stanislas Dehaene, titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale au Collège de France, qui les fit passer. Il continua pour la troisième année également, la situation n’étant pas résolue. En juillet 2014, à la fin de cette troisième année, « le ministère décida d’en rester là. […] Le matériel […] serait retiré ainsi que les différents niveaux d’âge. » écrit-elle. C’est à ce moment qu’elle donne sa démission et se met à l’écriture du blog (https://www.celinealvarez.org) suivi par plus d’un million d’internautes. Plus d’un millier d’enseignants de maternelle s’en inspirent pour leurs classes. Elle écrira son livre quelques temps après.

La formation d’êtres humains

Dans Les lois naturelles de l’enfant, livre étayé de nombreuses études scientifiques, Céline Alvarez décrit un groupe d’enfants, complètement différent d’un autre groupe, dans une classe conventionnelle. Calme, posé, attentif et concentré. Tout cela en respectant simplement les lois d’apprentissage détaillées dans le livre. L’auteure pense qu’en se basant sur ces principes, les résultats malheureux et la souffrance de certains élèves à l’école pourraient changer. C’est vrai que les récentes conclusions des enquêtes internationales ne font pas rêver. Le 29 novembre 2016 l’enquête TIMSS révèle le faible niveau des élèves de CM1 et de terminale scientifique en mathématique et en science.Le 6 décembre, l’enquête Pisa met au jour la persistance des inégalités scolaires et le niveau médiocre des élèves. Selon le rapport du Haut Conseil de l’éducation de 2012, 40% des écoliers de CM2 finissent l’année avec de graves lacunes qui les empêcheront de suivre une scolarité normale au collège. « On est clairement à une transition dans le monde de l’éducation nationale et internationale. Il manque le réel dans les salles de classe, on est en train de prendre conscience de cette limite. Les enfants vont à l’école, mais ce n’est pas adapté » raconte t-elle lors de ses conférences pour lesquelles des centaines d’intéressés font le déplacement.

La pédiatre Catherine Guéguen avait déjà proposé, avec son best-seller Pour une enfance heureuse, une autre façon d’éduquer, à la lumière des dernières découvertes en neurosciences affectives. A propos d’Alvarez, elle dit : « L’école n’est pas que la transmission des savoirs. C’est d’abord la formation d’êtres humains. En ce sens, Céline Alvarez est en train de la révolutionner ».

Les lois naturelles de l’enfant fait le lien et prouve, avec les tests réalisés, le succès des lois d’apprentissage qui permettent à l’enfant de dévoiler tout son potentiel, tout du moins sur la courte période de son expérience et sur un échantillon réduit. Mettre sur le papier sa manière de fonctionner dans la classe, son matériel et ses doutes humanisent une lecture qui aurait pu s’apparenter à un manuel de « comment mieux éduquer les enfants ». C’est en cela qu’il est intéressant et c’est là toute la puissance qu’en tire le millier d’enseignants qui s’est mis à suivre la pédagogie.

Pour autant, les pédagogies alternatives ne sont pas nouvelles. Maria Montessori crée sa méthode d’éducation en 1907, la première école Steiner-Waldorf ouvre ses portes en 1919 et la pédagogie Freinet apparaît au milieu du 20e siècle. Voilà pourquoi certains enseignants d’écoles alternatives restent réticents à « la révolution de l’apprentissage » que présupposent les médias dans leurs critiques du livre alors qu’ils font cela depuis des années. 

Précisons également que Céline Alvarez a bénéficié de financements (pour l’ATSEM, entre autres) de la part de la fondation Agir pour l’école. Laurent Bigorgne, du comité directeur, est le président de l’Institut Montaigne connu pour ses idées très libérales.

Qui plus est, la validité des neurosciences de l’éducation est vivement contestée en ce sens qu’elles sont récentes et donc peu corroborées. Le Monde dans un article de mai 2016 titrait ainsi « Les neurosciences peuvent-elles sauver l’école ? » et nuançait en interrogeant des chercheurs. Ange Ansour, responsable du programme les Savanturiers, au Centre de recherches interdisciplinaires (CRI), explique ainsi au Monde : « Les neurosciences exercent aujourd’hui un immense attrait sur la communauté enseignante, au risque que certains puissent les voir comme détentrices de vérités sur les pratiques de classe. »

Le mix gagnant

Mais ce livre c’est peut être aussi une façon de se projeter dans un avenir nouveau et bienveillant qui fait rêver. Un timing parfait. Les années 2015 et 2016 ont apporté leur lot de chagrin et de violence. A tel point que les gens recherchent aujourd’hui un peu de chaleur et d’optimisme. Tout ce que défend Céline Alvarez dans son livre. Un guide vers une éducation où l’enfant est au centre de ses apprentissages, plus ouverte sur le monde, centrée sur l’élévation du petit être humain plutôt que vers la compétition et emprunt de joie de vivre. Le mix gagnant. En plus de cela, le livre est bien écrit et facilement accessible, et pour peu qu’on soit attiré par le sujet, il se lit en un rien de temps. Julien Piron, directeur d’une maternelle Steiner-Waldorf à Fondettes (Indre-et-Loire) et parent d’élèves, recommande le livre : « Passionnant et très bien écrit, c'est un plaisir de le lire. A offrir à tous les enseignants. Ah oui, quitte à rêver, aussi au ministère concerné ! ». Pas sûr que ce dernier se sente investi de la mission à l'heure des présidentielles. 

Les Lois naturelles de l’enfant, édition Les Arènes, 22euros.

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