L'intelligence ou la haine

Il est répandu, à droite comme à l’extrême gauche, d’entendre que ce deuxième tour des élections présidentielles ne vaudrait pas la peine de se déplacer. Sur l’air désormais connu de « ne pas choisir entre la peste et le choléra » une partie des citoyens et citoyennes s’apprêtent à ne plus l’être dimanche prochain. A droite, cette disposition d’esprit se résume à « entre l’extrême droite et le hollandisme rajeuni, on ne choisit pas ».  A gauche, on adhère volontiers à « ni patrie, ni patron, ni Le Pen, ni Macron ». Ces postures prouvent l’exécration d’une partie importante du corps électoral quant à l’utilité de voter pour des candidat(e)s ne relevant pas de leur choix premier. Exécration qui relève de plusieurs facteurs qu’il convient d’analyser sereinement quand on s’attache à la santé de la vie démocratique.

On peut distinguer deux catégories de raisons, objectives et subjectives. Au rang des raisons objectives de se détourner du scrutin, quatre facteurs :

Planétarisation. Depuis la Chute du Mur de Berlin, il y a une incapacité du personnel politique à garder le pouvoir sur l’économie. Cette dernière s’est planétarisée et financiarisée aux dépens de toutes les sociétés humaines. Pire, la politique -  de gauche comme de droite - s’est mise au service d’une vision boursière du monde. L’histoire des êtres humains et des civilisations n’avait jamais connu une telle unanimité de soumission à un ordre économique. Cet ordre économique, et ses institutions, est devenu un totalitarisme d’un genre nouveau. En effet, il énonce des diktats dont il laisse l’exécution aux Etats nationaux. En face, les corps intermédiaires et la société civile ont mis du temps à forger des contre-pouvoirs à la hauteur des menaces qui pèsent sur leur vie. C’est la désormais classique dynamique du local-global, trempée dans les Forums sociaux, où l’on sait que l’oppression globale ne peut être défaite que par des batailles territoriales. On n’abat pas une multinationale par décret, on ruine son commerce local (et pour ça on n’a pas besoin des partis politiques classiques, un simple appel au boycott suffit).

- Impuissance. Cette situation nouvelle de rapports de forces supranationaux a rendu impuissant l’échelon Etat-nation, aujourd’hui désarmé (souvent avec son consentement au fil des accords et traités internationaux) face à la demande sociale ou l’arbitrage d’un conflit du travail. Mais le supranational est incapable de penser le social. Le mouvement populaire a retrouvé de la puissance à chaque fois qu’il a abandonné lui aussi le schéma de pensée nationale pour se concentrer sur ce qu’il pouvait atteindre concrètement de l’oppression. Par exemple, en France, ce n’est pas le système politique qui a endigué les OGM, ce sont les Faucheurs volontaires et le soutien qu’ils ont recueilli, jusqu’à rallier l’Europe à ce combat.

- Système usé. Plus particulièrement en France, très centralisatrice, le cadre institutionnel de l’Etat-nation, révisé en Vème République au milieu du XXe siècle, en pleine Guerre froide, ne répond plus à la société du XXIe siècle. Il ne permet pas une représentation politique fidèle à la réalité du pays, il minore le pouvoir du Parlement par rapport à celui du Président et de son gouvernement, ne reconnaît pas le vote blanc, contient a minima le pouvoir des régions. Défauts autoritaires aggravés par l’inversion du calendrier électoral plaçant les législatives après l’élection présidentielle.

- Ignorance. Le déficit de culture politique atteint une profondeur abyssale. On peut se poser la question de l’enseignement public, de la transmission familiale, de la culture générale. On enseigne toujours l’Histoire à travers les filtres de la construction de l’Etat-nation, de l’indispensabilité des « grands hommes », de la résolution des conflits d’intérêts par les guerres. On ne valorise ni les mouvements sociaux non violents, ni les guerres évitées par la négociation, ni les sociétés sans Etat, ni la radicalité de la culture du consensus. On retient que les solutions germent toujours dans le cerveau d’une élite, tombent toujours d’un palais à prendre par les armes ou les urnes. Alors que le monde change toujours par le mouvement social dont un pouvoir central doit prendre acte. C’est même la raison d’être d’un pouvoir central, de prendre acte de ce qui s’exprime dans la rue et dans les urnes. D’où l’importance de choisir, même par défaut, le pouvoir central. Pour, in fine, choisir son interlocuteur.

Au rang des raisons subjectives de déserter le scrutin, six facteurs:

- Bravade. C’est une manière de faire un gigantesque bras d’honneur aux deux partis qui en alternance, voire en cohabitation, ont été à la direction du pays depuis 36 ans.  On comprend que celles et ceux qui n’ont plus de patrons à séquestrer et n’ont que des directeurs généraux, sans autre pouvoir de décision que celui de licencier, s’en prennent au peu de concret qu’il leur est possible d’attraper . En gros, « si c’est la faute à personne et que c’est la marche du monde que de se faire précariser de plus en plus, alors autant tout bloquer, voire tout casser. Histoire de faire suer tout le monde ». On sort du débat politique, projet contre projet (combien ont lu Le Pen ou Mélenchon ?), pour la jouissance mortifère et nihiliste, mais ô combien humaine. Au-delà du bras d’honneur - c’est lisible à longueur de réseaux sociaux- c’est un discours de haine qui se répand. Haine contre les politiciens dont on ne partage pas la vision, haine contre les patrons, la finance, les écolos, les libertaires, les transgenres, les bruns, les blondes, les voisins… (au choix, encercler l’objet préféré de votre aversion). Avec ou sans pseudos, la campagne présidentielle libère des pulsions animales qui se confondent avec les déjections.

- Déficit philosophique. Ce comportement de masse, car il concerne quand même un nombre élevé de nos concitoyens, prouve que le changement de paradigme politique et sociétal – le dépassement de l’Etat-nation par l’économie et plus largement la globalisation du monde - n’a pas encore fait éclore un nouveau paradigme philosophique ou ,pour le moins, des approches alternatives suffisamment mobilisatrices. A ce stade, il faut interroger l’individualisme de la société et la propension des êtres humains à la soumission. L’individualisme est le virus de propagation du consumérisme. Il a effacé, en Trente Glorieuses, le lien social au profit du lien à l’objet possédé et au plaisir individuel. Sérialisés en catégorie selon nos goûts et revenus, nous sommes de moins en moins citoyens et de plus en plus de ridicules propriétaires d’objets à l’obsolescence programmée mais dont l’acquisition ou la perte sont les moteurs de notre soumission à l’ordre régnant. Nombre des révoltés ne le sont, hélas, que par aigreur de ne pas ou peu participer à cette fièvre acheteuse. C'est toujours difficile à accepter mais c’est sur la part d'adhésion de l’exploité à l'exploitation que le système prospère. Si la lutte de classe était une stratégie gagnante, cela fait bien longtemps que nous vivrions au paradis promis par les marxistes, les léninistes et les trotskistes de tous poils. Pour illustrer mon propos, je livre deux remarques à la réflexion de toutes celles et ceux qui dénoncent à juste titre la financiarisation du monde : les banques prospèrent-elles avec les quelques milliards des « 100 familles » capitalistes françaises ou avec les 2 000 milliards de dépôts de nos concitoyens ? Combien d’électrices et d’électeurs  insoumis n’ont pas de compte en banque, de compte épargne ? Voire d’actions dans des fonds communs de placement ?

- Soumission. La soumission à l’autorité – avec ce qu’elle induit de difficulté à vivre dans l’incohérence entre ce que l’on fait et ce à quoi l’on aspire – forge souvent une idée de la libération politique et sociale qui reste elle aussi attachée à la figure d’un maître. C’est le fond de commerce des populistes. Sans eux, sans allégeance à leur programme, à leur personne, point de salut. D’Etienne de La Boétie à Hannah Arendt, nombre de belles intelligences se sont appliquées à décoder les mécanismes de la soumission. Sans relativiser, ni minimiser, l'injustice de l’exploitation de l’homme par l’homme cela souligne la complexité à penser la société et la démocratie. Hormis la solution autoritaire - certains sont allés jusqu'à la dictature du prolétariat, d’autres au fascisme des corporations– la démocratie est un chaos d'une insatisfaction infinie mais, à ce jour, il n’y a pas de « solution définitive » du genre « lendemain qui chante » qui satisfasse une société entière. Car dès que l’on raisonne en terme de victoire définitive d’un camp sur l’autre, on sort de la démocratie. C’est ainsi que les populistes excluent du peuple ceux qui sont d’un avis différent. Or, n’en déplaise à certains, les patrons, les ouvriers, les paysans, les employés, les artisans et commerçants, les professions libérales, les fonctionnaires font tous partie du peuple. Les libéraux, les libertaires, les souverainistes font tous partie du peuple. La démocratie est un rapport de forces en évolution continue entre toutes celles et ceux qui la composent. Comme la liberté, la démocratie est un mouvement permanent et non pas un acquis définitif. C'est une lutte perpétuelle. Sans repos. Rien à voir avec une plage paradisiaque ou le graal d’une retraite dorée. C'est pourquoi les promesses de solutions présentées comme salvatrices (le plus souvent sur le ton du « laisser moi faire et vous verrez ») passant par un chef prétendant « représenter le peuple » ou par plus d'Etat, ne pourront jamais résoudre ce qu'il faut d'abord résoudre à l'échelle de la relation humaine et de la lutte de terrain. La radicalité libératrice n'est pas dans plus d'Etat, plus de politique de gauche institutionnelle, fut-elle promise par un sauveur, mais dans plus de liens quotidiens dans, justement, tout ce qui échappe à une pensée verticale : solidarité, activités non marchandes, démarches communautaires, coopératives etc... A contrario, promettre un lendemain radieux est l’artifice qui permet de faire patienter les troupes, qui justifie le chef et les sacrifices… et fait grossir les amertumes. La promesse déresponsabilise, laisse soumis à l’oppression du système comme à la parole du chef libérateur. Cela permet de présenter le vote ou l’abstention comme une sanction et non pas comme une responsabilité. La responsabilité d’un engagement, au-delà du scrutin, pour mettre sa vie en cohérence avec ses idées.  Alors là, il y a toujours un moment où le rapport de force d’une lutte territoriale fait bouger la loi. Là, il faut un cadre institutionnel. Là, il y a une différence selon que ce cadre est ouvert et démocratique ou nationaliste et autoritaire.

- Orgueil. Il aveugle au point de ne plus savoir compter : de prendre 20 % des voix pour une éclatante majorité et de balayer d’un revers de manche les 80% des voix qui se sont portées sur d’autres choix. Il attise le vieux démon du complotisme lisible dans le soupçon répandu de trucage du dépouillement, du parti pris de la presse, de puissances occultes manipulatrices,  etc …. Il masque sous le refus d’une alliance au premier tour une soif inextinguible de domination de ce que l’on estime être son camp. Une forme de propriété de l’électorat.

- Ignorance (bis). En écho du constat décrit précédemment, l’inculture confine au rang d’amnésie historique qui fait croire à une frange non négligeable de nos concitoyen-ne-s que le Front national est un parti politique comme un autre. Les partis populistes n’ont jamais été des partis comme les autres mais des outils de domination. Je renvoie au livre sur le populisme recensé dans ce dossier. L’Histoire en témoigne : il n’y a aucune expérience populiste qui ne se soit finie dans l’autoritarisme ou la dictature. C’est pourquoi renvoyer dos à dos Marine Le Pen et Emmanuel Macron est plus qu’une erreur politique : c’est un attentat à la démocratie. Certes, en 2002, Jacques Chirac a été porté au pouvoir par un Front républicain dont il n’a tenu aucun compte dans la constitution de son gouvernement. On peut le reprocher à Chirac mais est-ce une raison pour jeter aux orties le principe de Front républicain ?

- Oubli de circonstance. Il n’est pas inutile de rappeler ici qu’un président et son gouvernement ne sont que l’exécutif d’un Parlement législateur. Là encore, le choix est clair : quel candidat à la présidence est à même d’entendre un vent contraire à ses convictions personnelles ? Il est donc utile de mettre en perspective l'élection présidentielle avec les élections législatives. On ne vote pas pour un sauveur mais pour un chef d'orchestre dont le Parlement détient les partitions.

-Pureté. Elle est une vieille gangrène des idéologies. La pureté est le véhicule de l’exclusion. Exclusion des opinions divergentes, exclusion des individus différents d’un milieu considéré, exclusion de l’altérité. La pureté de la « race » a rempli les chambres à gaz nazies (de Juifs, de Tsiganes) et les charniers humains (d’Arméniens, de Tutsis…); la pureté politique a rempli les goulags et les « purges » staliniennes (de « bourgeois », d’intellectuels « déviants », d’« ennemis du peuple » et autres « alliés objectifs des ennemis du socialisme »); la pureté religieuse habille les dictatures théocratiques en Iran, en Arabie saoudite, en Turquie. Rapidement, la pureté oppose une dimension morale à toute différence et fait de ses suppôts des procureurs seuls habilités à délivrer des brevets de pureté… à commencer par celui de s’exclure du monde souillé ou de s’auto-absoudre. Enfin, par la crainte qu’elle inspire et l’inaccessible qu’elle suppose, la pureté est la mère des trahisons et collaborations de la pire espèce.

Le mensonge d’un rêve national ou nationaliste

Face aux problèmes de fond auxquels l'humanité doit faire face - réchauffement climatique, chute de la biodiversité et leurs conséquences (famine, guerre d'accès à la terre et à l'eau, migrations de populations) – il n’y a pas de bonne solution nationale ; il n’y a que le grand bazar complexe du monde où s’entremêlent les tentations hégémoniques des multinationales, les aspirations consuméristes des individus, quelque soit leur appartenance sociale, politique et religieuse, les instrumentalisations politiciennes ou religieuses des frustrations de ces aspirations consuméristes et, heureusement, le génie généreux des luttes populaires. Alors, il n’y a rien de plus obsolète que de vouloir prendre le pouvoir pour l’exercer sur d’autres. Personne ne peut prendre le pouvoir sur personne – les multinationales n’ont aucun autre pouvoir que celui que nous leur accordons en achetant leurs produits. La liberté, l'égalité, la fraternité réclament des efforts transcendant le confort individualiste, le consumérisme etc. Faire croire que l'on change la vie par un programme politique que l'on appliquerait une fois arrivé à la tête de l'Etat, est a minima une illusion, au pire un mensonge. C'est une continuation du discours religieux sur le paradis qu'il faut gagner par un moyen ou un autre. Il n'y a pas d'autre paradis que d'accepter l'Autre et la part de l'Autre en soi. Il serait temps de penser la démocratie dans sa complexité, de définir ce que peut être l’expression de la volonté générale chère à Jean-Jacques Rousseau, à l’ère de la globalisation du monde. Voter est le premier pas de la vigilance libertaire et de l’engagement. Et non un plébiscite pour un individu. Ne pas prendre position c’est hypocritement s’assurer une position facile de critique et s’offrir à vil prix « la raison de ne pas s’en mêler ». La force pernicieuse du populisme c’est de se mettre en posture d’avoir toujours raison sans jamais rien faire.

Renvoyer dos à dos Le Pen et Macron et en prendre prétexte pour déserter les urnes, c’est le contraire du pragmatisme : c’est refuser de voir l’incontournable nécessité d’un cadre de règlement des passions. Pour le moment, l’arène où s’affrontent les désirs politiques est nationale et européenne. C’est une construction de nos parents et grands-parents pour en finir avec les guerres et la faim. Au registre du sang versé pour rien, ce continent n’a de leçon à recevoir de personne. Pour la première fois à l’échelle d’une génération, un grand-père d’aujourd’hui n’a pas laissé un bras, une jambe, sa vie à la guerre. On peut faire un bilan catastrophique de l’Union européenne, de ses erreurs, faiblesses et défauts multiples. On ne peut pas réfuter deux acquis européens : la paix et la nourriture en abondance. On peut y ajouter, avec beaucoup d’inégalités, la circulation des personnes et la culture commune qui en découle. On peut aussi demander à chaque citoyen-ne ce qu’il a fait pour l’Europe. Tout comme lui demander la part qu’il a pris dans les luttes locales, la transition écologique ou simplement l’enrayement de la haine et des rumeurs racistes ou complotistes.

La vérité singulière du premier tour de ce scrutin présidentiel est le morcellement des intentions de vote par quart ou cinquième de la population. A défaut d’une nouvelle Constitution le permettant, le second tour conduit à inclure personnellement d’autres visions du monde et à accepter d’être inclus. Cela demande de dépasser le vieux réflexe animal, territorial, qui pousse à exclure et qui ne se surmonte que par l’intelligence. Finalement, le vote de dimanche est un rendez-vous avec l’intelligence collective et celle que chacun et chacune apportent en signe d’appétit pour l’avenir. Voter Macron ne se résume pas à voter contre Le Pen, ce qui est déjà indispensable, c’est aussi l’engagement d’apporter, et de prendre sa part, à la transformation du monde. Un banquet de la famille démocratique qui promet de bien belles engueulades, de bien beaux combats. Bref, la lutte continue, d'ailleurs les législatives pointent à l'horizon.

 

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Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL