Lettre à Elise

L’investigation est un genre journalistique qui repose sur l’enquête sans concession, c’est-à-dire en prenant soin de préserver la parole de chaque acteur d’un sujet ou d’une « affaire », pour éclairer une vérité. L’outil télévisuel biaise souvent l’écriture - c’est-à-dire la pédagogie du fond - au profit de l’image. Si on n’a pas de bonne image, pas de « bonne séquence », sous-entendu de celles dont on parle. Celles qui « buzz », « twitt » et « fessebouc ».

Cash  Investigation se présente, son nom l’indique, comme une enquête journalistique sans fard, consacrée à un sujet. Hélas, la pression de l’audimat semble conduire à des artifices pour maintenir l’audience qui n’ont rien à voir avec la pédagogie d’un sujet. Je pense à l’héroïsation de l’enquêteur, basé sur une logique paranoïaque « on-nous-cache-tout-on-nous-dit-rien », qui sur-interprète ou mal-interprète la réaction de la personne préalablement désignée comme « méchante » ; idem pour l’ajout de voix off qui commente désobligeamment l’attitude d’un témoin, comme le faisaient sur la faune sauvage, avec un anthropomorphisme affligeant, les commentaires des documentaires animaliers des années Soixante.

Ces méthodes font du tort aux nobles métiers du reportage et du documentaire. Elles quittent résolument le terrain du journalisme et glissent dans ce que je nomme "l'investigationwashing". Quelque soit le sujet, on part d'un présupposé réduit à une dichotomie bon/méchant, qu'il faut réussir à démontrer avec vigueur. On évite tout ce qui relève de la complexité de ce monde en mouvement sous la poussée des alertes écologique et climatique et des crises économiques. On dénonce dans la facilité de la simplification outrancière. De la caricature. On fait entrer chacun(e) dans une case. On conforte les idées reçues, on utilise des recettes de télé-réalité pour entretenir l'attention et distraire, donc gonfler l'audience de la chaîne et ses retombées économiques. On est loin, très loin, de donner les clefs de compréhension de la réalité, indispensables pour peser sur elle dans le bon sens.

Bruno Rebelle, militant des causes écologiques s’il en est, s’est retrouvé accusé de « greenwashing » par la dernière émission de Cash Investigation, l’émission présentée par Elise Lucet, sur France 2. Zone libérée de l’information, soutien des Indignés du PAF, GLOBALmagazine lui ouvre ses colonnes pour s’expliquer. G.L.

Chère Elise,

Je me dois de rectifier quelques contre-vérités que vous soulevez dans votre reportage du mardi 24 janvier. Vous affirmez que j'ai refusé de répondre à vos questions. Ceci n'est pas tout à fait exact : vous souhaitiez m'interviewer en tant que porte-parole d'APP, or je ne suis ni le porte-parole d'APP, ni celui d'aucun de nos autres clients et je n'ai aucune légitimité, ni aucun mandat pour répondre à ce titre. 

En revanche, vous oubliez de préciser que j'ai échangé à différentes reprises avec votre collaboratrice Marie Maurice, reçue dans nos bureaux le 25 janvier 2016*, pour lui présenter les éléments de contexte indonésiens et pour lui exposer les contours de la mission de conseil que nous assurons auprès d'APP. Vous semblez aussi oublier que nous vous avons invitée dans nos locaux, le 20 septembre 2016, pour une interview que vous avez finalement annulée. (Retrouver les faits en pièce-jointe).

Je l'admets, les images choc de votre irruption particulièrement brutale, le 5 septembre, à Convergences, sont nettement plus génératrices d'audience qu'une interview classique dans nos locaux.  Ce jour-là, vous avez perturbé un atelier de travail multi-acteurs dont l'objectif était de rechercher des solutions concrètes pour limiter la déforestation, notamment en Indonésie. Nous vous avons d'ailleurs invitée à assister à ces échanges très constructifs mais je constate que votre métier ne consiste pas à comprendre la complexité des situations, ni à faire avancer les problématiques sociétales.
A l'occasion de votre interpellation à Convergences, nous avions convenu d'une rencontre, plus au calme, dans nos bureaux, le 20 septembre. Vous deviez également nous faire passer les 10 demandes d'interview que vous nous avez, soi-disant, envoyées. Là aussi, vous avez dû oublier, car nous n'avons jamais rien reçu. Surtout, j'ai été très surpris que vous refusiez cette interview lorsque je vous ai précisé que  - par soucis de transparence - nous avions fait appel à un Journaliste Reporter d'Images, détenteur d'une carte de presse, pour filmer l'intégralité de l'interview afin de nous protéger d'éventuels raccourcis que vous auriez pu faire au montage de cette interview. Vos méthodes d'investigation souffriraient-elles d'un manque de transparence ? 

Votre reportage questionne l'intégrité de l'ancien dirigeant de Greenpeace que je suis.  Sachez que j'assume parfaitement, après avoir occupé des responsabilités importantes dans cette grande organisation de défense de l'environnement, le fait de conseiller aujourd'hui des entreprises ou des territoires qui font le choix de transformer leurs pratiques pour réduire leur impact sur l'environnement.  J'ai ainsi la « prétention » de poursuivre la même démarche de stimulation et d'accompagnement du changement. Je le fais aujourd'hui depuis ma position de « conseiller » et je ne vois vraiment pas en quoi cette pratique est critiquable.

Vous laissez entendre, chère Elise, que, ce faisant, je serais un instrument de Greenwashing. Je vous mets au défi, de démontrer cette accusation. Je n'embellis aucune situation et ne masque aucune difficulté. Oui, j'assume de conseiller des entreprises qui ont des pratiques à améliorer, un héritage à compenser, une confiance à restaurer. Vous admettrez que cela est à la fois plus difficile mais aussi potentiellement plus efficace que de se contenter de dénoncer sans jamais proposer de solutions concrètes et réalisables.

Effectivement, le conseiller que je suis prend le risque de voir son client échouer dans sa volonté de transformation. Sauf à faire la preuve de cet échec, vos accusations à mon égard sont malvenues, infondées et surtout fort peu intéressantes pour la cause que vous annoncez vouloir défendre. Je prends aussi le risque que mon travail de conseil fasse aboutir les transformations souhaitées, et qui, portées par une entreprise ayant une capacité d'action très conséquente, entrainera des changements de fond très importants dans l'ensemble de son secteur d'activité, dans son pays et sur les marchés internationaux.

Je regrette que vous n'ayez pas pris le temps de rencontrer les dirigeants de Greenpeace en Indonésie qui, depuis 2013, accompagnent APP dans la mise en œuvre de sa politique de protection et de restauration des forêts. Greenpeace vous aurait alors informé qu'il suspendait toute collaboration avec un autre acteur indonésien, APRIL concurrent direct d'APP, du fait que cette autre entreprise manque à ses engagements. Greenpeace Indonésie vous aurait également informé que ses représentants participent tous les mois aux réunions de pilotage de la mise en œuvre du programme de terrain que met en œuvre APP. (La dernière réunion entre APP et Greenpeace a eu lieu de 17 janvier dernier).

Je regrette enfin, que vous n'ayez su traiter le sujet complexe qu'est la déforestation en Indonésie. Près de deux ans après les feux de 2015 vous concentrez vos attaques sur un seul acteur, sans même faire état des évolutions de ses pratiques en matière de prévention de ces feux. Surtout, vous simplifiez à l'excès un sujet complexe : vous ne parlez pas de l'huile de palme, des agro-carburants, du secteur minier, de la production d'hévéa, du programme gouvernemental de transmigration, des 15 millions de petits producteurs indépendants représentant plus de 40% de la production de palme, qui, chaque année, utilisent la technique du brulis pour augmenter les surfaces cultivées. Cette partialité et ces simplifications ne servent pas la cause que je continue à défendre avec mon équipe : la promotion de changements structurels pour une protection durable des forêts en Indonésie et dans le reste du monde.

Le fait est que cette complexité ne tient pas dans un format de 52 minutes et n'est pas compatible avec votre course à l'audience. Je vous laisse méditer sur cette citation d'Alexis de Tocqueville  particulièrement à propos : "Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu'une idée vraie mais complexe" (extrait de « La démocratie en Amérique »).

Bruno Rebelle, directeur de Transitions.

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